Vente de dessins chez Christie’s Paris

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21/3/23 - Marché de l’art - Paris - « Un homme riche avait un économe qui lui fut dénoncé comme dissipant ses biens. [1] » Celui-ci fit venir les différents débiteurs de son maître et réduisit leur dette afin d’être reçu chez eux une fois congédié. La conclusion de cette parabole est inattendue puisque le maître loua l’économe infidèle pour la prudence dont il fit preuve. C’est peut-être cette histoire que dessina Jordaens avec la théâtralité qui le caractérise (ill. 1). Ou bien est-ce la parabole du juge inique ? Une femme s’obstinait à réclamer justice auprès d’un juge qui n’en avait cure, mais qui finit par l’écouter. « Parce que cette veuve m’importune, je lui ferai justice, afin qu’elle ne vienne pas sans cesse me rompre la tête.  » Cette feuille inédite est sans doute un dessin indépendant. Elle sera mise aux enchères par Christie’s le 22 mars.


1. Jacob Jordaens (1593-1678)
L’Économe infidèle face aux débiteurs de son maître (?)
Pierre noire, sanguine, plume et encre brune, lavis brun et lavis de sanguine, rehaussés de blanc - 24,4 x 25,7 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

Autre Flamand du XVIIe siècle, et non des moindres, dans cette vente d’arts graphiques : Rubens est quant à lui l’auteur d’une esquisse probablement préparatoire à une peinture, bien que celle-ci ne soit pas identifiée (ill. 2). Réalisé à la pierre noire, ce dessin est d’abord une étude de draperie, mais l’artiste, qui travaillait d’après modèle vivant, a également traduit le visage pensif de son personnage, et obtenu avec peu de moyens une figure expressive et puissante. Les études monumentales de Rubens sont relativement rares sur le marché. Comme le souligne Hélène Rihal, directrice du département Dessins anciens et du XIXe siècle, on peut comparer celle-ci au dessin d’une femme agenouillée, conservé à l’Albertina, modèle pour une bergère dans L’Adoration des bergers de Rouen.


2. Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Étude d’homme agenouillé vu de profil
Pierre noire, rehaussée de blanc sur vélin - 40,6 x 29,1 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

Cette œuvre faisait partie de la collection de Joannes De Clercq. Quatre autres feuilles issues de sa collection sont mises en vente, attribuées à des artistes de l’entourage de Rembrandt. Joannes De Clercq eut le tort de mourir à l’âge de vingt-cinq ans, si bien qu’on oublie souvent de le citer parmi les collectionneurs de dessins néerlandais du XIXe siècle que furent Jacob De Vos Jacobsz., Jacobus Willem Wurfbain ou bien encore Pieter Langerhuizen. Il eut pourtant le temps de réunir un ensemble important, et posséda un autre Rubens, une étude pour L’Érection de la Croix dans la cathédrale d’Anvers.


3. Charles-Joseph Natoire (1700-1777)
Étude pour le portrait en pied du dauphin Louis (1729-1765)
Pierre noire, craie blanche, pinceau, lavis gris - 40,8 x 28,7 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

Les artistes eux-mêmes pouvaient être des collectionneurs passionnés : le sculpteur Carlo Marochetti réunit ainsi des gravures, mises en vente après sa mort, ainsi que des dessins que l’on peut voir accrochés au-dessus de sa cheminée dans une aquarelle de John Ballantyne qui le représenta dans son intérieur. Christie’s propose des feuilles françaises du XVIIIe siècle lui ayant appartenu, une sanguine de François Boucher et quatre études de Charles-Joseph Natoire, restées dans la descendance de l’artiste jusqu’à aujourd’hui. De Natoire notamment, un dessin est directement lié au portrait peint du Dauphin qui fut commandé pour sa nouvelle chambre à Versailles en 1746 et qui se trouve toujours au château (ill. 3). Natoire s’inspira pour cette composition d’un pastel de Maurice Quentin de La Tour. Une autre feuille préparatoire au tableau est conservée au Musée Borély de Marseille, une troisième à Montpellier au Musée Atger.


4. Charles de Wailly (1730-1798)
Caprice architectural avec une colonne salomonique, un plafond à caissons et la statue d’un général, 1756
Graphite, pierre noire, plume et encre noire,
lavis brun et gris, rehaussé de blanc - 48,6 x 36,6 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

En 1751, Charles-Joseph Natoire fut nommé directeur de l’Académie de France à Rome. Charles de Wailly le croisa sans doute lors du voyage qu’il entreprit en Italie entre 1754 et 1757. L’architecte fut ébloui par la basilique Saint-Pierre et par le baldaquin du Bernin, qu’il dessina à plusieurs reprises. Une feuille séduisante, présentée comme un caprice architectural, montre le baldaquin da sotto in su, avec une perspective vertigineuse (ill. 4).


5. École de Fontainebleau
La Noyade de Britomartis
Plume et encre brune, lavis brun, mise au carreau au graphite - 43,5 x 31,5 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

Vertigineuse aussi fut la chute de la nymphe Britomartis, qui se jeta dans la mer du haut d’une falaise pour échapper aux assauts de Minos ; elle fut prise dans les filets de pêcheurs et délivrée par Artémis. Le sujet du dessin attribué à l’école de Fontainebleau (ill. 5) est tiré de l’Histoire de Diane, tenture commandée par Henri II pour Diane de Poitiers, tissée dans les années 1550 et destinée au château d’Anet. Deux tapisseries de cette série furent acquises par Écouen en 2007 (voir la brève du 31/8/07). Celle qui illustre l’histoire de Britomartis est conservée au Metropolitan Museum. Trois autres dessins liés à cette tenture se trouvent au Louvre ; de style et de technique légèrement différents, ils sont aujourd’hui attribués à Charles Carmoy. Étienne Delaune réalisa en outre une série de gravures vers 1547-1548 sur le thème de l’histoire de Diane, l’une d’elles illustrant l’épisode de Britomartis ; les compositions néanmoins présentent quelques différences avec celles des dessins et des tapisseries.


6. Pietro Testa (1612-1650)
Le Combat des quatre Éléments (recto)
Pierre noire, plume et encre brune, sur papier bleu 24 x 29,4 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

Parmi les dieux de l’Olympe, Vulcain avec son marteau incarne le feu, Junon accompagnée de son paon symbolise l’air, Cybèle avec sa couronne en forme de créneaux est la terre, tandis qu’un dieu fleuve évoque l’eau. Tous les quatre se battent gaillardement et cette lutte des Éléments est mise en scène par Pietro Testa sur une feuille passée par la collection de Pierre Crozat (ill. 6). Le groupe apparaît à droite d’une estampe illustrant l’Allégorie de l’Été, issue du cycle des saisons que Testa conçut vers 1642-1644. Deux autres dessins en relation avec cette gravure sont connus, l’un à la Morgan Library and Museum de New York et l’autre au Teylers Museum de Haarlem.
D’autres combats animent cette vente, celui de Marsyas s’efforçant de briser ses liens, dessiné d’après une sculpture de Pierre Legros II, ou bien celui des Lutteurs de Daumier, sans oublier La Distribution des aigles aux chefs des armées, par le Baron Gérard.


7. Nicolas de Plattemontagne (1631-1706)
Étude pour la figure du roi Balthazar et études subsidiaires des mains
pierre noire, sanguine, craie blanche, sur papier beige - 40,5 x 28,3 cm
Vente Christie’s 22 mars 2023
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023

On trouvera comme souvent dans ce genre de ventes, des œuvres de François Boucher et d’Hubert Robert, mais les dessins du XVIIe français sont plus rares et sans doute la feuille inédite de Nicolas de Plattemontagne attisera-t-elle les convoitises des conservateurs d’autant qu’elle représente le mage Balthazar (ill. 7), et l’on sait que les musées sont soucieux de compléter leurs collections avec des représentations d’hommes noirs (et des œuvres de femmes). Celle-ci, préparatoire à une Adoration des Mages conservée au Musée des Beaux-Arts de Quimper, est séduisante par ses déclinaisons de mains, qui lui donnent des airs de Shiva.


8. Antoine-Ignace Melling (1763-1831)
Procession en l’honneur d’un mariage turc
Graphite, aquarelle et gouache,
rehaussé de gomme arabique - 42,2 x 81,4 cm
Vente Christie’s 22 mars 2023
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023

Au fil des lot, on passe aussi de l’Orient à la Normandie et de la procession d’un mariage turc par Melling au déploiement d’un troupeau dans les pâturages, non loin de la ferme du Lieu-Bailly par Millet (ill. 8 et 9). Antoine-Ignace Melling voyagea jusqu’à Constantinople en 1784. Il conçut le jardin du baron Frédéric de Hübsch, diplomate danois, dans sa résidence de Buyuk-Déré, qui fit l’admiration de Hadidgé, ou Hatice, sœur du sultan ottoman Selim III. L’artiste fut alors nommé architecte impérial en 1795 et chargé des jardins du palais d’Ortaköy. Il composa aussi une série de grandes aquarelles illustrant la vie quotidienne turque. L’une d’elles met en scène le cortège d’un mariage, dans lequel un homme brandit un bâton avec des fils d’or, qui figurent des gerbes de blé, symbolisant l’abondance que l’on souhaite aux futurs époux. De grands gaillards portent sur des plateaux des fleurs disposées dans des vases. Derrière eux marche un bouffon, puis un homme qui serre un mouton dans ses bras, destiné à être offert en sacrifice, ses morceaux distribués aux pauvres. Vient ensuite le char fermé de la mariée. La composition fut gravée et publiée en 1809 dans le célèbre Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore. Le paysage à l’arrière-plan a fait l’objet d’un dessin préparatoire au graphite, en collection particulière. Cette aquarelle a appartenu au baron et à la baronne Fould Springer, puis à Auguste Boppe conseiller d’ambassade à Constantinople, à qui l’on doit l’ouvrage de référence sur Les Peintres du Bosphore au XVIIIe siècle. Elle est restée dans la famille jusqu’à ce jour.


9. Jean-François Millet (1814-1875)
Paysage rural avec vache et moutons : la ferme du Lieu-Bailly
Fusain, pastel et traces d’aquarelle sur papier beige - 39,5 x 52 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

À la fin de sa carrière, Millet représenta des paysages ruraux vides de présence humaine, notamment lorsqu’il séjourna en Normandie pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871, ce dont témoigne le pastel aujourd’hui mis en vente, tout en camaïeux de verts et de bruns. Un dessin préparatoire à cette composition est conservé à la Staatsgalerie de Stuttgart.


10. Gustave Doré (1832-1883)
Le Corbeau et la Mort
graphite, pinceau, lavis brun, rehaussé de blanc - 52,2 x 35,5 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

On passe enfin d’un corbeau fantastique à un sphinx symboliste et de Gustave Doré à Fernand Khnopff (ill. 10 et 11). Doré illustra le Corbeau ou plus précisément The Raven d’Edgar Allan Poe, composant vingt-quatre planches xylographiées pour l’édition de 1883. L’artiste mourut la même année et ne vit donc pas son projet abouti. Le récit met en scène un écrivain en deuil de la femme aimée. « Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute, rêvant des rêves qu’aucun mortel n’a jamais osé rêver. [2] » Trois autres dessins préparatoires au Corbeau sont connus, l’un se trouve au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg, un autre au Musée des Beaux-Arts du Canada à Ottawa et un troisième en collection privée. Cette série avait été évoquée dans l’exposition « Gustave Doré, l’imaginaire au pouvoir » du Musée d’Orsay (voir l’article).


11. Fernand Khnopff (1858-1921)
Deux études pour un Sphinx ; Deux études pour Victoria
Pierre noire, craie blanche sur papier gris-bleu
19 x 9 cm ; 20 x 12,5 cm ; 9,5 x 11 cm ; 26 x 10,5 cm
Vente Christie’s Paris, 22 mars 2023
Photo : Christie’s

Fernand Khnopff avait été quant à lui mis à l’honneur au Petit Palais en 2019 (voir l’article). C’est lui qui disposa dans un même cadre des études pour des figures de femmes, avec ce regard hypnotique qui subjugue ou pétrifie.

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