Un nouveau Le Nain


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1. Mathieu Le Nain (1607 ?-1677)
(Les Pèlerins d’Emmaüs}
Huile sur toile - 30,9 x 55,9 cm
Lyon, Michel Descours
Photo : Lyon, Michel Descours
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La personnalité de Mathieu Le Nain, le plus jeune des trois frères Le Nain et le survivant en 1648 de ses deux aînés, se définit aujourd’hui avec quelque précision. Si les modalités de sa collaboration avec Louis et Antoine dans les années 1630 et 1640 et si les œuvres qu’il a pu peindre seul à ce moment restent l’objet d’hésitations et parfois de désaccords, sa production après la mort de ses frères fait l’objet d’un relatif consensus. Il n’y a guère de doute que l’Atelier du peintre de Poughkeepie soit une création de Mathieu probablement des années 1650 ?, et que l’ensemble de tableaux décrit par Jacques Thuillier comme le « groupe de l’Adoration » doive lui être rattaché. Cet œuvre tardif de Mathieu Le Nain, enrichi depuis de plusieurs œuvres dont un Jésus et les deux Marie découvert par Jean-Christophe Baudequin dans l’église de Saint-Didier, dans l’Ile-et-Vilaine et exposé actuellement au Louvre-Lens, doit aujourd’hui être étudié avec sérieux, et non seulement, comme la production commerciale d’un artiste prétentieux livré à lui-même, privé de l’émulation dispensée par ses aînés et condamné à une irrémédiable décadence.

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2. Mathieu Le Nain (1607 ?-1677)
(Les Pèlerins d’Emmaüs}, détail
Huile sur toile - 30,9 x 55,9 cm
Lyon, Michel Descours
Photo : Lyon, Michel Descours
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Un nouveau tableau, identifié au moment opportun où se tient l’exposition du Louvre-Lens1 (ill. 1), permet de mieux poser les questions sur la personnalité de Mathieu et sur la dimension de l’artiste. Il s’agit d’une petite toile montrant dans un format allongé les Pèlerins d’Emmaüs reconnaissant le Christ à l’auberge, sujet traité à déjà à deux reprises par Mathieu Le Nain : dans le merveilleux tableau du Louvre, antérieur à 1648, auquel put collaborer son frère « Louis », et dans une composition perdue, autrefois dans la collection du duc de Trévise, datable elle plus tardivement2. L’originalité du tableau est frappante. On y trouve les traits stylistiques et les « tics » de pinceau propres au Mathieu des années 1650-60, ses figures un peu lourdes ou raides, ses imprécisions anatomiques, son pinceau parfois négligeant. Les types physiques des pèlerins, la table nappée ou le chien qui vous regarde valent une signature.
Mais il faut prendre garde, malgré la modestie du format qui en fait une œuvre à part, à l’ambition d’une telle composition, largement développée dans la largeur.

Car l’œuvre est un nocturne : sur la droite, le Christ et les deux pèlerins arrivent à l’auberge dans un délicat paysage de coucher de soleil rose et bleuté (ill. 2), mais l’ombre a gagné l’auberge où l’on a déjà allumé une torche. Un audacieux luminisme proche des Bassan qui règne sur la gauche, avec de jolis visages dans la nuit tout juste mis en place par quelques touches de lumière (ill. 3). Parler des Bassan oblige à évoquer deux chefs d’œuvre vénitiens des collections royales françaises, les Pèlerins d’Emmaüs de Titien et ceux de Véronèse, aujourd’hui au Louvre, que Mathieu Le Nain a parfaitement pu connaître : deux larges compositions tout en longueur avec, chez Véronèse, comme ici une foule résistant au miracle, des enfants, une mère avec son enfant et une échappée vers un paysage.


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3. Mathieu Le Nain (1607 ?-1677)
(Les Pèlerins d’Emmaüs}, détail
Huile sur toile - 30,9 x 55,9 cm
Lyon, Michel Descours
Photo : Lyon, Michel Descours
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Voici Mathieu Le Nain, très en avance (dans les années 1660) précurseur inattendu du goût vénitien des peintres coloristes qui va emporter la peinture française à la fin du siècle ! On trouve en tout cas une ambition de rejoindre la « grande peinture » dans un esprit humble et rustique (le pèlerin de gauche qui tourne le dos au Christ et paraît s’intéresser davantage au chien !), mais qui n’est dépourvue ni de charme ni de grandeur.

Malgré les traits stylistiques communs, on ne peut dire que la vingtaine de tableaux que l’on s’accorde aujourd’hui à donner à Mathieu forment un groupe bien cohérent. Les disparités sont nombreuses, de style, d’inspiration, de qualité. Mathieu, nous l’avons dit, ailleurs, est le plus influençable et le plus divers des peintres, et regarde à d’autres moments les graveurs de l’Ecole de Fontainebleau ou les grands Bolonais. A-t-il eu des aides ? N’oublions pas que de 1648 à 1677 il y a près de trente ans, et la place d’une évolution. Sans aucun doute de nouvelles œuvres réapparaîtront : Mathieu peint vite, et pensons aux deux cents tableaux qu’il laisse dans son atelier à sa mort ! En tout cas les nouveaux Pèlerins d’Emmaüs constituent un précieux et savoureux document sur le cadet des Le Nain, qu’il faut continuer d’étudier.


Jean-Pierre Cuzin, vendredi 19 mai 2017


Notes

1Par Michel Descours, que nous remercions ici. L’œuvre sera présentée et cataloguée dans sa galerie lyonnaise à l’automne prochain.

2Un tableau de ce sujet comprenant six figures est de plus décrit dans l’inventaire après décès de Mathieu en 1677.





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