Réserves du Louvre : interview d’un(e) étudiant(e) en second cycle à l’École du Louvre et à Paris IV


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Projet des réserves du Louvre à Liévin
© Richard Rogers/Graham Stirk

Est-ce que cela vous arrive d’aller dans les réserves ?

Cela m’est déjà arrivé, et surtout cela m’arrivera de plus en plus souvent à mesure que je vais avancer dans mon parcours universitaire, puisque je prévois de faire une thèse.

Lorsque vous êtes allé(e) dans les réserves, c’était avec un conservateur ?

Oui, bien sûr, plusieurs fois, notamment avec des élèves de l’École du Louvre dans le cadre de nos séminaires.

Que se passera-t-il si les réserves déménagent à Lens ? Avez-vous les moyens de vous payer l’aller-retour à chaque fois que vous aurez besoin de consulter des œuvres ?

En tant qu’étudiant(e), évidemment non, sauf si cela est pris en charge par le musée ou par l’école ce qui est très peu probable. De plus, à part la question financière, il y a aussi une perte de temps qui est très dommageable pour un étudiant. On ne pourra s’y rendre que pendant les jours ouvrés alors qu’on a des cours, à présence obligatoire notamment au Louvre. Et donc pour aller faire nos recherches, on devra délaisser certains cours qui nous apportent beaucoup pour ces mêmes recherches, ce qui est tout de même paradoxal. Alors qu’avec des réserves à Paris ou à proximité, on peut prendre deux ou trois heures dans la journée, trouver une plage horaire sans que cela empiète sur nos cours, ni sur nos recherches en bibliothèque ou en archives qui restent à Paris.
Je travaille sur la peinture ancienne. Or dans mon domaine, tout n’est pas exposé dans les salles et quand on veut voir le corpus d’un peintre, on doit parfois se partager entre ce qui est exposé dans la collection permanente et ce qui est stocké en réserves. La proximité entre les deux permet de passer rapidement de l’un à l’autre, et de faire des comparaisons en gardant dans l’œil ce qu’on vient de voir. Rien ne remplace le regard sur l’œuvre. C’est presque comme dans une exposition où on réunit beaucoup de tableaux d’un même artiste, venus de musées parfois très lointains, ce qui constitue pour les chercheurs une occasion qui ne se produit parfois qu’une fois dans une carrière de voir tous ces tableaux en même temps. C’est souvent à l’occasion de ce genre d’expositions que les attributions peuvent se faire ou se défaire, qu’on peut juger de la qualité respective des tableaux, etc. Les réserves nous aident aussi à cela.

Plus généralement, voyez-vous d’autres inconvénients – ou pourquoi pas des avantages – au déménagement des réserves à Liévin ?

En dehors de mon cas personnel, de la question du coût et du temps, et de la difficulté supplémentaire pour les recherches, je considère qu’il est aberrant que le plus grand musée français choisisse un modèle de décentralisation qu’aucun autre grand musée ou presque n’applique. On sent d’ailleurs que c’est plus pour des raisons politiques à court terme que pour des raisons d’histoire de l’art, un peu comme pour le Louvre-Lens. Cela se fait aux dépens de la conservation, et même de la diffusion des œuvres. Celles en réserves sont en effet par définition beaucoup moins vues, surtout quand elles ne sont jamais présentées dans les collections permanentes et qu’elles n’intéressent que les chercheurs (séries, œuvres en mauvais état...). Ce sera encore pire à Liévin car il faudra avoir les moyens de s’offrir un aller-retour en TGV et les frais de vie sur place. Moins de chercheurs pourront s’y rendre, et les œuvres seront encore moins étudiées. On ne rend service ni aux œuvres ni aux historiens de l’art. Très franchement je ne vois aucun avantage à ce déménagement.
Toute cette affaire de délocalisation du Louvre dans le Nord-Pas-de-Calais témoigne d’ailleurs d’une position très arrogante de la part des pouvoirs publics parisiens qui disent : « on ne parvient pas à créer de l’emploi, Paris vient chez vous pour vous donner de la culture », comme si cette région n’avait pas de culture alors que chacun sait au contraire que c’est une des plus riches en musées, depuis le XIXe siècle, et qu’elle a donné le jour à de nombreux grands artistes, de Watteau à Matisse. On aurait mieux fait de s’occuper de ces musées là plutôt que de dépenser de l’argent pour un ersatz de musée, sans collection permanente, et dont on n’a pas la certitude qu’il aura la pérennité d’un vrai musée dont la création et l’histoire sont liées à la ville.

Élargissons le débat : le Louvre va organiser à Lens les rétrospectives Le Nain et Le Brun. Qu’en pensez-vous ?

Je vais devoir y aller parce que c’est évidemment important pour ma connaissance de la peinture ancienne. Mais je pense qu’il n’est pas très cohérent par exemple d’exposer Le Brun à Lens, alors qu’il s’agit au XVIIe siècle du peintre de Louis XIV, à Paris et à Versailles, celui dont on voit beaucoup d’œuvres in situ à Paris et en Île-de-France. C’est tout de même au Louvre que se trouve la galerie d’Apollon, qui aurait pu prolonger logiquement l’exposition. On aurait pu au moins faire deux étapes car cela va priver beaucoup de gens de la rétrospective. Il y aura forcément beaucoup moins d’entrées à Lens qu’à Paris, et c’est encore plus dommage pour Le Brun. Seuls les chercheurs et les passionnés feront l’effort du déplacement. Le grand public aurait pu redécouvrir le peintre dont il connaît surtout les grands décors versaillais et peu les œuvres de chevalet, mais il est probable qu’il n’ira pas à Lens.
On pourrait m’accuser de parisianisme, mais c’est tout le contraire : on oublie que les gens viennent plus facilement à Paris, où l’offre d’exposition est plus large. En se rendant dans la capitale, on peut voir plusieurs expositions, aller au spectacle et « rentabiliser » son déplacement. À Lens, on n’aura qu’une exposition. L’argument prétendant que le Louvre Lens permet à un public plus large, moins parisien de voir des expositions est faux d’autant que quelqu’un de Lyon, quelqu’un d’Orléans, quelqu’un de Bretagne vient beaucoup plus facilement à Paris qu’à Lens car Paris est beaucoup mieux desservi par les transports.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, mercredi 11 novembre 2015





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