Un Sorolla acquis par Washington

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5/8/25 Acquisition - Washington, The National Gallery of Art - Il était étonnant que la National Gallery de Washington ne possédât pas d’œuvre de Joaquin Sorolla. Seul un portrait photographié du maître par Gertrude Käsebier témoignait jusque-là de sa personnalité, sinon de son art. Le peintre espagnol fut pourtant très apprécié outre-Atlantique - de son vivant et après sa mort -, ce qui explique que nombre de ses toiles se trouvent dans les collections publiques américaines, du Metropolitan au Getty Museum. Une exposition, en 2014, s’était arrêtée sur l’importance de l’Amérique dans sa carrière [1].
Car lorsque Sorolla se rendit aux États-Unis en 1909, ce fut un triomphe. Il exposa sa peinture à New York, Boston, Buffalo, Saint Louis, Chicago, et sut séduire aussi bien les institutions que les amateurs privés. La haute société américaine se disputa son pinceau, les commandes de portraits affluèrent, son modèle le plus prestigieux étant sans doute un certain William Howard Taft. Il conçut aussi, grâce au soutien du mécène et philanthrope Archer Milton Huntington, un vaste décor pour l’Hispanic Society de New York, composé de quatorze toiles de grand format illustrant les coutumes des différentes provinces espagnoles.


1. Joaquín Sorolla y Bastida (1863-1923)
Isabelita et Thor, 1893
Huile sur toile - 200,5 x 140 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : NGA

Cette lacune dans les collections de la National Gallery est désormais comblée par le portrait d’Isabelita (ill. 1), acheté à la galerie Colnaghi. Le tableau fut commandé par le père de la fillette, Augusto Comas, et présenté en 1893 à l’exposition du Círculo de Bellas Artes à Madrid. Admiré pour son réalisme et pour sa palette, pour l’influence aussi de Velázquez, que l’artiste copia au Prado durant ses jeunes années (voir la brève du 20/11/20), il fut reproduit dans le magazine La Ilustración española y americana du 15 juin 1893, gravé par Bernardo Rico.
La petite se tient en pied, dans une mise en scène assez austère, comparable à un autre portrait d’enfant réalisé par Sorolla en 1903, celui de José Maria Suárez (ill. 2) mis en vente par Christie’s en 2010, où l’on retrouve un arrière-plan à la fois monumental et sombre, ainsi que ce col blanc qui met en valeur l’expression du visage. La composition de Washington se distingue néanmoins par son cadrage plus large, qui permet d’inclure un chien, et plus précisément un dogue allemand, presque aussi grand que sa jeune maîtresse. L’artiste joue ici sur les contrastes entre la fragilité de l’enfance et la puissance de l’animal, entre la dentelle raffinée et souple qui entoure le cou d’Isabelita et le collier rigide et métallique qui enserre celui du chien, entre le mur gris, neutre, sobre à gauche et l’opulence colorée du rideau à droite.


2. Joaquín Sorolla y Bastida (1863-1923)
Portrait de José Maria Suárez, 1901
Huile sur toile - 150 x 86 cm
Localisation actuelle inconnue
Photo : Christie’s

Le dogue allemand, qui répondait au nom tonitruant de Thor, semble avoir été portraituré isolément par Sorolla sur un autre tableau, passé en vente en 2020 (ill. 3). Augusto Comas était un amateur de chiens et présenta celui-ci, « descendant direct de ceux qui ne quittent jamais le prince de Bismarck lors de ses promenades solitaires à Friedriehsruhe  [2] » à l’exposition canine organisée en 1890 par le vicomte de Irueste dans le parc du Buen Retiro, au cours de laquelle il obtint une médaille d’argent. Son maître avait des passions variées, puisqu’il fut aussi le fondateur d’une marque de bière, El Aguila. Il fut surtout juriste et politicien : après avoir étudié le droit à Madrid et séjourné en Allemagne, où il séjourna en 1880-1881, Augusto Comas fut nommé professeur de droit politique à l’université de Madrid et publia plusieurs ouvrages dans cette spécialité, tout en assurant la chargé de député de la commune d’Alcañiz.


3. Joaquín Sorolla y Bastida (1863-1923)
El perro Dogo, 1887
Huile sur toile - 27,2 x 43 cm
Localisation actuelle inconnue
Photo : Mutualart

Il fut également peintre à ses heures perdues, de paysages essentiellement, qu’il exposa à plusieurs reprises avec un succès certain. Il fut enfin critique d’art, et salua les œuvres de son ami Sorolla, n’hésitant pas à se réjouir de l’accueil qui fut réservé au portrait de sa fille en 1893 [3]. Néanmoins, il ne fut pas le défenseur du seul Sorolla ; dans un article du Diario de Barcelona, Comas dénonça ainsi le décalage entre les critères de sélection pour l’Exposición Nacional de bellas artes et les aspirations d’une nouvelle génération d’artistes, comparant ce phénomène à l’opposition que rencontrèrent en France les impressionnistes : « Il est triste, très triste que ce qui en Europe ne fait plus polémique depuis de nombreuses années, commence maintenant à poser problème en Espagne ! Cela semble à peine croyable que les œuvres de Sorolla, Casas, Muñoz Lucena, Godoy, Rusiñol, Bilbao, Mir et Abárzuza rencontrent en 1899 les mêmes résistances que la génération des Français de 1830 a dû combattre il y a trente ans. [4] »

Bénédicte Bonnet Saint-Georges

Notes

[1] « Sorolla and America », Dallas, Meadows Museum, du 13 décembre 2013 au 19 avril 2014, The San Diego Museum of Art et Madrid, Fundación MAPFRE, du 26 septembre 2014 au 11 janvier 2015.

[2] Augusto Comas, « La exposición del Circulo de Belles Artes. » Blanco y Negro : revista ilustrada 3, no. 110, 10 juin 1893.

[3] Idem.

[4] Augusto Comas y Blanco, « La Exposición Nacional de bellas artes en 1899 », Diario de Barcelona, 22 mai 1899.

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