Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des objets d’art (1)


Vous n’avez que des habitudes et des prérogatives en temps que conservateur ?

Non. On a des missions qu’on espère pouvoir mener. On a l’impression aujourd’hui qu’il y a de vraies divergences sur ce que doivent être celles d’un conservateur. Ce sont deux visions qui peuvent exister et qui d’ailleurs existent dans le monde des musées. D’une part, une vision qui vient du monde anglo-saxon, que ce projet illustrerait et que l’éloignement renforce encore. Dans cette conception du rôle du conservateur, certaines tâches n’ont plus à être réalisées par eux : les mouvements d’œuvres en « interne » (campagnes photos, déplacements vers les ateliers de restauration) ou en externe (aller-voir, constats d’état, emballage et convoiement…), la supervision de la conservation préventive… Ces tâches qui ne seraient plus considérées comme scientifiques seraient prises en charge uniquement par des régies.
Quand on prêtera des œuvres à une exposition et que certaines viendront des salles d’exposition à Paris et d’autres des réserves de Liévin, que va-t-on faire ? Deux camions partiront-ils un de Paris, et un de Liévin, ce qui coûtera deux fois plus cher pour l’emprunteur. Ou alors les œuvres iront-elles d’abord de Paris à Liévin, ou de Liévin à Paris, ce qui augmentera aussi les coûts, et les déplacements ? Les conservateurs ne pourront pas être partout en même temps, cela va multiplier les acteurs. Tous les liens entre les conservateurs et les régisseurs, qui collaborent d’ordinaire pour ces tâches, seront rompus. Cela va aussi être un casse-tête pour planifier l’organisation. En ce sera dangereux pour les œuvres.
Dans cette conception du rôle du conservateur, celui-ci ne devrait donc plus se cantonner qu’aux tâches « scientifiques » (articles, catalogues d’exposition, projets de recherches…).

Mais pensez-vous que vous pourrez faire ces tâches scientifiques sans avoir les œuvres à proximité ?

Non bien sûr. Cela va les entraver considérablement. Car tous ces travaux que je décrivais plus haut, qui apparaissent davantage techniques que scientifiques font en réalité partie du métier, du fondement même de notre travail car cela nous permet de voir les œuvres et de les étudier. La proximité avec les œuvres est nécessaire aux fonctions scientifiques des conservateurs.

Vous n’aurez qu’à prendre le train !

Mais là-bas, ça ne sera pas stocké forcément comme on le souhaiterait. On voulait au moins un lieu où les œuvres soient réellement mieux conservées, non seulement du point de vue climatique, ce qui sera le cas, mais du point de vue visibilité : des réserves qui seraient aussi des lieux de travail. Or la décision de tout envoyer à Liévin remet ça en cause car on n’aura pas la place de tout stocker correctement, c’est-a-dire de travailler face aux œuvres posées sur des étagères dans les réserves. Avec 23 000 m2 de réserves, et le nombre considérable d’œuvres concernées, beaucoup de petits et moyens formats devront être stockés en compactus qui empêchent la visibilité directe et obligent à bouger les œuvres pour les étudier. Le modèle contre lequel on se bat, c’est celui des réserves du Quai Branly, pourtant sur place, où on ne peut pas travailler à l’intérieur des réserves car tout est stocké dans des compactus.

Ça serait vrai pour n’importe quel projet de réserves ?

Non pas forcément, on pourrait avoir une partie au Louvre, et seulement une partie éloignée avec les grands formats ou les pièces difficilement évacuables comme cela était prévu au départ.
L’autre problème que pose cet éloignement des œuvres en réserve c’est le lien direct avec celles qui sont exposées. En général elles se complètent et on aura donc beaucoup moins de réactivité pour faire remplacer les œuvres en salle quand elles partent pour une exposition. Cela signifie à nouveau une planification complexe, des déplacements supplémentaires, alors que c’est très simple aujourd’hui.

Vos réserves ce sont des placards comme le dit Jean-Luc Martinez ?

La plupart des réserves inondables sont au contraire très bien adaptées aux œuvres d’art et ce ne sont absolument pas des placards. Il y a aussi beaucoup de réserves de petite taille, dispersées dans les salles et qu’on nous demande d’évacuer aussi. Il peut y avoir ponctuellement des espaces qu’on pourrait qualifier de « placards » mais ceux-là tout le monde évidemment est d’accord pour les supprimer. Et c’est loin d’être la majorité, ça ne justifie pas de les envoyer à Liévin. On ne peut pas dire non plus que ces réserves dans les salles ne sont pas aux normes climatiques puisqu’elles correspondent au climat des salles environnantes. Les réserves qu’on ne veut pas quitter sont celles-ci, dans les étages, qui ne sont pas inondables, et qu’on nous demande d’évacuer aussi.

Comment feront ceux qui vont étudier une collection ?

Ça va être très compliqué car il faudra aller passer des semaines à Liévin. On essaiera de grouper les journées, mais ce sera nettement moins pratique. Cela dépend de la quantité d’œuvres à étudier. Si ce sont des centaines ou des milliers d’œuvres, on voit difficilement comment faire. Ou alors cela va coûter des sommes folles et entrainer une perte de temps très importante. Il y a aussi des soucis pour les chercheurs externes, et encore davantage pour les étrangers, qui veulent voir des œuvres en salles et en réserves.
Tout ce qui fait la simplicité, l’évidence d’une réserve de proximité va être ruiné. J’ai l’expérience des réserves du Rijksmuseum qui sont à une heure de transport du musée. J’ai demandé à un collègue comment ils font, et il a répondu : « Et bien on n’y va pas ».
C’est comme avoir libre accès aux livres dans une bibliothèque, on trouve ce qu’on ne cherche pas. Là on ira spécialement pour voir un objet. Les régisseurs sont formidables, mais ils n’ont pas les mêmes objectifs que les conservateurs. Les objets seront seulement gérés et ne seront plus étudiés.

Propos recueillis par Didier Rykner

Nous avons reçu le 16 juin 2015, à peine cet interview mis en ligne, par mail, d’Yves Le Fur, directeur du patrimoine et des collections du musée du Quai Branly, le droit de réponse suivant, que nous publions bien sûr immédiatement et intégralement (nous avons publié un éditorial à ce propos).

« Monsieur,

Après la demande de droit de réponse que nous vous avions demandé de publier, suite à la parution sur votre site d’un article mentionnant de manière erronée le plan de prévention des risques de crue du musée du quai Branly, je suis surpris de voir, une fois encore, mis en cause notre dispositif lié aux réserves d’œuvres, dans un nouvel article de la Tribune de l’art.
Dans une interview publiée hier, un conservateur ou une conservatrice du département des objets d’art du Louvre - cette fois encore l’anonymat est de règle - énonce de fausses informations sur le musée du quai Branly.

Le modèle de réserves du musée quai Branly a été spécialement conçu pour assurer au mieux la conservation, le prêt et l’étude des 300 000 œuvres de nos collections. La spécificité de nos collections, du fait notamment des matériaux qui parfois la composent (matériaux organiques composites, formats complexes en plusieurs parties, polychromies de surface pulvérulentes, assemblages par laçages ou collages…) et la nature des risques encourus liés aux multiples facteurs de dégradation, imposent un contrôle de l’environnement global mais également un contrôle de l’environnement immédiat des œuvres, comme tout établissement public se doit d’y être attentif.
Les réserves ainsi que les procédures qui y sont rattachées ont justement pour but de réduire au maximum les risques d’infestations, de contamination biologique ou de choc climatique et de souscrire aux règles de sécurité auxquelles toute collection de cette importance est en droit de prétendre. Comme toute réserve sérieuse, l’accès est donc limité.

Cependant, le modèle de réserves n’entrave en rien l’étude des collections. Bien au contraire. Une réflexion particulière sur le conditionnement et sur l’indexation des collections a été menée dès la conception du musée afin de satisfaire au mieux les besoins des équipes scientifiques du musée ainsi que les demandes scientifiques extérieures aux équipes du musée.

Les réserves sont classées par zones géographiques. Le musée s’est doté d’une médiathèque en trois grands espaces pour la communication des œuvres en interne comme en externe. Tout conservateur ou chercheur peut y avoir accès dans un laps de temps compris entre 5 minutes et une demi-journée, après sa demande faite, selon la nature de l’œuvre. En 2013, 5577 objets ont été communiqués.
Rassemblés dans un même espace au sein du musée, les compactus, la salle d’anoxie et les salles de consultation des œuvres sont parfaitement adaptés aux nécessités des emprunteurs et de la recherche.

Je vous prie de bien vouloir publier ce droit de réponse et reste à votre disposition pour tout renseignement complémentaire. J’espère également que La Tribune de l’art saura procéder à l’avenir aux vérifications d’usage avant la publication d’informations erronées sur le fonctionnement du musée du quai Branly.

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes salutations distinguées.

Yves Le Fur
Directeur du Patrimoine et des Collections du musée du quai Branly
 »


La Tribune de l’Art, lundi 15 juin 2015





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