Trésors de Banlieues

Gennevilliers, Halle Grésillons, du 4 octobre au 30 novembre 2019.

L’association Académie des Banlieues regroupe plus d’une vingtaine de collectivités et a pour but de mettre en avant les richesses des banlieues dites « populaires » en proposant des groupes de réflexions et en organisant des manifestations variées. C’est à son initiative qu’est né l’étonnant projet d’exposition « Trésors de Banlieues », porté par la ville de Gennevilliers et dont le contenu a été pensé par son commissaire, Noël Coret. Il est ici question du rôle des communes dans le regroupement et la valorisation d’une part non négligeable de notre patrimoine.


1. Vue de l’exposition avec au centre Saint Herbland de Pascal
Dagnan-Bouveret entouré de deux oeuvres de Serge Labégorre.
Photo : CG
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2. Vue de l’exposition avec le Portrait de Jules Gravereaux par Charles-Paul Renouard, une étude pour Les Buveurs de Georges Darel et Le Ballon qui descend dimanche au Pré Saint-Gervais d’Auguste Lepère.
Photo : CG
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Ce sont donc cinquante-trois villes d’Île-de-France et de province qui ont permis de réunir 270 œuvres dont la banlieue est tour à tour sujet ou actrice d’une création dynamique : dessins, peintures, photographies, sculptures, céramiques, tapisseries, livres... Si toutes n’entrent pas dans le champ de La Tribune de l’Art, on trouve parmi elles deux tableaux religieux du XVIIe siècle ainsi que de nombreux exemples de l’évolution de l’art moderne depuis le XIXe siècle. Elles sont présentées dans la grande Halle Grésillons de Gennevilliers, rénovée en 1976, qui occupe 3000 m2 sous une superbe verrière. L’un des défis majeurs de la scénographie était de donner forme à ce vaste espace. Clin d’œil à l’histoire portuaire de la ville, il a été décidé d’utiliser une quinzaine de containers (ill. 1 et 2) qui structurent le lieu, permettent d’organiser le parcours tout en assurant la sécurité et la bonne conservation des œuvres. Malgré les a priori, ce parti pris fonctionne idéalement et permet au visiteur une déambulation agréable. Une scène a été prévue pour des colloques et conférences mais aussi des spectacles de danse, de cirque et des concerts.


3. Charles-Paul Renouard (1845 - 1924)
Portrait de Jules Gravereaux dans le roseraie de l’Haÿ-les-Roses
Huile sur toile, 129 x 174,5 cm
Archives départementale du Val-de-Marne
Photo : Service de presse
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4. Léon Auguste Mellé (1816 - 1899)
Les carrières, 1849
Huile sur toile, 56 x 78 cm
Ville de Gentilly
Photo : Service de presse
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La première des sept thématiques développées entend décrire la banlieue, espace en mutation permanente, à travers ses acteurs : ouvriers, promeneurs endimanchés, mais aussi des modèles de réussite comme Jules Gravereaux (ill. 3) qui débuta comme simple vendeur au Bon Marché puis en devint l’un des associés principaux. Il créa la première roseraie à l’Haÿ et marqua de son empreinte cette petite ville dont le nom même fut modifié. Charles-Paul Renouard, portraitiste des grandes personnalités de son époque ayant également travaillé sur des sujets de société, le représenta devant ses roses, symbole de son ascension sociale.
Viennent ensuite les paysages ruraux et urbains illustrés dans leur aspect champêtre par deux petites toiles de Gustave Caillebotte (entre autres). L’exposition montre également la montée de l’industrialisation dans ce qu’elle peut avoir de plus brutal, et au cours de laquelle la nature est de plus en plus exploitée par l’homme : carrières qui fournissent les matières premières à l’urbanisation (ill. 4), routes, chemin de fer, usines...

5. Adolphe Lalire ou La Lyre (1848 - 1933)
La Victoire ou La Muse de Verdun, 1919
Huile sur toile, 200 x 111 cm
Ville de Bois-Colombes
Photo : Service de presse
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Les effets des révolutions et des guerres sur le visage de la banlieue et de ses habitants sont également montrés à travers un bel ensemble d’œuvres éclectiques : sculptures et peintures mais aussi gravures, manuscrits, objets d’art populaires illustrent les épisodes historiques tels qu’ils ont été vécus hors de Paris. On remarquera un grand tableau peint par Adolphe La Lyre en 1919 : La Victoire ou La Muse de Verdun (ill. 5). La toile fut offerte par sa femme à la ville de Bois-Colombes après sa mort. Artiste symboliste, surnommé « le peintre des sirènes » car connu pour ses naïades teintées d’un érotisme généreux, La Lyre représente ici une frêle Niké aux attributs mêlant repères antiques et histoire contemporaine : si elle porte une couronne de laurier et tient dans sa main une statuette de la Victoire, à ses pieds on distingue un sabre, une Légion d’honneur et une image de la ville de Verdun. Pourtant elle semble sur sa réserve, seule, se détachant sur un fond de destruction et de mort : Verdun est en flamme. Cette Victoire est ambiguë, elle ne nous réjouit pas. Les hommes lui ont payé un bien lourd tribut.


Peter van Mol (1599-1650)
La fuite en Égypte, 2e quart du XVIIe siècle
Huile sur toile, 230 x 118 cm
Malakoff, église Notre-Dame
Photo : Service de presse
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Victorine Meurent (1844 - 1927)
Le Jour des Rameaux, 1885
Huile sur toile, 41 x 32 cm
Ville de Colombes, musée d’Art et d’Histoire
Photo : Service de presse
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Autre thématique qui nous a paru fondamentale dans cette rétrospective, l’art religieux se retrouve en toute fin de parcours. Les villes de banlieue se sont d’abord construites autour de leur église ; elles sont désormais des lieux de métissage. L’exposition semble insister sur ce point. Un tableau de Chagall se retrouve ainsi entouré de deux sourates et d’un Christ. On semble devoir contenter tout le monde et le propos tombe dans le politiquement correct ou plutôt le « religieusement » correct, négligeant l’aspect historique d’une telle thématique.
Nous retiendrons toutefois une très belle Fuite en Égypte (ill. 6), autrefois donnée à Philippe de Champaigne et attribué depuis les années 1990 à Peter van Mol par Bernard Dorival, présentée aux côtés d’un Saint Jérôme de la fin du XVIIe siècle. La scène nocturne est éclairée à la fois par la lumière naturelle d’un superbe clair de lune et par la lumière divine émanant de la Vierge et de l’Enfant. Une idole renversée gît aux pieds de la Sainte famille, représentation de Diane coiffée du croissant de lune. La symbolique insiste sur le passage d’une ère à une autre [1]. Outre le Saint Herbland de Pascal Dagnan-Bouveret (ill. 1) superbement restauré (voir la brève du 22/9/19), on peut découvrir un charmant portrait par Victorine Meurent (ill. 7). Le nom de l’artiste est bien connu : elle fut en effet un modèle très prisé au XIXe siècle, tout d’abord dans l’atelier de Thomas Couture puis prêtant sa physionomie à la jeune femme nue du Déjeuner sur l’herbe et à l’Olympia de Manet. Elle posa également, bien plus sagement, pour Mallet-Stevens. C’est ici elle qui tient les pinceaux, ayant profité de l’ouverture de l’Académie Julian aux femmes en 1880 pour parfaire sa technique. Le Jour des rameaux fût exposé au Salon des artistes français en 1885. Malheureusement, malgré la qualité indéniable de son travail, seules trois de ses œuvres sont connues, toutes conservées à Colombes.

Toute une partie de l’exposition met en avant le travail des municipalités afin d’acquérir des œuvres à but décoratif ou pour rendre hommage à des artistes locaux. Certaines anecdotes soulignent l’aspect très « politique » de ces acquisitions. En miroir, monter un tel projet s’est révélé pour son commissaire un travail à la fois enthousiasmant face à la réelle envie des collectivités de faire connaitre leurs ressources, mais aussi assez frustrant. Il nous a confirmé avoir essuyé des refus catégoriques voire du mépris quant à ses demandes. Le budget global de l’exposition (700 000 euros) a été couvert en partie par la ville de Gennevilliers, le reste par du mécénat. On ne peut s’empêcher de relever l’absence de la DRAC parmi les partenaires de l’exposition...

Enfin, il semble important de mentionner le catalogue publié à cette occasion. Toutes les œuvres y sont reproduites et accompagnées d’une notice. Noël Coret a tenu a travers cet ouvrage à souligner le caractère collectif du travail accompli. Il est l’auteur des courts textes introductifs de chaque thématique et a laissé le soin de rédiger les notices aux personnels des collectivités, voulant sortir de l’ombre non seulement les œuvres mais aussi les acteurs de leur histoire. Bien sûr, tous ne sont pas historiens d’art et l’on reste parfois un peu sur sa faim à la lecture du catalogue, certains textes se révélant extrêmement succincts. Beaucoup reste à dire, à creuser et l’on aurait souhaité sans doute un travail un peu plus abouti. On serait donc tenté de demander un second acte à ces trésors de banlieues, quelle qu’en soit la forme, afin de pousser un peu plus loin les réflexions qui ont été ici bien heureusement amorcées.


Commissaire : Noël Coret


Collectif, Trésors de banlieues, Éditions Terre en vue, 224 p., 20 €, ISBN : 9782916378985.


Informations pratiques : Ouvert du mardi au vendredi de 9h à 19h, les samedi et dimanche de 9h à 18h. L’exposition est ouverte au public, tous les jours pendant les vacances de la Toussaint. Fermeture les 1er et 11 novembre.
Visite guidée pour les individuels et les familles, les week-ends à 15h et 17h sur réservation au 06 16 56 98 52.

https://tresorsdebanlieues.com.

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