Livre blanc des conservateurs : la balle est dans le camp du ministère


Nous annoncions ici même, il y a trois ans (voir la brève du 26/1/08), que l’Association Générale des Conservateurs des Collections Publiques de France préparait un « livre blanc des musées ». Celui-ci était présenté il y a un peu plus de deux semaines lors d’un débat organisé au Conseil Economique et Social. Nous avons pris quelques jours pour le lire attentivement et l’étudier comme il se doit, afin d’offrir aux lecteurs de La Tribune de l’Art une analyse la plus complète possible1.
Il s’agit en effet d’un événement majeur pour les musées français. Enfin, ceux qui ont été formés pour les gérer et les diriger prennent la parole, une parole qui leur est trop souvent refusée ou qu’ils n’osent en général pas faire entendre par respect du « devoir de réserve », un devoir que leurs tutelles, et eux-mêmes, interprètent d’une manière souvent très exagérée.
Comme le rappelle Christophe Vital, le président de l’AGCCPF et le rapporteur de ce livre, une association peut dire ce qu’il est plus difficile à ses membres d’exprimer individuellement.

Alors que nous défendons depuis près de huit ans une certaine conception des musées français, le contenu de ce livre blanc nous semble en tout point conforme à ce que l’on pouvait attendre d’une analyse fine de leur évolution. D’autant que ce travail ne se contente pas d’émettre des récriminations. Il propose des solutions d’un pragmatisme et d’un bon sens évident. Face à ceux qui caricaturent régulièrement le travail et les opinions des conservateurs, jouant parfois avec une mauvaise foi et une stupidité sans borne sur l’homonymie de ce terme avec celui signifiant « réactionnaire », ils prouvent que leur combat n’est évidemment pas celui des anciens contre les modernes.

Le constat d’ensemble, étayé par des chiffres et par des exemples, n’est pas bon. Trop souvent, l’arbre cache la forêt, et les réussites de quelques grands établissements empêchent de voir les problèmes auxquels sont confrontés les petits. Le fossé entre les uns et les autres ne cesse de se creuser même si les plus grands musées doivent aujourd’hui aussi faire face à de sérieux désagréments, liés en grande partie au désengagement de l’Etat.
La position de l’Etat dans la vie des musées occupe une place centrale dans ce livre blanc. Sans la remettre en cause, il regrette une mauvaise application de la décentralisation qui laisse de nombreux musées seuls face aux élus locaux, sans aucun soutien, ou presque, du ministère de la Culture. Ceci a des conséquences dès le recrutement puisque désormais, les collectivités territoriales peuvent se permettre de ne plus recruter de conservateurs lorsque le poste est vacant (p. 15). En définitive, le rôle de l’Etat doit être clarifié (p. 105) et maintenu, notamment pour établir des normes et faire appliquer la loi.

Le rapport aborde, évidemment, la question des locations d’œuvres d’art. Et il est formel : « La location d’œuvres et d’expositions […] constitue un programme d’exploitation des œuvres antinomique avec la fonction première du musée qui est de les conserver. » (p. 25). Un peu plus loin (p. 32), il fait remarquer que le code de déontologie des conservateurs2 interdit les locations d’œuvres, soulignant l’un des principaux risque de cette politique : celui qu’on fasse, en retour, payer aux musées français des locations, ce qui mettrait en péril l’organisation d’expositions qui assurent souvent leur survie.
Le principe de l’inaliénabilité des œuvres est, sans surprise, fortement réaffirmé (p. 104) : « l’inaliénabilité est un principe intangible ». Le rapport insiste particulièrement sur l’importance des collections permanentes et rappelle, ce qui va de soi, que sans elles « le musée n’existerait pas ».

La question des acquisitions et de la baisse des subventions qui leurs sont affectées est également traitée. Une fois de plus, contrairement au discours officiel, les chiffres prouvent le désengagement patent de l’Etat (p. 35-38). Des seuils étant parfois mis à la participation de celui-ci aux achats, cela défavorise les petites acquisitions, donc les petits musées.

Un des plus graves défis auxquels devront faire face les musées français, si rien n’est fait dans les prochaines années, est la diminution rapide et inéluctable du nombre de conservateurs. La pyramide des âges est en effet dramatique : si l’on extrapole les chiffres actuels d’admission au concours des candidats « musées » et les départs prévus à la retraite (p. 55), les effectifs auront diminué de 340 dans dix ans3. La décision de non remplacement d’un fonctionnaire sur deux aggrave évidemment cette tendance mais n’est pas la seule cause. Les conservateurs demandent qu’elle ne leur soit pas appliquée compte tenu de leurs effectifs très faibles.
Ce problème va bien sûr de pair avec la préoccupante évolution qui voit, de plus en plus, les conservateurs être remplacés, aux postes qui devraient leur être destinés, soit par des administrateurs souvent issus de l’ENA dans les grands établissements publics, soit par des universitaires ou des attachés de conservation dans certains musées de province.
Il s’agit, bien entendu, de questions différentes et on peut à ce propos se féliciter que les conservateurs ne cèdent pas ici au piège du corporatisme. Ils n’hésitent pas à y faire leur autocritique, et ne se replient pas frileusement sur une volonté de garder pour eux et eux seuls les postes dans les musées. Ils reconnaissent par exemple que les attachés de conservation, s’ils sont souvent employés à leur place pour de mauvaises raisons, notamment pour leur moindre coût salarial, ont vocation à devenir aussi conservateurs. D’ailleurs, cette profession nouvelle4 « dans les faits […] exerce [souvent] les mêmes responsabilités que les conservateurs » (p. 66). Toutes les remarques et recommandations de ce livre blanc peuvent donc également leur être appliquées. Il paraît en revanche problématique qu’un conservateur sur le départ soit remplacé poste pour poste par un attaché. Car, et c’est le simple bon sens qui le dicte : « il n’est pas normal d’exiger le même travail et les mêmes responsabilités à des agents de statuts et donc de rémunérations distincts. » Il faudrait donc, et c’est ce qui ressort du livre, que les attachés qui, pour beaucoup d’entre eux ont « un niveau de diplôme largement équivalent à celui des conservateurs » (p. 67) puissent devenir conservateur, à condition néanmoins qu’ils justifient d’une expérience acquise sur le terrain (qui peut remplacer l’apprentissage à l’INP) et de formations. Or, au moment même où de plus en plus d’attachés sont amenés à prendre la direction des musées, le livre blanc fait remarquer que « les attachés ne bénéficient plus d’aucune formation de professionnalisation ». Parmi les propositions, il est donc demandé que des formations à l’INP puissent être organisées pour les attachés se destinant à être chef d’établissement et surtout que ceux-ci puissent devenir conservateur.

La question des universitaires est moins clairement traitée. Il semble que le livre blanc considère qu’il n’est ni souhaitable, ni même possible qu’un universitaire prenne la direction d’un musée. A ce titre, ils souhaitent limiter sérieusement la possibilité de recours à des habilitations via la Commission nationale d’évaluation, qui a pour fonction de reconnaître à un historien de l’art non conservateur la capacité d’en exercer les fonctions (p. 56). La distinction entre « chercheur » (comprendre « universitaire ») et conservateur est plutôt stricte puisqu’ils regrettent qu’il y ait souvent « confusion » entre les deux.
Sur ce point, notre analyse ne rejoindra pas complètement, pour une fois, celle du livre blanc. La vieille opposition université/musées nous semble ici trop prégnante. Certes, dans bien des cas, un universitaire ne sera pas apte à prendre en charge des collections, mais on ne peut en faire une règle générale. Pour ne prendre qu’un exemple, le Musée Fesch d’Ajaccio pour lequel les candidats conservateurs ne se bousculaient pas, alors qu’il s’agit d’un des plus importants musées français, a recruté un universitaire, Philippe Costamagna. Or, il n’est pas excessif de dire que le travail qu’il y a effectué est remarquable, menant à bien la réouverture de l’établissement, les restaurations, publications et expositions qui l’ont accompagnée, comme le meilleur des conservateurs aurait pu le faire.
La problématique est celle de l’injustice qu’il peut y avoir pour les lauréats d’un des concours les plus difficiles de la fonction publique de voir certains prendre leur place sans l’avoir passé. Une réponse possible serait bien, en réalité, ce que défend le livre : une augmentation drastique des places offertes au concours, nécessaire pour assurer le remplacement des générations. Il reste néanmoins qu’il est souhaitable d’assurer des passerelles pour permettre à des historiens de l’art chevronnés, universitaires ou non, ayant fait leurs preuves et mené à bien de nombreux travaux et expositions, de prendre la direction de musées. Un point, d’ailleurs, n’est pas abordé dans le livre : l’absence presque totale de conservateurs étrangers dans les musées français (nous n’en connaissons pas d’exemple aujourd’hui à l’exception de Carel van Thuyll au Louvre). Or, cette ouverture sur l’étranger serait un réel apport pour les musées français. Bien des conservateurs ou historiens de l’art de notre pays font d’ailleurs, et depuis longtemps, de brillantes carrières au delà de nos frontières. On ne peut exiger d’un conservateur étranger qu’il ait à passer le concours français pour travailler en France. Les équivalences doivent donc persister et d’une certaine manière se développer, du moment qu’il s’agit de donner les postes à des scientifiques et de s’assurer qu’ils disposent des connaissances et des compétences nécessaires à la direction d’un musée, quitte à compléter leur formation sur tel ou tel point.

Car le vrai problème est bien la prise de pouvoir dans de nombreux grands musées d’administrateurs qui n’ont aucune formation scientifique et aucune légitimité à les diriger. Le livre blanc est ici pleinement en phase avec ce que nous ne cessons de dénoncer. Il affirme bien haut que « l’administration […] ne doit pas prendre la première place dans la direction du musée. Le niveau décisionnel doit rester au niveau de la gestion patrimoniale. » Ceci n’empêche pas de reconnaître l’importance de cette fonction administrative en soulignant que « la présence d’administrateurs est plus que jamais indispensable à la bonne gestion des établissements aux côtés des conservateurs-directeurs » (p. 55).
Pour le livre blanc, la tentation est donc grande de musées sans conservateurs. Celui-ci existe d’ailleurs : il fait remarquer que celui du Quai Branly a fait disparaître de son organigramme les mots « conservation » et « conservateur ». Les fonctions sont éclatées entre plusieurs départements distincts : « patrimoine et collections », « recherche et enseignement » et « gestion et conservation du patrimoine ». Le livre serait ici plus percutant s’il n’avait pas (nous l’avons vu plus haut) voulu distinguer avec force « conservation » et « recherche » dans ses rapports avec l’Université. Il n’est, en tout cas, pas anodin de faire remarquer que le Musée du Quai Branly est dirigé par un énarque, pas par un conservateur.

Le manque de moyens de nombreux musées est lourd de conséquences. La conservation des œuvres peut, ainsi, être mise en péril. Cela est vrai, notamment, en raison de réserves trop souvent vétustes voire inexistantes. Ce point avait été souligné par le sénateur Philippe Richert dans un rapport sur la gestion des collections des musées datant de 2003. La question reste dans bien des cas d’actualité et, parmi les mesures préconisées, l’ACGCPF réclame la mise en œuvre d’un « plan national de remise à niveau des réserves » qui constitue une « priorité pour les années à venir » (p. 109). Des réserves (sans jeu de mots) sont exprimées sur le projet du Centre de restauration et de conservation de Cergy-Pontoise qui, au moins, devrait être entrepris « en consultant les conservateurs ». Le livre est d’ailleurs – à raison – peu enthousiaste devant le mouvement général d’externalisation des réserves. S’il reconnaît que celui-ci peut être justifié par le coût du foncier, il rappelle que l’éloignement des conservateurs du « matériel de travail et d’étude » est dommageable et demande que des « ratios de surface » minimales soient sanctuarisés pour les réserves (p. 74).
Les conservateurs soulignent aussi l’importance des actions de conservation préventive qui passent par la climatisation des musées. Il est regrettable qu’ils ne soulignent cependant pas la nécessité absolue de respecter le bâtiment lorsqu’il s’agit – ce qui est souvent le cas – d’un monument historique. Trop souvent, les modernisations sont faites au détriment de l’édifice qui est souvent, aussi, une œuvre d’art qui mérite le respect.

Parmi les autres problèmes de la profession, est cité celui de la spécialisation (p. 59) : celle-ci doit être réelle car il s’agit tout de même de maîtriser un domaine, mais elle est difficile à conserver car on demande aussi, de plus en plus, une mobilité aux conservateurs qui peut les amener à prendre en charge des musées qui ne correspondent pas à leur spécialité. C’est là qu’entre en jeu une notion qui semble important pour l’AGCCPF : le conservateur serait un « chef d’orchestre », chargé de faire jouer ensemble un grand nombre de métiers et possédant nécessairement une grande polyvalence. Si cela est vrai pour les grands musées, il faut rappeler aussi que, toujours selon ce rapport, 62% des musées ont moins de 4 agents. Il est difficile d’être un chef d’orchestre dans ces conditions. En revanche, la polyvalence y reste plus que jamais nécessaire.
C’est sans doute pour cela que le livre blanc souhaite que la réforme en cours de la formation à l’Institut National du Patrimoine ne tende pas vers des études uniquement scientifiques (p. 65). On peut sur ce point le rejoindre. En effet, le recrutement par le concours est tellement sélectif qu’a priori (et il semble heureusement que la réforme du concours va encore renforcer ce point) les lauréats sont des scientifiques confirmés. Il semble dans ces conditions préférable que, pendant les 18 mois de formation, on insiste davantage sur des sujets nécessaires pour gérer un musée que les candidats n’ont sans doute pas eu l’occasion de développer, comme l’administration, le juridique, le marché de l’art, etc.

Presque six pages (p. 89 à 94) sont consacrées à la question des restaurations ce qui montre son importance. Les problèmes pour les musées sont multiples et rejoignent d’ailleurs en partie celui des acquisitions. Pour les deux, restaurations et acquisitions, les musées sont en effet soumis a des procédures très lourdes, qui passent notamment par l’organisation de commissions régionales. Nous traiterons de manière approfondie des acquisitions des musées dans un article que nous préparons depuis assez longtemps et les éléments inclus dans le livre blanc des conservateurs y seront bien sûr pris en compte.
Pour les restaurations, le constat est celui d’une procédure trop lourde, peu efficace et très coûteuse. La nécessité, par exemple, d’obtenir trois devis contradictoires par trois restaurateurs différents « relève parfois pour les musées des petites villes de l’exploit ».

Dans les recommandations qui concluent le rapport (et dont nous avons cité une grande partie dans le corps de cet article), la 4.2 (p. 105) est intitulée « adapter les textes à la réalité ». Cette formulation nous semble malheureuse : il serait plus avisé de demander l’adaptation des textes à ce que devrait être la réalité.
On attend avec impatience la réaction du ministre de la Culture à ce livre blanc…


Didier Rykner, mardi 22 février 2011


Notes

1Publié comme un numéro spécial de la revue Musées et collections publiques de France, ce document est vendu assez cher (25 €), ce qui est regrettable car cela va limiter sa diffusion. Voir sur le site de l’AGCCPF.

3150 conservateurs spécialités « Musées » seraient formés au rythme actuel en dix ans, alors qu’au moins 490 partiront à la retraite.

4Elle a été créée en 1991.





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