La leçon turque

Manifestants sur la place Taksim
Photo : D. R.

Dès le 30 mai, nous avions reçu, directement ou pas, plusieurs mails d’historiens de l’art proches de la Turquie nous alertant du projet gouvernemental de destruction du parc de Taksim au cœur d’Istanbul, construit par l’urbaniste français Henri Prost et promis à la promotion immobilière. Ces mails - ces appels à l’aide plutôt - faisaient état du projet de la population de venir s’opposer physiquement mais pacifiquement aux bulldozers prêts à entrer en action.

Depuis - l’événement est en une de tous les journaux - la place et le parc ont été occupés par de nombreux stanbouliotes, et cette manifestation a été violemment réprimée par la police qui, après avoir fait au moins une centaine de blessés selon les journalistes présents sur place, s’est finalement retirée laissant - provisoirement - le terrain aux opposants.
Évidemment, nous ne serons pas assez naïf pour penser que ceux-ci ont uniquement pour raison de manifester contre la destruction d’un patrimoine menacé par des intérêts particuliers. Le grignotage de la démocratie et les attaques contre la laïcité sont évidemment des raisons suffisantes pour cette révolte qui semble s’étendre. Mais il reste que le déclencheur, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et ce qui motive de nombreux manifestants, est bien cette menace pesant sur un parc arboré et, bien au delà, sur le patrimoine de la ville, les projets immobiliers pharaoniques et destructeurs semblant en effet se multiplier.

Les Turcs nous donnent ainsi une leçon que nous devrions méditer. Récemment en France deux manifestations d’importance inégale peuvent être - toutes proportions gardées - comparées à cette mobilisation. La première est celle des opposants à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes que l’actuel Premier ministre, ancien maire de Nantes, et de nombreux élus locaux, tentent d’imposer à une population qui n’en veut pas, confortée par les nombreuses études prouvant ses nuisances pour l’environnement et, surtout, son inutilité.
L’autre exemple a été moins médiatisé, plus court mais non moins efficace : l’intervention de quelques défenseurs du patrimoine, de commerçants et d’habitants de Fontainebleau pour arrêter la destruction imminente de la superbe halle de la ville. Sans elle, il est probable que le ministère de la Culture n’aurait pas posé une instance de classement qui a - au moins pour l’instant - sauvé le monument (voir la brève du 7/3/13).

On nous objectera que la démocratie exige que l’on accepte ce type d’opération dès lors que tous les recours légaux sont épuisés. Peut-être cela serait-il vrai si nous étions dans un pays où le droit est respecté. On ne compte plus en France les atteintes au patrimoine, souvent totalement illégales. Lorsque certains élus se comportent en toute impunité, lorsque l’État est aux abonnés absents, même lorsque les procédures ont été suivies jusqu’au bout, il est légitime de s’opposer à des décisions iniques prises par des décideurs qui n’ont pas l’intérêt public en tête. Le patrimoine n’appartient pas à quelques élus qui ne font que passer. Il appartient à notre histoire, il nous appartient.

L’exemple turc devra rester dans notre mémoire. Parfois, pacifiquement et sans violence, l’opposition physique aux bulldozers est la seule solution qui reste aux défenseurs du patrimoine.

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