Le tableau disparu. A la recherche de la Dormeuse de Naples de Jean-Auguste Dominique Ingres


Auteur : Véronique Burnod

local/cache-vignettes/L181xH251/6ad49b646fd520fd-8c801.jpgConservatrice du musée de Cambrai, Véronique Burnod avait organisé en 2004 une exposition, Fantasme d’Ingres, consacrée à la Grande Odalisque dont une réplique de la tête est conservée dans ce musée du Nord de la France. Elle présentait succinctement, dans le catalogue, une théorie qu’elle développe aujourd’hui dans un livre.

Résumons : le fameux tableau d’Ingres dit La Dormeuse de Naples, se cacherait sous un tableau aujourd’hui attribué à Luca Giordano (ill. 1). Peint à Rome, vendu à Caroline Murat, disparu depuis le départ en catastrophe des souverains de Naples en 1815, cette Dormeuse, qu’Ingres lui-même chercha en vain à retrouver, est une œuvre mythique de l’histoire de l’art.
Pour critiquer un tel livre, par ailleurs plutôt bien écrit, il est nécessaire d’en reprendre, point par point, les arguments. Bien que son auteur prétende n’avoir aucune certitude, une lecture attentive dément cette affirmation : tout indique qu’elle est absolument convaincue d’avoir retrouvé La Dormeuse de Naples. Je suis pour ma part persuadé du contraire, pour les raisons suivantes.

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1. Luca Giordano (1634-1705)
Vénus (ou Ariane) dormant avec Cupidon et satyre, 1663
Huile sur toile - 137 x 190 cm
Naples, Musée National de Capodimonte
© D.R.

Si ce tableau, signé et daté, n’est pas de Giordano, et s’il cache une composition peinte en 1808, nous nous trouvons donc face à un faux. Dans sa démonstration, Véronique Burnod prend bien soin, à chaque fois qu’elle le peut, de critiquer cette toile qui ne serait en réalité qu’une croûte, donnée abusivement à l’artiste napolitain. Si je ne connais pas l’œuvre de visu, les reproductions montrent toutes les caractéristiques du style du Fa Presto. Ce tableau a notamment été présenté lors de la rétrospective de 2001. S’il peut arriver qu’une œuvre mal attribuée, voire une copie ancienne puisse se glisser dans une exposition monographique, je ne crois pas me souvenir d’un cas récent où un faux moderne aurait été inclus dans de telles conditions dans le corpus d’un peintre. Nul n’a semblé douter de cette paternité, encore moins songer à la donner à un copiste du XIXe siècle.

Comparer le corps de l’Ariane à celui de Marsyas dans Apollon et Marsyas du même peintre (Naples, Capodimonte), ce que fait Véronique Burnod, n’est pas pertinent, puisque ce dernier tableau date de la période « ribéresque » de Giordano.

En définitive, ce tableau semble d’une assez belle qualité et bien de l’époque de Giordano1. Auquel cas, évidemment, il ne pourrait recouvrir La Dormeuse de Naples.

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2. Antonio Bellucci (1654-1726)
Bacchus et Ariane
Huile sur toile - 122 x 166 cm
Localisation actuelle inconnue
Photo : Tajan

Mais admettons un instant son postulat : l’œuvre est un pastiche du XIXe siècle. Pourquoi recouvrirait-elle une autre toile ? et pourquoi penser qu’il s’agirait de la Dormeuse de Naples ? Véronique Burnod croit y retrouver exactement la pose de la Dormeuse. Celà, et celà seulement, sert de point de départ à sa démonstration. Les variantes releveraient de modifications faites par le copiste. On renverra le lecteur curieux aux explications peu convaincantes fournies par ce livre. Elles se basent sur des comparaisons entre un croquis sommaire d’Ingres pour la Dormeuse et l’œuvre de Giordano.
Surtout, il faut noter, ce que ne fait pas l’auteur, que la disposition de cette femme nue n’est pas une invention du peintre français. Nous reproduisons ici (ill. 2) un tableau attribué à Antonio Bellucci, passé en vente à Paris chez Tajan le 22 juin 2006. Aurions-nous retrouvé la Dormeuse de Naples ? Il s’agit ici d’un poncif repris de La Bacchanale des Andriens de Titien2 qu’Ingres, consciemment ou non, a repris.

Interrogeons-nous enfin sur la destinée de cette œuvre. Pourquoi aurait-elle été maquillée ? Là encore, les explications avancées ne convainquent pas. En réalité, aucune raison crédible n’est donnée qui justifierait la transformation de cette toile en un tableau de Giordano. Renvoyons le lecteur au livre, pour découvrir les hypothèses A et les hypothèses B3. Toutes sont aussi fantaisistes.
Il est dommage que Véronique Burnod, entraînée dans son rêve (c’est elle-même qui qualifie ainsi son idée), perde parfois de vue l’indispensable rigueur scientifique. Ainsi, p. 86, elle écrit « En fuyant, la Reine [...] avait laissé sur place la Dormeuse qu’elle tenait pour quantité négligeable ». Comment peut-elle dire sans l’ombre d’un doute que Caroline faisait peu de cas de La Dormeuse ? De même, La Grande Odalisque4 ayant été peinte en pendant, il faudrait que les dimensions des deux tableaux puissent coïncider. Cela n’est pas le cas. Elle décide donc que La Grande Odalisque a été coupée sans apporter le moindre début de preuve5.

Terminons sur l’attitude de Nicolà Spinosa, directeur du musée de Capodimonte, qui refuse absolument de communiquer les radiographies et les images infra-rouges de l’œuvre, qui auraient été réalisées lors de sa restauration. Véronique Burnod s’en indigne à juste titre, mais elle y voit une fois de plus un indice de la justesse de son intuition. D’après elle, Spinosa aurait peur que l’œuvre d’Ingres redécouverte soit revendiquée par la France lors d’une éventuelle exposition dans notre pays (?). L’explication est sans doute plus simple : il est probable que Spinosa considère cette hypothèse tellement farfelue qu’il se refuse à donner satisfaction à sa collègue française. Attitude rigide et peu confraternelle, mais pas totalement inexplicable.
Ce tableau d’Ingres aura décidément fait couler beaucoup d’encre. On peut préférer, à l’hypothèse de Véronique Burnod, le roman d’Adrien Goetz qui, au moins, ne prétend pas à la vérité. Peut-être La Dormeuse de Naples resurgira-t-elle un jour, comme le Portrait de Caroline a refait surface, il y a quelques années. Mais il est peu probable qu’elle soit conservée au musée de Capodimonte.

Véronique Burnod, Le tableau disparu. A la recherche de La Dormeuse de Naples de Jean-Auguste-Dominique Ingres, La fosse aux ours, Lyon, 2006, 22 €. ISBN : 978-2-912042-84-2.

Lire la réponse de Véronique Burnod à notre article (ainsi que nos commentaires)


Didier Rykner, samedi 4 novembre 2006


Notes

1Un simple examen de la surface picturale, à l’œil nu, devrait permettre de voir s’il s’agit d’une grosse toile à trame épaisse du XVIIe ou d’une toile fine du XIXe siècle.

2Qui d’ailleurs le tirait lui-même de l’Antique.

3L’une d’entre elle suppose que le tableau, dont on s’est efforcé auparavant d’indiquer qu’il n’avait à l’époque aucun intérêt pour personne - aurait été maquillé pour empêcher qu’ils soit revendiqué plus tard par le Prince Murat...

4Qui est elle-même héritière de poses issues de tableaux maniéristes et baroques.

5Le dessin sur lequel est basée une partie de la démonstration est oublié dans ce débat sur la taille du tableau. Il contredit en effet l’hypothèse d’un tableau plus grand que les dimensions actuelles de La Grande Odalisque.





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