Le Louvre sans Vermeer


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1. Johannes Vermeer (1632-1675)
L’Astronome
Huile sur toile - 51 x 45 cm
Paris, Musée du Louvre (mais pas en 2009)
Photo : Wikipedia

Alors que tous les yeux étaient tournés vers Abou Dhabi ou Vérone, on pouvait légitimement penser que l’opération du Louvre-Atlanta était derrière nous. L’exposition la plus contestable, Kings as collectors, celle qui exportait en location quelques chefs-d’œuvre du musée sans aucune contre-partie scientifique1, était terminée. Après des présentations plus classiques et modestes mais avec un vrai contenu (voir brève du 26/3/08), la troisième année devait être consacrée au « Louvre d’aujourd’hui et de demain », décrite sur le site Louvre-Atlanta comme montrant le développement du Louvre et ses nouvelles relations avec la société et le monde (?).

Or, dans la plus grande discrétion, comme d’habitude, cette troisième partie a été complètement modifiée puisqu’elle s’appelle maintenant « Le Louvre et le chef-d’œuvre » et qu’elle présentera, pendant 11 mois2, rien de moins que La Dame d’Auxerre3, une des Draperies de Léonard de Vinci, le Tricheur à l’as de carreau de Georges de la Tour (un tableau martyre envoyé régulièrement aux quatre coins du monde), l’admirable Christ portant sa croix de Lorenzo Lotto et, surtout, L’Astronome de Vermeer4 (ill. 1).
Il y a plus grave : le show partira pendant trois mois supplémentaires à Minneapolis, un peu comme Kings as collectors avait poursuivi son périple à Denver (voir notre éditorial du 14/10/07).
Et il y a encore plus grave : une exposition du même genre, dédiée cette fois à la peinture du XVIIe siècle (70 tableaux5 !), sera envoyée à Kyoto et Tokyo, sous le titre « L’exposition du Musée du Louvre : chefs-d’œuvre européens du XVIIe siècle ». Que trouvera-t-on dans cette exposition qui durera en tout sept mois (dans deux musées), aux côtés d’un des Autoportraits de Rembrandt, d’un des deux Moïse sauvé des eaux de Poussin et d’Ixion, roi des Lapithes, trompé par Junon qu’il voulait séduire de Rubens ? Rien moins que le second Vermeer du Louvre, La Dentellière (ill. 2) qui voyagera au Japon de février à septembre 2009.
On l’a compris : entre février et septembre 2009, il n’y aura plus aucun Vermeer au Louvre. Les deux tableaux de l’artiste, les seuls conservés en France sur un total d’une trentaine connus, seront loués aux plus offrants.


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2. Johannes Vermeer (1632-1675)
La Dentellière
Huile sur toile - 24 x 31 cm
Paris, Musée du Louvre (presque pas en 2009)
Photo : Wikipedia

Une fois de plus, la direction du musée traite ses collections comme une simple monnaie d’échange, un stock où l’on peut puiser sans discernement. Le Louvre semble avoir choisi d’être désormais un musée de seconde catégorie dont les chefs-d’œuvre vont et viennent et qui n’a plus pour vocation de présenter un reflet complet de l’histoire de la peinture. Le programme de Vérone nous avait déjà alerté sur le fait qu’un grand nombre de ses pièces maîtresses pouvaient partir en même temps. Cela ne fait que confirmer cette politique désastreuse qui ira en empirant avec Lens et Abou Dhabi. A peine de retour d’Atlanta, le Jeune mendiant de Murillo va repartir pour Bilbao où il sera montré dans la rétrospective Le jeune Murillo. Le Portrait de Sigismondo Malatesta par Piero della Francesca est en transit entre Madrid et Londres pour une exposition sur Les portraits de la Renaissance (nous en parlerons bientôt ici même), avec le Portrait d’un vieillard et d’un jeune garçon de Domenico Ghirlandaio6. Le Louvre devient un espace d’exposition temporaire de sa propre collection.

Le 19 et le 20 septembre, Henri Loyrette sera à Vérone pour négocier avec la municipalité la manière dont il pourrait la « dédommager » cette ville de l’annulation de l’exposition Portraits et figures (voir brève du 23/5/08). Cette ville a de la chance : les Vermeer seront à nouveau disponible à la location à partir de 2010.

Addendum (23 septembre 2008) :

Lorsque nous avons pu obtenir ces informations, nous avons immédiatement envoyé un mail et un message téléphonique au directeur du département des peintures pour l’interroger à ce sujet. Nous n’avons pu avoir de retour avant la publication (il est vrai qu’il s’agissait d’un week-end) mais celui-ci nous a répondu en début de semaine suivante que nous étions mal informé et qu’ « il n’est pas question de prêter à Atlanta L’astronome durant toute la durée de l’exposition. Le tableau ne partira que trois mois et demi pour revenir au moment où nous prêterons La Dentellière pour l’exposition 17ème. Il y aura donc bien en permanence un Vermeer au Louvre. »
Dont acte. Sauf que le Musée de Minneapolis, que nous avions contacté, nous a communiqué la liste des œuvres de l’exposition du Louvre, que vous pourrez lire ici. On peut y voir que L’Astronome y est bien prévu, du 18 octobre 2009 au 10 janvier 2010, information que nous n’avons évidemment pas inventée.
Le Louvre nous confirmant que L’Astronome ira bien à Atlanta, ce que tout visiteur de leur site pourra constater sur la page d’accueil du High Museum, de deux choses l’une. Soit L’Astronome restera aux Etats-Unis pendant la durée des deux expositions, donc d’octobre 2008 à janvier 2010, ce que nous avions conclu logiquement de ces informations factuelles. Soit, mais cela serait encore pire, L’Astronome fera deux fois le voyage aux Etats-Unis. A moins que celui-ci ne soit pas, finalement, envoyé à Minneapolis, et il conviendrait sans doute d’en avertir ce musée.

Dans la même réponse, il était aussi précisé que le titre de l’exposition de Tokyo et de Kyoto « n’est nullement celui [donné dans l’article] ». Une fois de plus, bien sûr, nous ne l’avons pas inventé. Ce titre (« The Louvre Museum Exhibition : 17th Century European Masterpieces ») est celui indiqué dans une dépêche du correspondant japonais à Paris de l’Associated Press à laquelle nous avions renvoyé le lecteur. Quiconque connaît le fonctionnement des agences sait que ce type d’annonce est directement dérivé d’un communiqué de presse des musées.
Il s’agit « d’un projet [très] sérieux pour lequel [le Louvre] recherche une étape française ». Peut-être, effectivement, s’agit-il d’un projet scientifique et il sera possible d’en juger avec le catalogue. Rappelons néanmoins le précédent fâcheux de la première exposition d’Atlanta, dont le caractère scientifique était mis en avant, ce que la réalité a démenti. Pour cette exposition (Kings as collectors), le Louvre avait d’ailleurs affirmé que le tableau de Nicolas Poussin Les Bergers d’Arcadie, ne partirait que pour cinq mois, alors qu’il avait été absent plus d’un an.

English version


Didier Rykner, samedi 13 septembre 2008


Notes

1Il suffit de voir les indigents catalogues édités à cette occasion et notre article sur l’attribution d’un atelier de Vélasquez.

2Du 11 octobre 2008 au 6 septembre 2009.

3Cette œuvre grecque archaïque n’appartient pas au Louvre mais au musée d’Auxerre qui l’y a mise en dépôt parce qu’elle comblait un manque de la collection.

4La liste n’est évidemment pas exhaustive. Nous n’avons pas trouvé d’informations sur les autres œuvres envoyées à Atlanta et Minneapolis. Mais d’après la presse américaine, outre celles citées, on trouverait Boucher, Chardin, Géricault, Ingres...

5L’information est fournie par une dépêche de l’AP parue sur le site du Daily Yomiuri online. Le « mécène » de l’opération est la Nippon Television Network Corporation.

6Et pourtant, préférant laisser ses murs vides, Le Portrait de jeune homme attribué à ce peintre n’est même pas exposé





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