Les nombreuses - et belles - acquisitions du Musée Granet


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1. Meiffren Comte (vers 1630-1705)
Aiguières, fleurs, coquillages
et perroquet sur un fond de paysage

Huile sur toile - 100 x 130 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Galerie Jean-François Heim

10/11/14 - Acquisitions - Aix-en-Provence, Musée Granet - Dans notre brève consacrée à l’achat d’un tableau de Pierre Revoil par Aix-en-Provence, nous signalions que le Musée Granet avait réalisé, en même temps, plusieurs acquisitions. Nous ne pensions pas que celles-ci étaient d’une telle qualité. Qu’on en juge plutôt...

Né à Marseille, Meiffren Comte a fait sa carrière entre cette ville et Aix-en-Provence mais a également séjourné à Paris. Il se spécialisa dans les natures mortes opulentes, mettant en valeur des pièces d’orfèvrerie. Ses tableaux sont qualifiés par Pierre Rosenberg dans le catalogue de l’exposition La peinture française du XVIIe siècle dans les collections américaines d’« inégaux et répétitifs ». Si tel est le cas, celui acquis par le Musée Granet, Aiguières, fleurs, coquillages et perroquet sur un fond de paysage (ill. 1) est incontestablement l’un de ses chefs-d’œuvre, une œuvre absolument somptueuse, aux coloris raffinés. Elle a été acquise auprès de la galerie Jean-François Heim.

Si Meiffren Comte était un des rares artistes provençaux des XVIIe et XVIIIe siècles jusque là absent de ce musée, celui-ci s’est également enrichi d’œuvres de peintres dont il possède déjà des œuvres.
C’est le cas pour Jean-Claude Cundier, qui appartient à une famille d’artistes aixois, essentiellement des graveurs. Le tableau, un beau portrait d’homme en armure non identifié (ill. 2), est réapparu à la fin de l’année dernière dans une vente publique à Sedan.
Jean-Claude Cundier, fils de Louis Cundier, également peintre, fut l’élève du portraitiste Laurent Fauchier. Lui même commença sa carrière dans ce domaine mais s’orienta à la fin du siècle vers la peinture religieuse et la réalisation de grands décors de perspectives feintes dont un seul est aujourd’hui conservé (en mauvais état) dans le chœur de l’église de la Madeleine à Aix.
Le Musée Granet conservait déjà deux portraits de cet artiste (Portrait de femme au collier de perle et Portrait de femme âgée) sur les cinq retrouvés jusqu’à la découverte de celui-ci (en dehors de douze autres seulement connus par la gravure).


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2. Jean-Claude Cundier (1650-1718)
Portrait d’homme en armure, 1680
Huile sur toile - 60,5 x 48 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Cabinet Turquin
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3. Michel Serre (1658-1733)
Jaël dévoilant le corps mort de Siséra
Huile sur toile - 278 x 115 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Galerie Mendès

Restons dans la peinture et avançons très légèrement dans le siècle avec Michel Serre, né à Tarragone en Catalogne mais qui s’installa à Marseille vers 1675 après un séjour en Italie, et qui travailla en Provence jusqu’à sa mort en 1733. Son activité prolixe due à la rapidité avec laquelle il peignait (et l’aide d’un important atelier) lui valut de nombreuses commandes et lui permit d’être reçu à l’Académie, à Paris, en 1704.
Le Jaël dévoilant le corps mort de Siséra (ill. 3) acquis par le Musée Granet auprès de la galerie Mendès à Paris provient sans doute, comme le laisse penser le format tout en hauteur et les grandes dimensions, d’un décor peint, qui se trouvait peut-être dans le château de Valbonette appartenant aux Maurel une grande famille de parlementaires aixois.
Le musée ne possédait jusqu’à présent que deux portraits de Michel Serre dont des œuvres religieuses sont visibles dans les églises de la ville (Saint-Jean-de-Malte, Saint-Jean-Baptiste-du-Faubourg, La Madeleine).

Passons maintenant au XVIIIe siècle avec une ravissante esquisse de Michel Dandré-Bardon, acquise chez Éric Coatalem (ill. 4).
On retrouve ici tout ce qui fait les qualités de ce peintre, l’un des meilleurs du XVIIIe siècle français : fougue baroque de la composition, élégance des figures élancées, subtilité des coloris... Il est possible que cette étude soit celle passée dans sa vente après décès le 23 juin 1783 sous le titre : « La Vertu victorieuse des Vices. Cette Déesse est assise sur un Nuage et les vices sont renversés à ses pieds1 ». On ne connaît cependant pas l’œuvre définitive qu’il prépare, en supposant que celle-ci ait été exécutée.
Le Musée Granet possède un important ensemble d’œuvres de Michel-François Dandré-Bardon dont il avait acheté, en 2010, un tableau et un dessin (voir la brève du 10/12/10).


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4. Michel-François Dandré-Bardon (1700-1783)
La Vertu victorieuse des Vices
Huile sur toile - 64 x 52 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Galerie Éric Coatalem
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5. Jean Daret (1613/15-1688)
Étude d’une figure masculine
accroupie, une écuelle à la main droite

Sanguine - 30 x 17 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Galerie Paul Prouté

Un autre dessin, par Jean Daret, encore un peintre aixois et l’un des plus connus du XVIIe siècle, vient également d’entrer dans les collections du musée (ill. 5). Il s’agit d’une Étude de figure masculine accroupie préparatoire à une œuvre qui n’a pas été identifiée.
Les dessins de Daret conservés sont rares : la spécialiste de l’artiste, Jane MacAvock qui prépare le catalogue raisonné, n’en reconnaît qu’une quarantaine. Cette feuille, inédite, a été achetée à la galerie Paul Prouté.

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6. Attribué à Bernard Turreau, dit Toro
Tête de faune grimaçant
Terre cuite - 22,5 x 11,5 x 7,5 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Musée Granet

Avant de passer au XIXe siècle, regardons les deux sculptures en terre cuite qui viennent rejoindre les collections du Musée Granet.
La première est une Tête de faune grimaçant attribuée à Bernard Turreau, dit Toro (ill. 6). Celui-ci, bien que né à Dijon, vint très jeune à Toulon où il se forma probablement sur le chantier de l’Arsenal où son frère avait été engagé comme maître-sculpteur. Après avoir vécu à Arles, puis à Aix, il s’installa à nouveau à Toulon où il avait été nommé à son tour maître-sculpteur de l’Arsenal. Sa production se partage surtout entre les décors intérieurs, les motifs ornementaux sur le mobilier, puis les travaux sur les navires construits à l’Arsenal. Il fut l’un des ornemanistes les plus importants du début du XVIIIe siècle, mais son activité est surtout connue par ses dessins et les gravures qui en furent tirées, les attributions des meubles sculptés n’étant qu’hypothétique faute de documents.
Cette tête de faune a été vendue au musée par des particuliers. Elle lui a été attribuée à la fois en la rapprochant de ses dessins, mais aussi par comparaison avec trois autres mascarons. Les deux premiers ornent la façade de l’hôtel Boyer de Bandol, à Aix, que Toro affirme avoir sculpté dans une lettre datée de 1724. Le troisième décore une console passée récemment sur le marché de l’art et donnée, indépendamment, à Bernard Toro.
Que cette attribution soit exacte ou non, il est évident qu’on est ici au moins dans un milieu artistique proche de Bernard Toro. Son acquisition est donc totalement justifiée, d’autant que l’œuvre est d’une belle qualité et que les esquisses préparatoires grandeur nature pour les sculptures ornant des meubles sont extrêmement rares.


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7. Antoine Duparc (1698-1755)
La Guérison miraculeuse de l’évêque
coadjuteur d’Aix Bonacursius
, 1735
Terre cuite - 49 x 84 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Lempertz
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8. Antoine Duparc (1698-1755)
La Guérison miraculeuse de l’évêque
coadjuteur d’Aix Bonacursius
, 1735
Marbre
Aix-en-Provence, Cathédrale
Photo : RValette - CC BY-SA 3.0

L’autre sculpture acquise par le Musée Granet est un authentique chef-d’œuvre. Il s’agit d’un modello, pour un relief appartenant à l’autel de la chapelle Notre-Dame-d’Espérance dans la cathédrale, par Antoine Duparc (ill. 7), resté invendu le 16 novembre dernier chez Lempertz à Cologne et qui a pu être ensuite acquis directement auprès de la maison de vente. Il ne présente pratiquement aucune différence avec l’œuvre définitive (ill. 8).
Antoine Duparc est également lié à l’Arsenal de Toulon puisqu’il est le fils d’un sculpteur qui y a travaillé, Albert Duparc. Âgé d’une vingtaine d’années, il partit en Espagne, pour la province de Murcie entre 1721 et 1731 où il est connu sous le nom d’Antonio Dupar et où il sculpta de nombreuses œuvres dont certaines sont d’un baroque très hispanisant, fort éloigné de ce que l’on faisait en France à cette époque comme l’étonnante Vierge du Carmel sauvant les âmes du Purgatoire de la Capilla-Santuario del Carmen à Beniaján.
Rentré en France, il mène alors sa carrière dans Marseille et dans sa région avant d’être appelé à Coutances pour sculpter le maître-autel de la cathédrale qui fut achevé après son décès par son fils Raphaël.
La variété du style de Duparc est tout à fait remarquable : le beau relief acquis par le Musée Granet est indubitablement beaucoup plus inspiré par la sculpture baroque italienne, qu’il a pu connaître par l’intermédiaire des œuvres de Pierre Puget ou de Christophe Veyrier, que par l’Espagne.

On conclura cette très riche moisson par deux œuvres du XIXe siècle.
Un dessin de François-Marius Granet, le peintre et collectionneur éponyme du musée, représentant Saint Antoine abbé2 (ill. 9) peut sembler une acquisition plus modeste par rapport aux œuvres que nous venons de voir. Elle n’en reste pas moins intéressante par sa date et sa destination que l’on connaît grâce à une lettre collée au dos de l’encadrement, écrite par un élève de Granet, Baptistin Martin, et qui explique que ce dessin, l’un des derniers réalisé par son maître, était préparatoire à un tableau qu’il ne put mener à bien et qu’il souhaitait offrir à Toussaint-Joseph Borély, premier président honoraire de la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Celui-ci, entre autres activités, était éleveur de porc et publia un traité sur cette activité, ce qui semble expliquer le sujet de l’œuvre.


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9. François-Marius Granet (1775-1849)
Saint Antone abbé ou Moine caressant un cochon, 1849
Encre noire - 26,5 x 29 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Musée Granet
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10. Victor Prouvé (1858-1943)
Étienne Spire enfant, 1909
Pastel - 90 x 49 cm
Aix-en-Provence, Musée Granet
Photo : Musée Granet

Enfin, la dernière acquisition dont nous parlerons ici est un pastel de Victor Prouvé (ill. 10), don de Jean-Paul Spire, représentant son père Étienne Spire enfant. Que cette œuvre ne soit pas liée à la Provence n’a aucune importance : si le Musée Granet a également pour vocation de s’intéresser à l’art provençal, ce qu’il vient de faire de belle manière avec tous ces achats concernant des artistes originaires de cette province ou y ayant travaillé, ses collections de beaux-arts sont suffisamment riches en œuvres de toutes les écoles pour qu’il ne se réduise pas à être un musée régional.

Non content d’avoir mené ces achats portant sur l’art ancien pour la somme impressionnante de 450 000 €3, le musée vient de supprimer les coffrages qui enfermaient notamment un tableau de Dandré Bardon (voir notre article) et de rendre deux salles à la peinture ancienne. Sont à nouveau exposés plusieurs tableaux majeurs, dont des dépôts du Louvre, notamment L’Apparition du Christ à sainte Thérèse du Guerchin et Les Noces de Jacob et Rachel du Maître de l’Annonce aux Bergers. Bientôt, l’accrochage un peu minimaliste du sous-sol devrait être remplacé par une nouvelle présentation qui renforcera la présence de la peinture ancienne.
Si tout n’est pas encore normalisé, la situation du Musée Granet tend donc à s’améliorer. On ne peut que s’en réjouir.


Didier Rykner, lundi 10 novembre 2014


Notes

1Les dimensions - hauteur : 23 pouces, largeur 17 pouces - correspondent sensiblement - mais pas entièrement, ce qui n’est pas rédhibitoire, ce type de mesure étant souvent approximatif.

2L’œuvre a été acquise comme un Moine caressant un cochon car le religieux porterait la robe de bure, celle de saint François ; Granet, qui appartenait au Tiers ordre de saint François, se représentait en effet souvent en bure franciscaine. Il nous semble pourtant que le vêtement n’est pas clairement identifiable et est tout aussi proche de celui que porte saint Antoine.

3Notons que cela comprend également l’achat d’un projet dessiné pour une scénographie d’André Masson et un dessin de Jean Cocteau, tous deux en lien avec le Festival d’Art lyrique d’Aix.





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