Journées du patrimoine : des ministères très désinvoltes


Les journées du patrimoine dévoilent, avec les trésors du passé, les verrues du présent. En offrant la possibilité d’admirer l’architecture et le décor de monuments habituellement fermés au public, elles permettent aussi de découvrir comment ceux qui les occupent aujourd’hui en prennent soin... Les hôtels particuliers du 7e arrondissement de Paris, qui accueillent un certain nombre de ministères, en offrent de (bons ?) exemples.


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1. Hôtel de Clermont
Ministère des relations avec le parlement
Photo : bbsg
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2. Hôtel de Castries
Ministère du Logement, de l’Égalité
des territoires et de la Ruralité.
Vue de la cour
Photo : bbsg

Au numéro 69 de la rue de Varenne, le Ministère dit « des relations avec le parlement » (qui doit sans doute avoir une utilité) a investi l’Hôtel de Clermont. Les visiteurs, le week-end dernier, étaient invités à passer entre des cordons bleus, coquets et cérémonieux, puis à emprunter une rampe, pour franchir plus facilement les deux ou trois marches de l’entrée (ill. 1). L’utilité de cette rampe pour les handicapés n’est pas ici remise en cause ; sa massivité, en revanche, gâche à ravir la première vision que l’on a de l’hôtel depuis la cour d’honneur. La façade, quand on peut la voir, est élégante pourtant, scandée de colonnes et de pilastres, marquée par un avant-corps vitré. Elle introduit l’histoire de l’édifice construit en 1708 par Jean-Baptiste Alexandre Le Blond pour la marquise de Clermont-Saissac, et plusieurs fois modifié aux XVIIIe et XIXe siècles, notamment par Jacques-Just Barbet de Jouy.


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3. Hôtel de Castries
Ministère du Logement, de l’Égalité
des territoires et de la Ruralité
Salon bleu
Photo : bbsg
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4. Hôtel de Castries
Ministère du Logement, de l’Egalité
des territoires et de la Ruralité
Bureau du ministre dans le Salon bleu
photo : bbsg

Juste à côté, au 72 rue de Varenne, l’Hôtel de Castries abrite le ministère du Logement, de l’Égalité des territoires et de la Ruralité. Construit à la fin du XVIIe, il fut largement remanié au XIXe siècle par Froelicher puis par Parent. Dans la cour, ornée de quelques fils électriques aux courbes et contre-courbes baroques (ill. 2), aucune rampe n’a été installée pour aider les personnes « à mobilité réduite », malgré les quelques marches du perron ; une aide plus discrète était prévue. Une fois à l’intérieur, le parti pris est plus radical : « En raison de leur non accessibilité aux personnes handicapées, les pièces du premier étage de l’hôtel de Castries ne sont pas ouvertes au public ». Il est d’ailleurs scandaleux que les salles du rez-de-chaussée aient été éclairées : par égard pour les « mal-voyants », il aurait fallu occulter les fenêtres et laisser les visiteurs dans la pénombre. C’est cela le ministère de « l’égalité des territoires ».


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5. Hôtel de Castries
Ministère du Logement, de l’Égalité
des territoires et de la Ruralité
Photo : bbsg
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6. Hôtel de Roquelaure
Ministère de l’Ecologie
photo : bbsg

D’un hôtel à l’autre, on reste pantois devant ces boiseries dorées, ces peintures et ces tapisseries, ce mobilier de style Louis XV, Louis XVI ou Ikea. Certes, il s’agit de lieux de travail, l’installation de bureaux et d’ordinateurs est donc indispensable. Certes, il n’est pas nécessaire de puiser dans les réserves du Mobilier national pour meubler tout le personnel. Mais est-il obligatoire d’agencer ces salons comme on organise un open-space avec des tables en aggloméré ? À quand la moquette ? Les meubles modernes auraient pu au moins être discrets, sinon en harmonie avec le cadre (ill. 3 à 6). Compte tenu de leur qualité esthétique, on espère, en tout cas, qu’ils n’ont pas coûté plus cher que ceux qui sont vendus par la célèbre entreprise suédoise. Les ministères, ne leur en déplaise, ont un point commun avec les églises, qui revendiquent aujourd’hui l’utilisation d’objets liturgiques d’une simplicité médiocre (mais pas forcément bon marché). Ces aménagements trahissent finalement une indifférence pour le lieu qui a dû agacer plus d’un visiteur, car c’est bien un privilège de travailler dans un tel cadre.


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7. Hôtel de Roquelaure
Ministère de l’Ecologie
Photo : bbsg
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8. Hôtel de Roquelaure
Ministère de l’Ecologie
Photo : bbsg

C’est le ministère de l’Écologie qui remporte haut la main le prix de la pollution visuelle. Installé 246 boulevard Saint-Germain, il occupe à la fois l’hôtel de Roquelaure, l’hôtel de Lesdiguières et l’hôtel Le Play. Tout n’était pas ouvert au public, qui était accueilli dans un salon aux boiseries blanc et or, ornées de baffles en partie haute et soigneusement cachées en partie basse : disposés le long des murs, de grands panneaux et des écrans vidéos étaient là, en effet, pour expliquer le changement climatique et ses enjeux (ill. 7 et 8). Il est étrange qu’un ministère qui encourage la préservation de la planète soit si peu sensible à celle du patrimoine. Bien sûr, le problème de l’écologie est crucial, mais puisque le ministère est plus préoccupé par la nature que par la culture, pourquoi ne pas l’installer dans un bâtiment moderne ? Ces journées n’étaient pas destinées à mettre en valeur l’hôtel particulier, mais un discours éco(logique) et (con)vivial. Le directeur de cabinet ne s’est d’ailleurs pas donné la peine de ranger son bureau (ill. 9) ; c’est toute la France qui venait découvrir les lieux, mais pas de chichis, on est entre soi.


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9. Hôtel de Roquelaure
Ministère de l’Ecologie
Bureau du directeur de cabinet du ministre
Photo : bbsg
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10. Hôtel de Roquelaure
Ministère de l’Ecologie
Photo : bbsg

De toute façon, les organisateurs devaient considérer que les Français étaient plus intéressés par leur propre trombine que par leur patrimoine : au milieu de la cour était prévu un point « selfie », un endroit où se prendre en photo pour la publier ensuite sur les réseaux sociaux (ill. 10). Le nombrilisme côté cour, le ludisme écolo côté jardin où l’on pénètre dans le monde merveilleux de Oui-Oui et de Potiron : on peut faire des risettes à deux poules en cage, plus loin trois lapins se câlinent et deux brebis gambadent, qu’on peut promener en laisse… C’est un jeu de rôles, une fillette se prend pour une bergère, les visiteurs sont pris pour les dindons de cette vaste farce.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 23 septembre 2014





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