Serres d’Auteuil : les omissions, approximations et contre-vérités de Bertrand Delanoë


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Serres d’Auteuil
Les serres chaudes
Photo : Didier Rykner
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Françoise Hardy fait partie des plus de 22 000 personnes ayant signé, à ce jour, la pétition s’opposant à l’extension de Roland-Garros sur les Serres d’Auteuil. Elle a par ailleurs adressé au maire de Paris un courrier pour protester contre ce projet.

Bertrand Delanoë, conscient que le ralliement de personnalités du spectacle à cette cause peut lui faire du tort, a donc tenu à rendre public sa réponse à la chanteuse. Comme d’habitude sur ce sujet, la Mairie de Paris s’exprime en multipliant les contre-vérités, les omissions et les approximations, et ne répond jamais aux arguments avancés par ses détracteurs. Il n’est donc pas inutile de procéder à une petite explication de texte.

Après quelques formules de politesse et d’usage, où il « remercie sincèrement » l’artiste car cela lui « donne l’occasion de rétablir certaines vérités  », Bertrand Delanoë lui explique qu’il craint que « les auteurs de la pétition […] ne [l’] aient pas informée complètement de la réalité du projet ». C’est une vieille technique souvent utilisée, de vouloir discréditer ceux qui s’insurgent contre une mauvaise décision en faisant croire qu’ils informent mal et que ceux qui les croient n’ont rien compris à la réalité du projet.

Après avoir protesté de son intérêt pour le Jardin des Serres d’Auteuil (« un élément majeur du patrimoine botanique de Paris ») puisqu’il est « fier que Paris dispose d’un tel joyau, avec des Serres classées à l’inventaire des Monuments Historiques1 » et avoir proclamé son « intérêt pour la préservation et la mise en valeur des plantes rares », on se dit qu’il va annoncer qu’il renonce à son idée. En fait, pas du tout.

Il affirme « sans crainte […] que le projet […] ne vise aucunement à porter atteinte à ce patrimoine exceptionnel ». Françoise Hardy peut donc « être totalement rassurée : les Serres Historiques ne sont absolument pas impactées et les collections prestigieuses qui s’y trouvent non plus ! »
A ce stade, on est déjà au tiers de la lettre, et le maire de Paris n’a toujours pas donné un élément probant. On ne sait pourquoi, mais on se doute que la chanteuse, dont on connaît l’esprit particulièrement aiguisé, n’est pas encore convaincue.

Vient alors son premier argument : « les serres de travail et les serres chaudes à la place desquelles il est prévu de construire un court de tennis entouré de serres ne sont pas classées Monument Historique. » D’ailleurs, « construites dans les années 1980-2000 [elles] ne présentent aucun intérêt architectural ». On aimerait savoir, à ce stade, quand et où les auteurs de la pétition ont prétendu que les Serres monuments historiques seraient démolies, quand et où ils ont affirmé que les serres devant être détruites étaient des monuments historiques. Evidemment jamais.

Le paragraphe suivant est exceptionnel : après avoir souligné que l’architecte prévu, Marc Mimram, avait une « renommée internationale », ce qui devrait semble-t-il clouer le bec aux plus sceptiques2, il explique que les nouvelles serres qu’il va construire autour du court de tennis, mince concession faite aux amateurs de plantes et qui n’existaient pas sur le projet avant que la levée de boucliers n’ait lieu, « permettra […] d’accueillir plus dignement une partie des collections d’orchidées et de fougères qui sont actuellement entreposées dans des serres quelconques. Non seulement les collections seront mieux exposées mais le Jardin des Serres sera encore plus beau car débarrassé de ses éléments les plus laids. » C’est tout juste si le Maire de Paris ne défend pas ce projet uniquement pour mieux mettre en valeur les Serres d’Auteuil.
Soyons clair : il suffit de se rendre sur place pour constater que les serres chaudes, non protégées au titre des monuments historiques, ne sont aucunement laides, et que les plantes n’y sont pas « entreposées » mais exposées de manière tout à fait satisfaisante. On constate en outre, ce qui est confirmé dans le paragraphe suivant, que les nouvelles serres créées autour du terrain de tennis ne seront pas assez grandes pour abriter toutes les plantes qui y sont actuellement conservées. Une partie sera « accueillie au Parc Floral dans le Bois de Vincennes, permettant d’offrir au public de l’Est parisien de nouvelles collections3 ». Le maire de Paris est trop gentil pour les habitants de l’Est parisien qui n’ont pas les moyens d’aller flâner aux Serres d’Auteuil. Il confirme par ailleurs qu’il prévoit bien un démantèlement des collections de ce musée botanique. Comment croire, d’ailleurs, que ces plantes fragiles pourront survivre à une telle opération ?

On passera brièvement sur le rappel de ses bienfaits en tant que maire « de gauche » pour les espaces verts parisiens, ici totalement irrelevants (on ne justifie pas un vandalisme par la mise en valeur, réelle ou supposée, d’autres éléments du patrimoine), pour évoquer le paragraphe suivant, où Bertrand Delanoë informe Françoise Hardy (et sans doute les auteurs de la pétition) que sa « crainte du déferlement de dizaine de milliers de personnes dans le Jardin des Serres d’Auteuil pendant le Tournoi » est vaine. En effet : « le Jardin est déjà ouvert au public pendant le Tournoi, sans que cela pose de difficulté particulière. » Argument d’une mauvaise foi littéralement suffocante. Comme si, pendant Roland-Garros, les spectateurs, lorsqu’ils en ont assez du tennis, remontaient l’Avenue de la Porte d’Auteuil et se précipitaient en foule dans les Serres d’Auteuil ! Faire croire qu’il existerait déjà un moment dans l’année pendant lequel des milliers de personnes fréquenteraient ce jardin est une contre-vérité pure et simple, une de plus. Faisons remarquer aussi que, si quelques spectateurs de Roland-Garros peuvent, pendant le tournoi, visiter les Serres d’Auteuil (on aimerait avoir les statistiques…), ils y viennent évidemment pour ce jardin, pas pour voir du tennis. Le sort des plantes rares sera bien le cadet des soucis des milliers d’amateurs sportifs qui entreront dans ce lieu pour assister aux matchs.
Mais heureusement, si le besoin s’en faisait sentir, Bertrand Delanoë en personne « veiller[a] bien entendu à ce qu’une éventuelle4 hausse de la fréquentation du Jardin liée à l’implantation d’un nouvel équipement préserve la qualité remarquable des arbres et des fleurs qui s’y trouvent. » Comment ? Il ne le dit pas. Peut-être viendra-t-il lui-même faire la police dans le jardin ?

Le dernier argument avancé par Bertrand Delanoë ne convaincra pas davantage, bien au contraire. Il met en avant l’avis favorable de « la Commission départementale de la nature, des paysages et des sites, dans laquelle siègent notamment le Directeur régional de l’environnement, la Directrice régionale des Affaires culturelles et le Chef du Service territorial de l’architecture et du patrimoine de Paris, que l’on ne peut raisonnablement pas soupçonner de soutenir un projet qui mettrait en danger les Serres d’Auteuil ! »
Si l’on peut regretter cette décision de la Commission des sites, il ne s’agit, contrairement à ce que veut faire croire le maire de Paris, aucunement d’un blanc-seing qui lui serait remis. L’avis favorable ne l’est qu’à une poursuite des études. La commission se prononcera à nouveau lorsqu’un projet concret lui sera présenté, et selon nos informations le préfet qui la préside a été très clair, notamment sur le fait qu’il faudrait obtenir tous les éclaircissements nécessaires sur la fréquentation du jardin, et pas seulement pendant Roland-Garros, puisque la mairie a annoncé qu’il s’agissait d’installer un équipement polyvalent qui accueillerait des événements toute l’année5 !
On ajoutera qu’Anne Hidalgo, lors de cette commission, a osé dire que les serres chaudes étaient aujourd’hui fermées au public, ce qui est faux, et que la construction du court de tennis allaient donc permettre d’offrir 1,5 hectare de promenade supplémentaire au public (sic).

La lettre se termine sur l’affirmation solennelle qu’on peut compter sur Bertrand Delanoë pour veiller à la défense et à la valorisation du patrimoine parisien. Nous voilà définitivement rassurés.
On attend toujours, en revanche, les preuves que Françoise Hardy aurait été mal informée par les auteurs de la pétition. Non seulement le maire de Paris donne des arguments tous plus fallacieux les uns que les autres, ce que nous avons facilement montré, mais il laisse de côté bien des points problématiques. On attend donc de vraies réponses à certaines questions qui ne sont pas abordées dans ce courrier. Comment les jardiniers vont-ils pouvoir travailler alors que leurs locaux techniques vont être détruits pour faire place au court de tennis ? Comment feront-ils pour exercer leur métier juste avant, pendant, et juste après Roland-Garros, soit pendant un bon mois pendant lequel les serres seront aménagées pour recevoir le tournoi, et que même les bâtiments d’exploitation seront réquisitionnés ? Comment les serres pourront-elles continuer à être chauffées pendant les travaux et que deviendra la chaufferie, une installation classée Seveso ?

Françoise Hardy a donc bien raison de s’opposer à ce projet dont on ne comprend pas comment il a pu même être imaginé. Espérons que d’autres personnalités rejoindront ce combat. En attendant, il est plus important que jamais de signer la pétition.

English version


Didier Rykner, vendredi 26 novembre 2010


Notes

1Il prouve, par parenthèse, qu’il ne connaît pas le système de français de protection du patrimoine, puisque les serres ne sont pas classées, mais inscrites, ce qui donne hélas une protection moins forte. Le « classement à l’inventaire » n’existe pas.

2Signalons tout de suite que le talent de Marc Mimram, qui est effectivement un grand architecte, auteur notamment de la superbe passerelle qui mène des Tuileries au Musée d’Orsay, n’est pas en cause ici, si ce n’est pour apporter sa caution à ce projet destructeur.

3Signalons que, d’après nos informations, Anne Hidalgo a affirmé à la Commission des sites que toutes les plantes conservées dans les Serres chaudes, pas seulement une partie, seraient transférées au Parc Floral.

4On appréciera à sa juste valeur le terme « éventuelle ».

5Dépêche AFP du 17 novembre 2010.





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