Réponse de Véronique Burnod à notre article sur son ouvrage Le tableau disparu. A la recherche de La Dormeuse de Naples de Jean-Auguste-Dominique Ingres


Je publie, très volontiers, le courrier de Véronique Burnod. Elle a choisi de reprendre des extraits de l’article (ils sont en italique et entre guillemets) et d’y répondre point par point. Mes commentaires suivent en retrait.

D. Rykner : « Ce tableau a notamment été présenté lors de la rétrospective de 2001. S’il peut arriver qu’une œuvre mal attribuée, voire une copie ancienne puisse se glisser dans une exposition monographique, je ne crois pas me souvenir d’un cas récent où un faux moderne aurait été inclus dans de telles conditions dans le corpus d’un peintre. Nul n’a semblé douter de cette paternité, encore moins songer à la donner à un copiste du XIXe siècle. »

V. Burnod : Je suis un peu étonnée de ce que vous passiez sous silence l’erreur manifeste concernant le sujet représenté de cette toile. Pensez-vous réellement que cette femme nue qui dort, une coupe de vin renversée à ses pieds, avec un Silène dans le lointain est une « Vénus » comme l’indique le Professeur Spinosa dans son catalogue de 2001 ? et comme il l’indique encore aujourd’hui au musée et à la télévision ? Pour ma part, j’y vois une bacchante, très probablement Ariane qui devint la compagne de Bacchus après avoir été abandonnée par Thésée. Si vous convenez avec moi que le Professeur Spinosa s’est trompé sur le sujet représenté de cette toile, pourquoi refuser d’admettre que la toile n’a pas été réellement retravaillée sur le plan de son attribution par le Professeur Spinosa ?

D. Rykner : Le problème du sujet est tout à fait secondaire dans la discussion. Le fait est que ni le Professeur Spinosa, ni aucun connaisseur de peinture ancienne n’a besoin de « retravailler » le fait de savoir si un tableau ancien est, ou n’est pas, du XVIIe siècle, plutôt que du XIXe siècle. Un de mes amis, historien de l’art, spécialiste de peinture ancienne, qui a vu ce tableau au musée de Capodimonte, m’a écrit après la parution du compte rendu : « Il s’agit évidemment d’un très beau tableau de Luca Giordano dont l’ancienneté, si ce n’est l’attribution, est absolument incontestable ». Le vrai problème est que le caractère ancien de ce tableau ne présente de doute pour aucun spécialiste.

D. Rykner : « Surtout, il faut noter, ce que ne fait pas l’auteur, que la disposition de cette femme nue n’est pas une invention du peintre français. Nous reproduisons ici un tableau attribué à Antonio Bellucci, passé en vente à Paris chez Tajan le 22 juin 2006. Aurions-nous retrouvé la Dormeuse de Naples ? Il s’agit ici d’un poncif repris de La Bacchanale des Andriens de Titien qu’Ingres, consciemment ou non, a repris. »

V. Burnod : La femme de La Dormeuse d’Ingres adopte une position relativement classique que l’on retrouve dans pas mal de toiles, mais cela ne peut pas être un argument à charge ou à décharge. Pour deux raisons. D’une part la disposition de La Dormeuse d’Ingres est totalement différente de la « Vénus » de Giordano, son bassin s’incurvant dans le sens inverse. D’autre part, je ne dis pas avoir retrouvé une disposition similaire, mais uniquement des courbes lyriques conçues spécifiquement par Ingres pour La Dormeuse de Naples. Ces courbes artistiques qui sont uniques (contrairement aux positions des corps) se retrouvent, non pas sur la position (inverse) de ce corps d’Ariane donnée pour une œuvre de Giordano, mais au travers du tableau, notamment dans les plis du rideau par exemple.
En outre, l’examen de ces courbes montrent que celles-ci ont fait l’objet de maquillages. Je le prouve grâce aux clichés en lumière rasante que nous avons pris cet été à Capodimonte, clichés qui font partie intégrante de la démonstration. J’y explique longuement les astuces des faussaires, et la façon dont travaillent ces derniers afin de masquer la réapparition des couches plus anciennes de peinture.

D. Rykner : Je laisse le lecteur juger de la pertinence qu’il y a à prétendre retrouver sous les plis d’un rideau de supposées « courbes lyriques ». Quant aux photos en lumière rasantes publiées dans le livre, j’y renvoie le lecteur, et je le mets au défi d’y voir une preuve quelconque de maquillages masquant un tableau d’Ingres.

D. Rykner : « Il est dommage que Véronique Burnod (…), perde parfois de vue l’indispensable rigueur scientifique. Ainsi, p. 86, elle écrit « En fuyant, la Reine [...] avait laissé sur place la Dormeuse qu’elle tenait pour quantité négligeable ». Comment peut-elle dire sans l’ombre d’un doute que Caroline faisait peu de cas de La Dormeuse ? »

V. Burnod : On sait de façon sûre que tous les tableaux peints par Ingres pour les Murat et qui ont fait leur réapparition par la suite, ont été abandonnés sur place par la reine. Tous ont été retrouvés à Naples ou dans les alentours. C’est le cas du Portrait de Caroline Murat qui a refait surface récemment. Ce fut le cas de la Grande Odalique (retrouvée chez le Comte de Narbonne-Pelet, ambassadeur français à Naples) des Fiançailles de Raphaël et de Paolo et Francesca (retrouvées en 1852 dans la vente après décès du Prince de Salerne, l’un des fils du roi des Deux-Siciles.) Aucun des tableaux peints par Ingres n’a été retrouvé dans le détail des œuvres d’art de prix que Caroline Murat va vendre pour vivre durant son exil ou dans l’héritage qu’elle laisse à ses enfants. Ajoutons qu’en 1815, date de la fuite de la Reine, les tableaux d’Ingres avaient peu de valeur et que les dimensions de La Dormeuse la prédisposaient mal à voyager sur le bateau britannique où la souveraine trouva refuge. Il est logique de penser que La Dormeuse tout comme le Portrait de la famille royale (qui ne fut peut-être jamais achevé) ont été considérées par la souveraine comme de moindre intérêt face à d’autres merveilles que recélait le palais.

D. Rykner : Nous sommes, pour tout cela, dans le domaine de la spéculation.

D. Rykner : « Interrogeons-nous enfin sur la destinée de cette œuvre. Pourquoi aurait-elle été maquillée ? Là encore, les explications avancées ne convainquent pas. En réalité, aucune raison crédible n’est donnée qui justifierait la transformation de cette toile en un tableau de Giordano. Renvoyons le lecteur au livre, pour découvrir les hypothèses A et les hypothèses B. Toutes sont aussi fantaisistes. L’une d’entre elle suppose que le tableau, dont on s’est efforcé auparavant d’indiquer qu’il n’avait à l’époque aucun intérêt pour personne - aurait été maquillé pour empêcher qu’il soit revendiqué plus tard par le Prince Murat... »

V. Burnod : Entre le moment où la reine a fui (1815) et le moment où la toile dite de Giordano (1862) apparaît au musée, les choses avaient changé car les toiles d’Ingres avaient pris une grande valeur. En outre, les biens de l’ex-souveraine, décédée en 1839, étaient réclamés par les descendants de celle-ci. Si le musée de Capodimonte était détenteur de la toile, il était dans l’impossibilité de l’accrocher officiellement, sous peine d’encourir des poursuites. Conserver cette œuvre en réserve faisait courir le risque de dénonciations. La paix était revenue. Il fallait bien en faire quelque chose… Alors, la rendre à l’ennemi d’hier ? La brûler ? Ou chercher à faire une bonne plaisanterie à ce dernier, et la maquiller pour préserver l’avenir ?

D. Rykner : Là encore, pures spéculations que je persiste à penser fantaisistes.

D. Rykner : « De même, La Grande Odalisque ayant été peinte en pendant, il faudrait que les dimensions des deux tableaux puissent coïncider. Cela n’est pas le cas. Elle décide donc que La grande odalisque a été coupée sans apporter le moindre début de preuve. »

V. Burnod : Si nous examinons la Grande Odalisque en grisaille (Metropolitan Museum de New York), nous retrouvons les mêmes proportions que la toile dite de Giordano. On ne peut donc pas nier qu’Ingres ait été tenté par ces proportions-là. Si on ajoute à cela qu’Ingres a eu beaucoup de mal à vendre la Grande Odalisque, on peut se poser des questions. Je ne dis pas qu’Ingres a réduit la Grande Odalisque, mais je dis qu’il n’est pas impossible que celle-ci ait été réduite après coup. En tous les cas, cette possibilité se doit d’être envisagée si l’on veut ouvrir avec objectivité le dossier de la Dormeuse.

D. Rykner : La Grande Odalisque en grisaille est contestée par de nombreux spécialistes du peintre qu’ils estiment exécutée par l’atelier. La question de la taille n’est pas moins cruciale que celle de l’ancienneté de la toile de Giordano et discrédite à elle seule l’hypothèse de Véronique Burnod. Il est donc nécessaire de prétendre que La Grande Odalisque a été coupée, ce qui n’est corroboré par rien.

D. Rykner : « Terminons sur l’attitude de Nicolà Spinosa, directeur du musée de Capodimonte, qui refuse absolument de communiquer les radiographies et les images infra-rouges de l’œuvre, qui auraient été réalisées lors de sa restauration. Véronique Burnod s’en indigne à juste titre, mais elle y voit une fois de plus un indice de la justesse de son intuition. D’après elle, Spinosa aurait peur que l’œuvre d’Ingres redécouverte soit revendiquée par la France lors d’une éventuelle exposition dans notre pays (?). L’explication est sans doute plus simple : il est probable que Spinosa considère cette hypothèse tellement farfelue qu’il se refuse à donner satisfaction à sa collègue française. Attitude rigide et peu confraternelle, mais pas totalement inexplicable. »

V. Burnod : « Je ne pense pas que ma demande puisse être jugée « farfelue » par le Professeur Spinosa, puisque depuis juin 2005 je suis mandatée pour obtenir ces clichés radios, infrarouges et ultraviolets par le commissariat scientifique de l’exposition Ingres du Louvre, en particulier par Vincent Pomarède, directeur des peintures du Louvre. Nous n’avons pas obtenu satisfaction. Comme j’ai la plus grande estime pour le Professeur Spinosa, je cherche une explication à ce blocage. Une étude juridique a fait apparaître que la prescription ne jouant pas dans le cas d’un maquillage, la toile d’Ingres est susceptible d’être revendiquée par l’actuel héritier des Murat. Tout pourrait s’expliquer. »

D. Rykner : Cette étude juridique, dont Véronique Burnod fait état dans son livre, est pour le moins imprécise. L’idée qu’une œuvre disparue en 1815 en Italie puisse faire l’objet d’une demande de restitution en 2006 en France est tout à fait absurde. D’autant que le seul cas qu’envisage Véronique Burnod dans son livre serait un prêt de La Dormeuse de Naples à la France. Or, tout prêt d’œuvre provenant de l’étranger peut faire l’objet d’une déclaration d’insaisissabilité par le ministère de la Culture. L’argument ne tient pas une seconde.


Véronique Burnod et Didier Rykner, jeudi 23 novembre 2006





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