Patrimoine : les faits n’ont plus aucune importance

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Les faits n’ont plus aucune importance. Seules comptent les croyances et la morale, une morale basée sur de fausses croyances. Tous les jours ce constat peut être fait, dans tous les domaines. Mais il en est un particulièrement frappé par cet obscurantisme contemporain : le patrimoine. Voici donc quelques dossiers brûlants qui menacent les monuments historiques, les œuvres d’art et les musées et pour lesquels le bon sens et les faits démontrables ne servent plus à rien.

L’ivoire

Attribué à David Heschler (1611-1667)
Coupe et son couvercle, vers 1660
Ivoire et argent doré - 55,5 x 14,8 x 14,8 cm
Londres, Royal Collection
Photo : Royal Collection
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Que des animalistes extrêmes soient convaincus que le commerce des œuvres d’art ancien en ivoire constituent une menace pour la survie des éléphants est une chose. Que des politiques et des gouvernements mettent en pratique une prohibition de l’ivoire qui rend chaque jour un peu plus difficile, voire impossible pour certains pays comme les États-Unis, la vente et l’achat, même par les musées, d’œuvres anciennes créées dans cette matière utilisée de tous temps et dans presque tous les pays, est sidérant (voir les articles).

Nul n’est davantage conscient que nous de la nécessité impérative de lutter contre le braconnage qui décime les populations d’éléphants et met en péril cette espèce. Mais comment peut-on croire qu’interdire de vendre ou d’acheter une sculpture gothique ou baroque dans cette matière aura le moindre effet sur cette question ? À quel degré de perversion de la pensée faut-il être arrivé pour imaginer cela ? Nous pourrions développer longtemps les raisons pour lesquelles cette idée est délirante, mais cela reviendrait à vouloir démontrer que l’eau ne mouille pas, ou que le cheval blanc d’Henri IV est noir… Imaginerait-on interdire les sculptures anciennes en buis sous prétexte que la pyrale menace la pérennité des buis sauvages ? L’idée ne serait pourtant pas plus stupide.

La morale : il faut sauver les espèces menacées, est juste. La croyance : le commerce de l’ivoire ancien est responsable de la disparition des éléphants, est fausse et dangereuse. S’attaquer à ce problème imaginaire empêche de lutter contre les vraies menaces pour les pachydermes tout en condamnant à terme les œuvres anciennes en ivoire à la destruction. Il ne s’agit pas d’une crainte vaine : si les objets perdent toute valeur et ne peuvent plus être vendus, certains disparaîtront faute d’intérêt. Sans compter le fanatisme de certains qui voudraient que l’on détruise les ivoires des musées : c’est ainsi que le prince William, héritier de la couronne d’Angleterre, demandait en 2014 que l’on détruise les ivoires des collections royales...

Le plomb

France, vers 1210-1225
La Visitation, détail du vitrail n° 100 haut de l’abside, dans l’axe
Chartres, cathédrale Notre-Dame
Photo : Didier Rykner
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Depuis que Notre-Dame a brûlé, certains - et aujourd’hui jusqu’à la commission européenne - semblent vouloir bannir à jamais toute utilisation de ce métal, quelle qu’elle soit. La dangerosité du plomb est une chose établie, et nous ne sommes pas ici pour la nier, car nous dénonçons justement la négation des faits. Mais cette dangerosité doit être relativisée. Les couvertures en plomb sont partout dans Paris, mais les Parisiens ne sont pas pour autant intoxiqués par le plomb. Les conduites d’eau en plomb étaient une source de saturnisme et celle-ci a été progressivement éliminée car d’autres solutions ont été trouvées. De même, l’essence au plomb constituait une pollution dangereuse, mais là encore celle-ci n’en contient désormais plus. Un danger existant, et qu’il faut limiter lorsqu’on le peut, s’est désormais transformé en une chose à éliminer totalement alors qu’on peut contrôler le risque, et qu’elle est nécessaire faute de solution alternative.

C’est le cas pour les vitraux. La ductilité et la solidité de ce métal ont toujours été indispensable dans la fabrication des vitraux, depuis le Moyen-Âge, et rien ne peut le remplacer. Tous les ateliers de verriers aujourd’hui ont des protocoles de sécurité parfaitement maîtrisés qui, lorsqu’ils sont respectés, protègent les artisans qui y travaillent pour créer ou plus encore pour restaurer les vitraux. Et personne n’est menacé par les vitraux des monuments parce que ce métal est stable et ne se vaporise pas dans l’air.
Interdire le plomb pour les maîtres-verriers reviendrait non seulement faire disparaître cette profession mais à faire disparaître les vitraux eux-mêmes qu’on ne pourrait plus restaurer. On ne peut imaginer que la France se laissera dicter une telle folie, mais il y a tout à craindre de nos politiques dont le niveau n’a jamais été aussi bas.

Il n’est pas question de morale ici, juste de croyance. Celle-ci est en partie exacte : le plomb est une matière dangereuse. Mais va-t-on interdire de traverser les rues parce qu’on peut se faire écraser par une voiture ? Non, on prend des précautions. Il en va de même pour le plomb.

L’isolation par l’extérieur

Maison en Haute-Saône avant et après l’isolation par l’extérieur
Photographes non identifiés
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Là encore, nul plus que nous n’est davantage persuadé que la réduction de la consommation d’énergie et de l’émission de gaz à effets de serre est indispensable. Mais là encore, plutôt que de prendre cette question en réfléchissant, on agit par croyance et on menace le patrimoine sans pour autant participer à la sauvegarde de la planète.
Qu’il soit nécessaire d’isoler, là où cela est nécessaire et possible, les habitations, nul ne peut s’y opposer. Mais comme les études le démontrent, les « passoires thermiques » comme on les appelle sont surtout le fait des constructions de la seconde moitié du XXe siècle, ce que même le ministère de l’Écologie a reconnu dans une circulaire (lire cet article de Sites & Monuments). Mieux encore : l’isolation par l’extérieur des bâtiments anciens (voir les articles) n’est pas seulement un vandalisme qui leur fait perdre toute leur beauté, il contribue à les détériorer en étanchéifiant les murs et en empêchant les échanges thermiques, ce qui à terme fait pourrir les matériaux dont ils sont constitués. Comme on peut le lire dans ce document publié par le ministère de la Culture : « Le bâti ancien est très sensible aux migrations d’humidité (remontée d’humidité par capillarité, vapeur d’eau...). Il convient de préserver la micro-porosité des murs, et par conséquent la "respiration" du mur ».

Or les lois contraignants à l’isolation des logements se font toujours plus fortes, allant désormais jusqu’à l’interdiction de la location des logements dont les performances thermiques ne sont pas bonnes. Alors que les bâtiments construits entre 1948 et les années 1990, comme nous l’avons dit, sont les moins bien isolés et qu’ils devraient être les premiers concernés, la loi n’impose pas de limites chronologiques. Et les conditions d’application de la loi sont encore pires que la loi elle-même. Car plutôt que recourir au diagnostic tel qu’il était établi auparavant (à partir des factures d’énergie du logement), les technocrates du gouvernement ont créé des algorithmes à peu près inutilisables (ils ont d’ailleurs déjà dû en changer une fois, et le nouveau n’est pas plus pertinent), difficilement applicables et surtout peu pertinents pour les édifices anciens souvent construits en matériaux composites. En autorisant le débordement de l’épaisseur d’isolation des murs mitoyens sur la propriété des voisins et en subventionnant ce type d’isolation, qu’il devrait au contraire strictement contrôler, l’État l’encourage. Et si des exceptions sont prévues pour les monuments historiques, cela est très loin de couvrir l’intégralité du parc immobilier français, les bâtiments anciens, souvent non protégés mais contribuant à la beauté de notre pays, étant innombrables.

La morale : il faut réduire la consommation d’énergie n’est même pas une morale, il s’agit d’une nécessité. La croyance : isolons tous les bâtiments quelle que soit leur ancienneté sans se préoccuper de leur esthétique, sans nécessité avérée et en n’interdisant pas une technique menaçant à la fois leur beauté et leur pérennité, est délirante et aura des conséquences catastrophiques.

Les éoliennes

Église d’Ardouval, Seine Maritime
Photo : Sites & Monuments
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Comme pour l’isolation des bâtiments, le développement anarchique des éoliennes (voir les articles) est basé sur une nécessité : réduire la consommation d’énergie, sous-entendu de gaz à effets de serre qui constitue la principale menace pour le climat.
Mais là encore, peu importe la réalité. Car le postulat : les éoliennes réduisent l’émission de gaz à effets de serre n’est pas seulement faux. Il s’agit en réalité de l’inverse : inefficaces car au fonctionnement trop aléatoire et dissocié des besoins effectifs sans possibilité de stockage, elles obligent au maintien et à la réouverture de centrales thermiques. Quant aux impacts destructeurs sur les sols, les paysages, la faune et la santé des riverains, ils ont été maintes fois démontrés.

Les faits n’ayant aucune importance, seule la croyance au pouvoir des éoliennes de remplacer les centrales nucléaires et les centrales thermique compte, même s’il s’agit d’une pensée magique. Refuser les éoliennes n’est pas un blanc-seing donné à l’énergie nucléaire. Mais trois constats s’imposent (des faits !). 1. à court et moyen terme, la menace vient de l’émission des gaz à effets de serre. 2. La France, avec son parc de centrales nucléaires, est très peu émettrice de gaz à effets de serre. 3. Diminuer le nucléaire et augmenter les éoliennes a pour effet d’augmenter l’utilisation d’énergie produisant du CO2 qui vient pallier l’inefficacité de l’éolien et la diminution du nucléaire. 4. Les sommes énormes dépensées dans l’éolien pourraient être utilisées pour la recherche sur des énergies propres qui se substitueraient efficacement à l’éolien ET au nucléaire.

Là encore, la raison a déserté le débat.

Les restitutions

Manufacture Coulaux & Cie
Sabre dit d’El Hadj Oumar Tall
Paris, Musée de l’Armée, donné par le gouvernement français au Sénégal
Photo : Musée de l’Armée
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Nous ne reviendrons pas ici sur les faits, bien plus complexes que ce que le discours officiel nous raconte, et que nous avons déjà décrits plusieurs fois comme dans cet article, celui-ci, ou celui-là (voir tous les articles). Des faits indiscutables que d’ailleurs personne ne discute réellement. Car ici c’est la morale uniquement qui est à l’œuvre. La moraline plutôt, qui est à la morale ce que la naïveté est à la bienveillance.
Cette morale donc se résume à un dogme : tout ce qui vient d’Afrique dans les musées occidentaux y est arrivé de manière illégale, les Européens sont foncièrement des bourreaux, et les Africains uniquement des victimes. Donc il faut rendre ce que nous avons volé. Il n’y a pas de discussion possible puisque discuter de la morale, même avec des faits, est par nature immoral et illégitime.

Les musées vont donc progressivement « restituer » une grande partie des œuvres africaines, alors même que ni la loi, ni les faits ne le justifient. Mais parce que cela ne peut et ne doit pas se discuter, au nom de la morale et de la repentance.

Nous nous sommes contenté ici de parler de ce qui a trait au patrimoine et aux musées. Mais chacun pourra trouver dans d’autres domaines des exemples qui illustreront ce constat, indubitable : à l’heure où jamais il n’aura été si facile de comprendre et de s’informer, seules comptent les croyances qui ne sont basées sur rien.

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