Breguet : une publi-exposition au Louvre


local/cache-vignettes/L290xH211/f7f89790a1611fa0-9cae6.jpg Le développement du mécénat d’entreprise doit, assurément, être encouragé. Celui-ci constitue désormais une source importante de financement pour organiser des expositions, enrichir les collections des musées ou restaurer les monuments historiques. Il faut s’en réjouir, à condition que des limites strictes ne soient pas franchies.

Première condition : le mécénat ne doit pas remplacer l’argent public. On constate pourtant, depuis quelques années, une raréfaction des fonds provenant de l’Etat et on a parfois l’impression que l’on attend des entreprises qu’elles prennent la place de celui-ci. C’est particulièrement vrai pour les acquisitions des trésors nationaux : la crise économique actuelle tend à diminuer la participation des sociétés, ce qui a occasionné récemment la sortie de France de plusieurs œuvres importantes que les musées français sont incapables d’acheter (voir éditorial du 10/5/09).
Seconde condition : le mécène n’a pas à dicter la politique de l’institution qu’il soutient. Ce deuxième postulat a été quelque peu mis à mal récemment à Versailles, où l’on avait parfois l’impression que les entreprises ou les American Friends of Versailles décidaient des priorités de l’Etablissement public. Jean-Jacques Aillagon paraît, fort heureusement, avoir mis un frein à cette dérive, au moins en ce qui concerne les jardins.
Une exposition en cours au Musée du Louvre repose à nouveau toutes ces questions en dépassant les limites admises jusqu’à aujourd’hui. Sous prétexte d’organiser une rétrospective de l’horloger Abraham-Louis Breguet (1747-1823), il s’agit en réalité d’une véritable opération publicitaire tressant les lauriers de la société Montres Breguet SA et de son président-directeur-général Nicolas G. Hayek.

Dès l’entrée de la chapelle où se déroule cette manifestation, le ton est donné. On peut y lire : « Depuis 1999, sous l’impulsion de Nicolas G. Hayek, c’est désormais dans le monde entier que le nom de Breguet est reconnu comme une référence absolue de la haute horlogerie. » Ce petit texte hagiographique aurait pu tout aussi bien figurer en exergue d’une convention organisée pour les horlogers-bijoutiers. On en conclut d’ailleurs qu’avant 1999, Breguet était une petite marque locale...
Il était donc naturel que le président visionnaire ne veuille pas faire les choses en petit. Le catalogue, tout entier à la gloire de Breguet et dont quatre des sept auteurs travaillent pour cette entreprise1, prévient plusieurs fois que l’exposition est organisée « par » ou « avec le soutien » de Montres Breguet SA. On lit, en préambule, que cette société « a bénéficié du soutien enthousiaste de M. Henri Loyrette, président-directeur du musée du Louvre et de M. Nicolas G. Hayek, président-directeur général de Montres Breguet SA, qui ont souhaité que cette manifestation exceptionnelle prenne place au Louvre ». Entre présidents-directeurs, on ne saurait se faire de mauvaises manières et puisque Nicolas G. Hayek souhaitait que son entreprise s’expose au Louvre, il n’y avait aucune raison de le lui refuser.

L’essentiel des objets présentés appartiennent à Breguet. On peut même voir la fameuse « montre de Marie-Antoinette » autour de laquelle l’entreprise organise toute sa communication (voir brève du 29/9/08). Non seulement la reine de France n’a pas commandé et n’a jamais vu cet objet qui ne fut terminé que longtemps après sa mort, mais celui exposé au Louvre n’est qu’une copie refaite en 2008 d’une montre qui avait été volée en 1983 au L. A. Mayer Museum for Islamic Art à Jérusalem où elle est conservée. Comme on peut le lire dans le catalogue, « En 2005, Nicolas G. Hayek, P.D.G. de la marque Breguet depuis 19992, entre en scène et décide de reconstruire le chef-d’oeuvre. » C’est cette montre moderne que le Louvre expose comme si elle était authentique3. S’il était impossible de se faire prêter l’original, retrouvé en 2007, il fallait s’abstenir. Montrer cet objet, c’est un peu comme si, dans une rétrospective de peinture ancienne, le Louvre remplaçait un tableau absent par une copie moderne.

La déontologie, on le voit, est bien mise à mal. D’autant que cette exposition n’a que peu de légitimité au Louvre. Certes, ce musée conserve une petite collection de montres. Mais ces objets, malgré leur qualité et leur intérêt évident pour l’histoire de l’horlogerie, ne sont pas, pour la plupart d’entre eux, des œuvres d’art. Abraham-Louis Breguet est un savant, un inventeur, un horloger, un physicien, bref un homme des Lumières extrêmement brillant, mais ce n’est pas un artiste ou alors ce terme ne veut plus rien dire. Une exposition comme celle-ci avait davantage sa place au musée des Arts et Métiers4. Le Louvre aurait pu, à la limite, consacrer une exposition à l’horlogerie autour de 1800, mais il aurait fallu alors ne pas se limiter à Breguet (et oui, contrairement à ce que l’on pourrait conclure d’une visite à l’exposition, Breguet n’était pas le seul horloger à cette époque) et avoir un véritable discours esthétique en privilégiant les œuvres d’art.

Est-ce le rôle du Louvre de faire des publi-expositions comme l’on fait des publi-reportages5 ? On apprend par ailleurs que le groupe Swatch, à qui appartient Montres Breguet SA et dont le président est Nicolas G. Hayek, sera un des mécènes de la rénovation muséographique du département des Objets d’Art. C’était déjà pour la financer qu’avait été organisée l’opération Louvre-Atlanta. Que ne ferait-on pas pour quelques millions d’euros...


Didier Rykner, vendredi 31 juillet 2009


Notes

1Les auteurs du catalogue sont, outre les conservateurs du Louvre Marc Bascou et Anne-Dion Tennenbaum et Gérard Winter (chargé de mission à la valorisation, département de la documentation et de l’information, Institut natonal de la propriété industriel) : Rodolphe de Pierri, responsable de la communication commerciale de Montres Breguet SA ; Arlette-Elsa Emch, historienne, déléguée culturelle et membre du Conseil d’administration de Montres Breguet SA, (et nouvelle présidente de Swatch) ; Christine Lattmann, vice-présidente produits de Montres Breguet SA et Emmanuel Breguet, historien, responsable des archives et des collections anciennes de Montres Breguet SA.
L’ouvrage est publié notamment (c’est le premier nom cité) sous la direction de Nicolas G. Hayek !

2La précision est importante au cas où un lecteur distrait aurait pu l’oublier.

3Le cartel indique bien qu’il s’agit d’une réplique mais un visiteur pressé n’y verra que du feu. Une exemple : sur le blog Louvre-Passion, on peut lire : « Parmi les pièces exposées j’ai remarqué une montre commandée par Marie-Antoinette 1783 mais qui ne fut terminée qu’en 1827. »

4Etienne Dumont, dans un article de La Tribune de Genève dont nous n’avons pris connaissance qu’après avoir écrit cet éditorial, fait la même remarque.

5Au moins les publi-reportages doivent-ils être clairement signalés comme tels.





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