Henri-Edmond Cross. Peindre le bonheur

Julie Demarle

Giverny, Musée des impressionnismes, du 27 juillet au 4 novembre 2018.
Potsdam, Museum Barberini, du 17 novembre 2018 au 17 février 2019.

Richard Thomson, historien de l’art britannique spécialiste de l’art français de la fin du XIXe siècle, met en garde dans son essai [1])  : «  Henri-Edmond Cross est un homme complexe, un artiste subtil qu’il faut se garder d’interpréter trop simplement  ». Nous voilà avertis. Très tôt célébré par ses contemporains, artistes, poètes, marchands, collectionneurs, au rang desquels Signac, Van Rysselberghe, Verhaeren, Matisse, Kessler, Cross est aujourd’hui largement méconnu, souvent réduit à l’image d’un peintre sous influences, sagement académique, sagement néo-impressionniste, sagement fauve, peinant à se singulariser au cœur des avant gardes.

Vingt ans après la dernière exposition monographique qui lui fut dédiée au musée de la Chartreuse de Douai - l’exposition du musée Marmottan Monet en 2012 n’étant pas strictement monographique (voir l’article) -, la rétrospective du musée des impressionnismes, riche d’une rigoureuse étude des archives et de la correspondance de l’artiste, source prolifique quant à sa méthode, ses intentions et ses ambitions, entend fêler cette image d’un artiste lisse aux motifs trop convenus. Travail ardu tant les sujets peuvent demeurer bourgeois et la méthode diligente des œuvres de jeunesse à certaines compositions tardives. Le parcours, d’une centaine d’œuvres sur toile et sur papier, fruits de nombreux prêts nationaux et internationaux, est organisé en trois sections chronologiques complétées d’une section thématique dédiée à l’art graphique. Si l’on regrette l’absence d’une notice détaillée pour chacune des œuvres, le catalogue de l’exposition est bien construit, celles-ci étant, après les essais, présentées par section, la liste des œuvres exposées en annexes précisant clairement celles qui ne seront présentées qu’à Giverny ou à Potsdam où l’exposition se poursuivra au Museum Barberini.


1. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Monaco, 1884
Huile sur toile - 196 x 246 cm
Douai, musée de la Chartreuse
Photo : Musée de la Chartreuse de Douai
D. Lefebvre
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2. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Blanchisseuses en Provence, 1885-1889
Huile sur toile - 83 x 150 cm
Paris, musée des arts décoratifs
Photo : MAD, Paris - J.Tholance/akg-images
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Trois portraits du musée de la Chartreuse de Douai ouvrent l’exposition. Les visages détachés d’un fond sombre sont réalistes, la composition on ne peut plus classique. Ils constituent avec les natures mortes, dont aucune n’a été retrouvée pour cette période, le premier répertoire de Cross, fortement marqué par l’enseignement académique de Carolus-Duran. Ces œuvres de jeunesse, très vites reniées par l’artiste lui-même, sont aujourd’hui très peu connues voire inconnues. Le monumental Monaco (ill. 1), tout premier paysage de Cross, marque une nouvelle ère pour l’artiste. Il découvre le Midi à la fin de l’année 1883, sa palette et ses motifs de prédilection ne seront plus jamais les mêmes. Les teintes se font claires et la figure humaine, si elle n’est pas effacée, est affectée au plein-air, de préférence méridional. Ces œuvres des années 1880 pour beaucoup conservées en mains privées ont su être retrouvées de façon remarquable en amont de l’exposition. Deux vues d’Eze et de ses environs prennent ainsi place auprès des Femmes liant la vigne du musée Thyssen et des Blanchisseuses données au musée des arts décoratifs par Paul Signac et Ker Xavier-Roussel en 1929, conservé depuis en réserves, restauré pour l’exposition et présenté ici pour la première fois au public (ill. 2).


3. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Madame Hector France, 1891
Huile sur toile - 208,5 x 149,5 cm
Paris, musée d’Orsay
Photo : RMN/Orsay-H.Lewandowski
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Vient ensuite le Salon des indépendants de 1891, année charnière pour l’artiste qui marque son adhésion définitive au groupe néo-impressionniste, côtoyé depuis 1884 sans en adopter la technique de la division des couleurs, et son installation, tout aussi définitive, dans le Sud. Le portrait chromo-luminariste  grandeur nature de Madame Hector France (ill. 3), qui deviendra son épouse, précède trois des premiers paysages divisionnistes de Cross, réunion exceptionnelle des marines qui ornèrent les cimaises du Salon de 1892, depuis lors séparées. A la Calanque des Antibois (ill. 4) et aux plages de Baigne-Cul et de la Vignasse (ill. 5 et 6), prêtées par la National Gallery de Washington, le musée d’art moderne du Havre et l’Art Institute de Chicago, ne manquent plus que Les Vendanges et La pointe de la Galère, toutes deux en collection particulière, pour compléter la série. La touche devenue ronde est modulée dans sa taille et dans son espacement afin de créer une perspective. Les couleurs primaires juxtaposées les unes aux autres sont teintées de blanc formant une gamme chromatique douce et nuancée à la Puvis de Chavannes. Notons également la grande économie de moyens de deux œuvres très modernes du musée d’Orsay, La Chevelure et Les Iles d’or, et la réunion de deux pendants ayant respectivement appartenu à Matisse et à Signac, La Ferme (matin) et La Ferme (soir).


4. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Calanque des Antibois, 1891-92
Huile sur toile - 65,1 x 92,3 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : Washington, National Gallery of Art
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5. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Plage de Baigne-Cul, 1891-92
Huile sur toile - 65,3 x 92,3 cm
Chicago, The Art Institute of Chicago
Photo : The Art Institute of Chicago, dist. RMN
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6. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Plage de la Vignasse, vers 1891-92
Huile sur toile - 65,5 x 92,2 cm
Le Havre, musée d’art moderne André Malraux
Photo : MuMa Le Havre - D. Fogel
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7. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Le Cap Layet, 1904
Huile sur toile - 89 x 116 cm
Grenoble, musée de Grenoble
Photo : Musée de Grenoble -J.L. Lacroix
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Puis, à partir de 1895, la touche se fait plus large, plus dynamique et les couleurs désormais pures sont intensifiées par les effets de contraste. Cette évolution menée de front avec Signac, tandem inséparable à la correspondance foisonnante, disséquée pour l’exposition, définit le second néo-impressionnisme qui s’émancipe plus encore de la nature observée sur le vif. Ainsi, Emile Verhareren souligne t-il en 1905 dans sa préface au catalogue de l’exposition Cross de la galerie parisienne Druet, qu’il ne s’agit plus de la «  célébration de la nature   » mais de la «  célébration d’une vision intérieure   ». Le Cap Layet du musée de Grenoble (ill. 7) est un très bel exemple de cette nouvelle soumission des couleurs et des formes à une harmonie d’ensemble subjective et décorative. Cross construit méthodiquement, toujours en atelier, des paysages idylliques qui, sans s’émanciper totalement de la réalité observée, n’ont que faire de s’y conformer. Innovation tout aussi notable de cet œuvre tardif, la figure humaine jusqu’alors accessoire prend de l’ampleur et devient un motif aussi déterminant que le paysage qu’elle peuple. Nue, la plupart du temps, elle devient nymphe ou faune de scènes immuables que l’on jurerait, à l’instar de La Forêt (ill. 8), allégoriques. L’exposition et le catalogue détaillent les affinités - attestées à de nombreuses reprises dans les carnets de l’artiste – anarchistes et nietzschéennes de Cross qui font de ces scènes des utopies d’un retour salvateur à la nature. Toiles allusives difficilement saisissables, ces paysages nous confinent, paradoxalement, à une lecture purement descriptive, appauvrie, et par là même quelque peu fastidieuse.


8. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
La Forêt ou Deux femmes nues sous les chênes-lièges, 1902
Huile sur toile - 65 x 81 cm
Collection particulière
Photo : akg-images
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9. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Portrait de Nietzsche, s. d.
Aquarelle - 28,5 x 19 cm
Collection particulière
Photo : Jean-Michel Drouet
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10. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Venise : nuit du festival du Rédempteur, 1903
Aquarelle et crayon - 14 x 24,3 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : New-York, The Metropolitan Museum
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11. Henri-Edmond Cross (1856-1910)
Femme et enfant, s.d.
Fusain - 19,9 x 15,5 cm
Le Havre, musée d’art moderne André Malraux
Photo : MuMa Le Havre/Florian Kleinefenn
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Les galeries d’aquarelles et de dessins de la dernière section engagent alors un répit propice. Cross lui-même ne confie-t-il pas à Charles Angrand dans une de ses lettres : « Je me repose de mes toiles par des essais d’aquarelles et des esquisses en me servant de cette matière. L’absolue nécessité d’être rapide, hardi, insolent même, apporte dans le travail une sorte de fièvre bienfaisante après les mois de langueur passés sur des peintures dont l’idée première fut irréfléchie ». Les lavis monochromes noirs, bleus ou gris, leçons de John Ruskin, et les aquarelles à la touche vermiculée si singulière sont nombreux et bien connus. Nous retiendrons parmi tant de feuilles remarquables, Le portrait de Nietzsche (ill. 9), lavis bleu inédit, esquisse d’un tableau qui ne sera jamais réalisé, et la Venise. Nuit du festival Rédempteur (ill. 10) du Metropolitan exécutée non sur le motif mais en atelier d’après plusieurs dessins préparatoires. L’œuvre dessiné, qui ne fut jamais ou presque exposé pour lui-même, est beaucoup plus méconnu. Le corpus représentatif réunit ici, en partie grâce au fonds Hélène Senn-Foulds du Musée d’art moderne du Havre, est admirable. Tout y est, des études préparatoires en vue de tableaux - mises au carreau, études de détails ou de composition générale - aux dessins autonomes plus rares et fascinants. De la ligne claire à la Puvis de Chavannes, aux valeurs gommant le trait à la Seurat, à une dissolution totale des formes sur un papier à gros grains, divisionniste par nature, dont Femme et enfant (ill. 11) est un exemple éclatant.

L’exposition du musée des impressionnismes, exhaustive et rigoureuse, fera sans nul doute référence. Plus que deux semaines pour la découvrir à Giverny, nous ne pouvons que vous y enjoindre !


Commissaire : Marina Ferretti Bocquillon.


Collectif, Henri-Edmond Cross. Peindre le bonheur, Prestel, 2018, 272 p., 39,95 €. ISBN : 9783791358048.


Informations pratiques : Musée des Impressionnismes, 99 rue Claude Monet, 27620 Giverny. Tél : +33 (0) 2 32 51 94 65. Ouvert tous les jours de 10h à 18h. Tarif : 7,50 € (réduits : 3,5€, 5 €).

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