Derniers Impressionnistes. Le temps de l’intimité

Bénédicte Bonnet Saint-Georges

Evian, Palais Lumière, du 16 mars au 2 juin 2019

Quimper, musée des Beaux-Arts et Musée départemental breton, du 15 juin au 29 septembre 2019.

1. Edmond Aman-Jean
Line et François Aman-Jean, 1907
Huile sur toile - 130 x 97 cm
Collection particulière
Photo : Yves Le Sidaner
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Le titre est trompeur et l’on ne peut que s’en réjouir : il ne s’agit pas d’une énième exposition sur les impressionnistes. Les œuvres présentées à Évian [1] sont à la fois moins novatrices et plus inattendues. Ce ne sont pas des impressions fugitives, mais des sentiments latents que fixent sur la toile des peintres qui ne cherchent pas à saisir un phénomène climatique, mais à traduire une atmosphère. Ces artistes qualifiés d’ « intimistes » s’imposèrent à la Belle Epoque, rencontrant du succès aussi bien auprès du public que de la critique, ce qui explique sans doute qu’on les oublia par la suite. Ils n’étaient pas d’avant-garde, ils ne firent pas de (nouvelle) vague, ils surent plaire à leurs contemporains. Issus de la génération symboliste - ce qui se ressent dans certaines œuvres - ils virent les derniers feux de l’impressionnisme auquel on les associa parfois parce que beaucoup peignirent la nature sur le motif et que certains d’entre eux - Henri Martin, Henri Le Sidaner - s’essayèrent librement à la touche pointilliste. Mais alors que Monet et ses compagnons scrutaient l’extérieur, les intimistes cherchaient à « exprimer la vie intérieure des choses ou des êtres  » selon les mots de Camille Mauclair, à travers leurs scènes de genre, leurs portraits qu’ils voulaient psychologiques (ill. 1) et leurs paysages qui offraient une interprétation sentimentale de la nature.
Ils s’intéressèrent assez peu à la vie moderne, préférant des thèmes plus traditionnels. « C’est le fond même de la tradition et des goût de la bourgeoisie qu’incarnent ces peintres [2] » écrivit en 1933 Jacques Dupont avec une certaine condescendance, tandis que Hans Robert Jauss aurait pu y voir un art qui « satisfait le désir de voir le beau reproduit sous des formes familières, [et qui] confirme la sensibilité dans ses habitudes [3] ».

2. Henri Le Sidaner (1862-1939)
La Table bleue, Gerberoy, 1923
Huile sur toile - 73 x 92 cm
Laren, Singer Museum
Photo : Singer Laren
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Mauclair au contraire considéra qu’ils apportèrent de « l’âme au moment où nous craignions que l’excès de recherches techniques ne mît fin à toute sincérité dans la peinture  [4]. » Le visiteur du XXIe siècle, imprégné des révolutions artistiques qui marquèrent les décennies suivantes, est heureux quant à lui de contempler un Beau qui ne lui est plus si familier. L’ensemble réuni par Yann Farinaux-Le Sidaner au Palais Lumière est d’autant plus séduisant et inattendu que beaucoup d’œuvres sont conservées dans des collections privées.

Chacun de ces peintres mena une carrière indépendante, chacun dans son propre style évoluant au fil du temps. Les peintures exposées sont donc très variées. Ici une table et deux chaises laissées à l’ombre d’un arbre par des convives invisibles, dans le jardin de Gerberoy : Le Sidaner traduit dans des tons sourds la douceur de vivre (ill. 2) (voir l’article). Là, ce sont les fêtes galantes acidulées de Gaston La Touche qui met en scène L’Enfant prodigue avec un goût pour la préciosité des couleurs et des motifs (ill. 3). Plus loin, Thaulow peint l’eau avec un naturalisme presque photographique, embarquant le spectateur avec lui, juste à la surface (ill. 4) (voir l’article).


3. Gaston La Touche
L’Enfant prodigue, 1911
Huile sur toile - 165 x 205 cm.
Tourcoing, MUBa Eugène Leroy
Photo : Bridgeman
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4. Frits Thaulow
Vieille fabrique sur la Somme, vers 1896-1897
Huile sur toile - 73 x 92,5 cm
Strasbourg, Musée d’Art Moderne et Contemporain
Photo : M. Bertola
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Ils ne formaient donc pas un groupe homogène constitué autour d’une théorie esthétique ni soudé par un combat commun contre la peinture académique. Beaucoup d’entre eux d’ailleurs exposèrent au Salon des artistes français et y furent récompensés ; certains comme Ernest Laurent et Henri Martin y restèrent même après le départ fracassant de Meissonier en 1889, tandis que d’autres rejoignirent la nouvelle Société Nationale des Beaux-Arts que celui-ci fonda en 1890 avec Puvis de Chavannes, Carolus-Duran, Rodin.

C’est finalement la Société Nouvelle qui réunit les intimistes. Créée en 1900 par le poète et critique Gabriel Mourey, elle organisa des expositions à la Galerie Georges Petit jusqu’en 1922. À Évian, les commissaires ont choisi de présenter une vingtaine de ces artistes les plus représentatifs de la peinture de l’intime qui exposèrent dans le cadre de la Société Nouvelle. Les sculpteurs ont été exclus du parcours, bien que Rodin ait présidé le groupe en 1906, mais ils sont présentés dans l’ouvrage qui accompagne cette exposition. Riche de plus de mille illustrations, ce livre est en partie un catalogue puisque les peintures exposées sont reproduites à la fin, sans notices commentées, mais avec la biographie de chaque peintre ; il s’attache surtout à aborder les différents aspects de cette production artistique au sein de la Belle Époque.


5. André Dauchez (1870 - 1948)
Douarnenez, vers 1937
Huile sur toile - 114 x 162 cm
Collection particulière
Photo : Olivier Dauchez
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6. René-Xavier Prinet (1861-1946)
Au bord de la Manche
Huile sur toile, 80 x 93 cm
Douai Musée de la Chartreuse
Photo : Dominique Coulier
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Le parcours met en valeur à la fois la diversité des styles et l’atmosphère commune à ces tableaux, en répartissant les œuvres par genres – les paysages, les scènes de genre, mais aussi les portraits et plus particulièrement ceux d’Aman-Jean qu’on surnomma le peintre des femmes (voir l’article) – en distinguant aussi de petites groupes d’artistes liés par l’amitié plus que par leur manière de peindre.
Il y a la Bande noire, composée de Charles Cottet, Lucien Simon, André Dauchez, René Prinet et René Ménard. Egalement appelés les Nubiens, par opposition aux Nabis, ils doivent ces surnoms aux harmonies sombres de leurs peintures, qui n’ont pourtant rien de systématique (voir l’article). Cottet, Dauchez, Simon firent de la Bretagne et des Bretons leurs sujets de prédilection, l’un privilégia les douleurs de la mer - le retour d’un corps noyé - , l’autre peignit des silhouettes de bateaux ou d’arbres en bord de l’eau à la tombée du jour (ill. 5), le troisième se passionna pour les traditions et le quotidien des bigoudènes. Ménard, imprégné de culture classique, composa une nature idéale dans la lumière de l’aube ou de crépuscule, peuplée de figures éthérées, mythologiques ou rêveuses. Prinet enfin, mit en scène des intérieurs animés par les robes des femmes, et les plages de la Manche égayées de baigneurs colorés (ill. 6) (voir l’article).
À Étaples, qui allait devenir une colonie d’artistes, Henri Le Sidaner s’installa en 1885 à l’auberge d’Antoine Joos et y resta neuf ans. Il y côtoya le franco-américain Eugène Vail qui fut l’un des premiers à parcourir la région, Henri Duhem, originaire de Douai, ou encore le Norvégien Frits Thaulow. Le Belge Émile Claus, lumineux, luministe les y retrouva ponctuellement. Les tableaux réunis dans cette section ne sont pas forcément des paysages du Pas-de-Calais, ils évoquent simplement les points de vue différents de ces amis, leurs voyages également, en France ou à l’étranger.

7. Vue de l’exposition
George Desvallières (1861–1950)
Portrait de Mademoiselle C. Emmons, 1904
La Vigne, 1910
Photo : bbsg
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Le parcours s’achève avec les artistes qui rejoignirent la Société nouvelle au fur et à mesure : en 1902, deux portraitistes mondains furent reçus, Antonio de la Gandara (voir l’article) et Jacques Emile Blanche (voir l’article) , puis George Desvallières (voir l’article) et Ernest Laurent en 1903. Albert Besnard (voir l’article) et Eugène Carrière intégrèrent le groupe 1906, et finalement John Singer Sargent et Jean-François Raffaelli. Ils sont plus ou moins bien représentés dans l’exposition, sinon par des peintures, au moins par des œuvres graphiques auxquelles une très belle section est consacrée : les lithographie fantomatiques d’Eugène Carrière, les nus féminins au sortir du bain figés sur monotypes par Ernest Laurent, les aquatintes de Raffaëlli qui aimait la vie parisienne, le quartier de Drouot ou bien les quais depuis lesquels il admirait Notre-Dame qui semblait alors inébranlable.

Commissaires : Yann Farinaux-Le Sidaner, William Saadé


Yann Farinaux-Le Sidaner, Derniers impressionnistes. Le temps de l’intimité, Éditions Monelle Hayot, 2018, 352 p., 39,90 €, ISBN : 9791096561100.


Informations pratiques : Palais Lumière, quai Charles-Albert Besson, 74500 Evian
Tél. +33(0)4 50 83 15 90. Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h, le lundi de 14 h à 19 h.

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