Marbre blanc et plâtre noir. Retour sur une affaire d’iconoclasme

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1. Louis Samain (1834-1901)
Esclaves marrons en fuite
surpris par les chiens
, 1869
Plâtre teinté - 256 x 130 cm
Bruxelles, Musées Royaux des Beaux-Arts
Photo : KIK-IRPA/C. Valkenberg

Au début de cette année, La Tribune de l’Art a publié un article consacré à deux figures du sculpteur liégeois Michel Decoux présentes dans l’espace public. Ces deux sculptures de façade représentant des Africains faisaient l’objet d’une campagne médiatique visant à leur déboulonnage pour cause de « racisme colonial ».
Ce fait de société, qui touchait à des œuvres érigées en 1877, nous remit en mémoire une histoire vieille de quelques années concernant une autre œuvre du XIXe siècle ayant eu à subir une remise en cause passablement similaire.
Nous parlons ici d’une création de Louis Samain intitulée Esclaves marrons en fuite surpris par les chiens ou Nègres marrons en fuite surpris par des chiens qui fut présentée lors des salons de Paris et de Bruxelles en 1869. Il s’agissait alors d’un plâtre (ill. 1) qui servit ensuite de modèle pour la version en marbre achetée par l’État belge en 1894 et placée avenue Louise à Bruxelles l’année suivante (ill. 2).


2. Louis Samain (1834-1901)
Esclaves marrons en fuite surpris par les chiens, 1893-1894
Marbre - 256 x 130 cm
Bruxelles, Avenue Louise
Photo : Karmakolle (CC BY-SA 4.0)

En 2020, Pascal Smet, le secrétaire d’État à la Région de Bruxelles-Capitale en charge notamment de l’Urbanisme et du Patrimoine, annonça la création d’un groupe de travail chargé d’étudier la présence de symboles coloniaux dans l’espace public en région bruxelloise. Le 17 février 2022, les experts désignés rendirent leur rapport mettant en avant plusieurs approches de la « décolonisation » pour le moins problématiques.
Par exemple, on relèvera la nécessité de « nuancer » le terme de vandalisme en le barrant : « systématiquement dans le rapport afin de problématiser sa connotation négative. Lorsque des marquages matériels sont infligés pour contester les traces coloniales, il ne s’agit pas d’un vandalisme gratuit, destructeur et sans but, mais d’une forme active de citoyenneté qui vise à remettre en question l’espace public et le passé colonial [1].

Dans ce rapport se trouve mentionné le cas du groupe en marbre de Samain considéré comme une forme de « violence pornographique [2] ». À son sujet, les experts soutinrent les motivations d’une pétition en ligne créée en 2020 exigeant la suppression de l’œuvre [3]. En fait, lesdits experts proposèrent même d’aller encore plus loin en envisageant de détruire cette œuvre et : « de réutiliser les fragments pour l’érection d’une nouvelle œuvre à l’emplacement ainsi libéré [4] ».

Quant à la version en plâtre, qui ne fut pas oubliée par les auteurs de l’étude, elle serait destinée à être : « transférée dans un musée, où elle servira d’objet documentaire et didactique, et sans être présentée simplement comme une œuvre d’art » [5].
La principale raison avancée pour justifier la destruction de la version en marbre des esclaves marrons est exposée comme suit. Après avoir évoqué le fait que le marbre rappelait par sa composition l’Ugolin de Carpeaux et le Laocoon [6], tout en omettant la filiation la plus probante (le Milon de Crotone de Puget), les auteurs du rapport précisent que son thème s’inspire d’une scène de la Case de l’oncle Tom (Uncle Tom’s Cabin) dans laquelle l’esclave fugitif Scipion se fait rattraper par les chiens lancés à sa poursuite avant qu’il ne soit sauvé par le « bon maître » Saint-Clare. Or, d’après les mêmes auteurs, on ne peut passer sous silence le fait que : « Avec l’essor du mouvement des droits civiques aux États-Unis, la réputation de La Case de l’oncle Tom changea du tout au tout : depuis ce temps, le personnage principal est considéré comme le prototype de l’esclave qui répond aux attentes des Blancs en se soumettant. Cette analyse s’applique encore davantage à Scipion qu’à l’oncle Tom lui-même. [7]. »

En définitive, Uncle Tom’s Cabin étant considéré comme un roman problématique, voire raciste, la statue qui s’en inspirerait ne peut qu’être problématique/raciste. Pourtant, ce raisonnement très syllogistique apparaît critiquable sur au moins deux aspects.
Premièrement, toute personne du XXIe siècle ayant lu cet ouvrage du XIXe siècle ne peut raisonnablement le considérer comme ayant pour but de louer l’esclave soumis docilement au maître blanc bon comme mauvais. De fait, l’épisode dédié à Scipion le fugitif occupe une place relativement anecdotique dans le roman si on le compare, par exemple, à la fuite du couple d’esclaves Elisa-Georges, capable de faire parler la poudre contre leurs poursuivants. On peut également évoquer l’épisode touchant à l’évasion de Cassy et Emeline de la plantation Legree.

Quant à l’oncle Tom lui-même, le réduire à une simple antonomase destinée à désigner un traître obséquieux relève, dans le meilleur des cas, d’une totale mécompréhension du personnage. La résilience de Tom doit moins se comprendre comme une forme de servilité que comme un acte religieux, presque mystique. Parler d’un caractère soumis dont témoignerait une acceptation des souffrances et brimades revient à nier que, même si l’oncle Tom ne prend pas les armes, il s’oppose à plusieurs reprises à son maître Simon Legree. Ainsi, pour convaincre Tom de corriger l’esclave nommée Lucy, Legree lui laisse entendre que cet acte contribuera à le faire grimper dans la hiérarchie de la plantation en faisant de lui un surveillant, un de ceux qui donne le fouet plus qu’il ne le redoute [8]. Lorsque Tom refuse, Legree commence alors à le menacer et le frapper pour n’obtenir que la même réponse du vieil homme : « … pour cette chose que vous demandez de moi, je ne puis trouver qu’il soit juste de la faire ; et je ne la ferai jamais, maître, non, jamais ! [9] ».

Cette fermeté de caractère, Tom la conservera jusqu’au bout puisque dans l’un des derniers chapitres du livre intitulé « Le Martyr », il refusera, au prix de sa vie, de révéler à Legree la route que prirent Cassy et Emmeline dans leur quête de liberté. C’est d’ailleurs dans ce chapitre que Beecher-Stowe établit un parallélisme clair entre les actes du Christ et ceux de Tom [10], lorsque Georges Shelby — dont Tom s’était occupé lorsqu’il était enfant, à la plantation de ses parents — remet des lettres d’affranchissement à l’ensemble des esclaves de sa propriété, il met en avant cet oncle Tom qui fut à l’origine de cette action humaniste : « Ainsi donc, toutes les fois que vous vous réjouirez de votre liberté, souvenez-vous que c’est à cet excellent homme que vous êtes redevable de ce bienfait et acquittez-vous envers lui en vous montrant plein d’affection pour sa femme et pour ses enfants. Chaque fois que vous regarderez la case de l’oncle Tom, pensez à celui qui a été la cause de votre affranchissement et que le souvenir de ses vertus vous porte à marcher sur ses traces et en devenant aussi honnêtes, aussi fidèles et aussi bons chrétiens que lui. »

Il y a certes dans ce livre un côté extrêmement puritain auquel peuvent ne pas être réceptif certains lecteurs du XXIe siècle. Néanmoins, il importe de se méfier de jugements anachroniques et de toute interprétation manichéenne. Uncle Tom’s Cabin malgré son style parfois lourd, ses personnages souvent caricaturaux et sa symbolique religieuse surannée demeure bel et bien un des grands écrits anti-esclavagistes de la deuxième moitié du XIXe siècle ; une œuvre qui, pour cette raison, fut même censurée dans sa version théâtrale dans plusieurs villes du Sud des États-Unis au début du XXe siècle [11]. Répétons-le, on ne peut appréhender ce livre sans garder à l’esprit que la fille de pasteur qu’était Harriet Beecher-Stowe plaçait au sommet de la condition d’Homme celui qui vivait en bon chrétien. Or, dans son roman ce rôle du vrai croyant qui donne la leçon aux protagonistes blancs comme noirs est bien ce vieil esclave revêtant les habits du missionnaire, du martyr et pratiquement aussi ceux d’un Saint [12].
Nombreux furent d’ailleurs ceux qui, au XXe siècle, défendirent Harriet Beecher-Stowe, son œuvre et son personnage principal à l’instar de la femme de lettres Mary Church Terrell, de Walter White de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) ou bien encore de l’écrivain William E. B. Du Bois [13].

Cette complexité du roman de Beecher-Stowe, qui est totalement déniée dans le jugement du rapport Smet précédemment cité, n’est pas le seul point problématique. Le second porte sur la filiation qui existerait entre l’iconographie du groupe de Samain et ledit roman. Il est certes possible que le succès d’Uncle Tom’s Cabin ait contribué à populariser en France ou en Belgique ce type de représentation de chasse aux esclaves, mais cela est loin d’être probant. Premièrement, la diffusion en français de ce roman dans les deux pays n’a pas apporté un développement patent du sujet artistique des chasses à l’homme. Deuxièmement, rappelons que, jusqu’à présent, nous n’avons trouvé aucun écrit de critiques contemporaines des deux œuvres établissant une relation entre ce livre et les œuvres de Samain et Martin [14]. Enfin, s’il apparaît déjà difficile de prouver que Samain se soit inspiré principalement d’Uncle Tom’s Cabin pour réaliser son œuvre, il apparaît encore plus ardu d’affirmer qu’il ait choisi très précisément l’épisode de Scipion et Saint-Clare. De fait, rien dans le titre de l’œuvre, ni dans son choix de représenter un père protégeant son enfant des chiens plutôt qu’un homme seul ne permet d’apporter du poids à cette hypothèse.

En dehors de ces considérations, on relèvera que, parmi les autres critiques formulées dans le rapport à l’encontre des Esclaves Marrons de Samain, figure le fait que ce marbre ne commenterait pas la traite américaine des esclaves en tant que telle, ne condamnerait pas les idées de Beecher-Stowe sur les rapports entre les Américains blancs et noirs et que le sculpteur n’aurait même pas représenté les esclavagistes qui ont envoyé les chiens à la poursuite du père et de son fils. De plus, la statue serait censée donner bonne conscience aux « spectateurs blancs » actuels en faisant de l’esclavage une pratique américaine qui occulterait notamment le fait qu’au XVIIIe siècle des notables bruxellois eurent un rôle à jouer dans la traite négrière.
En somme, pour que l’œuvre échappe à la censure contemporaine prônée par certains, il faudrait sans doute y adjoindre quelques figures supplémentaires : deux blancs sudistes, une représentation de la tombe de l’oncle Tom arborant l’épitaphe écrit par Langston Hughes, une évocation à la manière des Bourgeois de Calais des financiers bruxellois du XVIIIe siècle et peut-être même, pour la bonne mesure, une représentation de Léopold II donnant l’accolade à l’esclavagiste zanzibarite Tippo-Tip.

Nous conclurons cet article sur un évènement télévisuel auquel nous participâmes en février 2022. Il s’agissait de l’émission belge C’est Pas Tous Les Jours Dimanche qui, ce jour-là, abordait la question des déboulonnages avec un titre assez racoleur : Faut-il faire fondre Léopold II ? À un moment donné, nous nous étions exprimé sur le cas de la statue de Louis Samain en nous interrogeant sur les raisons pour lesquelles cette statue était considérée comme raciste et devait être retirée de l’espace public. Une autre invitée du plateau, Georgine Dibua Mbombo, membre du groupe de travail du rapport Smet, nous répondit alors : « Mais vous pouvez lire le rapport, le rapport est là, il est en ligne. »
En 2025, après examen des faits, des textes et des intentions, nous ne voyons toujours pas en quoi cette statue pose problème.

Julien Volper

Notes

[1Abrassart, Catherine, Ceuppens, Chevalier & al. 2022 : 245.

[2Dans un article paru dans La Libre, l’historien de l’art Sébastien Clerbois s’interroge sur le sens à donner à cette phrase extraite du rapport qui concerne « l’esthétisation non contextualisée d’une violence choquante » de la statue de Samain. Clerbois y répond notamment par l’interrogation suivante : « Quelle esthétisation  ? L’œuvre du XIXe siècle se lit-elle sur le même plan qu’un long-métrage de Quentin Tarantino  ? » (Clerbois 2022).
La mention de Tarantino est assez bien amenée dans la mesure où ce cinéaste est bien celui qui réalisa le film Django Unchained. Or, on trouve dans ce film une scène relativement rude d’un esclave se faisant dévorer par les chiens… laquelle, à notre connaissance, n’a pas déclenché un débat en Belgique portant sur une présumée « violence pornographique et cinématographique ».

[3Ibidem : 124-125.

[4On précisera ici au lecteur que cet encouragement à la brutale destruction d’une œuvre émane bien d’un groupe de travail intégrant des enseignants universitaires, du personnel de musée… mais aussi le président de l’ICOM Belgique.

[5Ibidem : 232-233. Les auteurs de ce rapport disent ne pas exprimer de préférence quant au choix du musée où le plâtre devrait être transféré. Il peut donc être utile de rappeler que ce plâtre (ill.1) relève déjà d’un institut fédéral, à savoir les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.

[6Les raisons du rapprochement avec l’Ugolin de Carpeaux ne sont jamais clairement démontrées dans la littérature. Tout au plus dirons-nous que la gestuelle de l’un des fils affamés du despote pisan pourrait lointainement évoquer celle qu’adopte le jeune esclave cherchant le secours de son père. Ajoutons également que, à la différence du Laocoon ou du Milon de Crotone, Ugolin ne fut jamais mentionné en comparatif par les critiques d’art contemporains de l’œuvre de Samain.

[7Ibidem : 125.

[8Dans la plantation Legree, deux esclaves jouent ce rôle de garde-chiourme : Sambo et Quimbo. Leur attitude ne changera que lorsqu’ils assisteront l’oncle Tom dans ces derniers instants, regretteront leurs actes passés et seront touchés par la Grâce.

[9Beecher-Stowe 1853 vol.II : 125.

[10Ibidem : 182).
Enfin, à la toute fin du roman[[Ibidem : 210.

[11Spingarn 2018 : 104-105.

[12À bien des égards, il est intéressant de comparer le héros du roman de Beecher-Stowe avec celui d’Eugène Sue de 1831 : Atar-Gull. A la différence de l’oncle Tom, le protagoniste éponyme du livre de Sue ne pardonne rien et va tout mettre en œuvre pour faire payer le prix fort à ceux qui l’ont mis en esclavage et fait pendre son père. Pour cela, il dupera, assassinera, réduira à néant la famille et la plantation Wil méthodiquement et patiemment. Si Tom, par sa mort et ses actes, sauve d’autres hommes, Atar-Gull, impuissant à empêcher la mort de son géniteur, ne souhaite sauver personne, même pas lui-même.
Bien que les vertus et les méthodes des deux héros s’opposent, Atar-Gull et l’oncle Tom sont définitivement l’avers et le revers d’une même pièce.

[13Ibidem : 112 & 194.

[14Voir sur ce sujet notre article intitulé La victime et la proie : une iconographie des chasses à l’homme paru en 2025 dans le Journal des Africanistes.

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