Le Musée de Picardie poursuit ses restaurations


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1. Le Grand Salon
Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

9/9/15 - Restaurations - Amiens, Musée de Picardie - César est sur le point de franchir le Rubicon alors que Galilée recule, et renonce à voir la terre tourner ; Médée prépare une potion de jouvence, tandis qu’une femme se dresse, jeune, belle et nue, devant saint Antoine… Les hommes luttent contre eux-mêmes et contre les autres, au Musée de Picardie où l’Histoire se raconte sur grand format et se décline en une multitude de récits traités de manière anecdotique, théâtrale, allégorique...
Après « Tempêtes et Passions » (voir l’article) les « Histoires » sont le thème d’un nouvel accrochage qui témoigne, encore une fois, des « splendeurs et misères d’une collection redécouverte ». Le musée en effet, poursuit sa campagne de restauration des grands formats du XIXe siècle, ceux qui furent le cœur de sa collection constituée à l’origine par les envois de l’État et les achats de la Ville d’Amiens. A nouveau, la conservatrice Olivia Voisin tient à présenter sur les cimaises du Grand Salon (ill. 1) à la fois des œuvres nouvellement restaurées et des œuvres en attente de restauration, dans un but pédagogique auprès du public, dans l’espoir, aussi, de susciter un mécénat de proximité. Un livret est en cours de préparation, sur le même modèle que celui conçu pour Tempêtes et Passions, et au même prix d’un euro.
Le musée entreprend également, jusqu’en novembre 2018, un chantier d’agrandissement et de rénovation qui devrait lui rendre des cimaises de couleur et rouvrir le premier étage où se trouve habituellement la section peinture. A priori - et La Tribune de l’Art restera particulièrement attentive sur ce point - les travaux qui devaient dénaturer la façade, le jardin et la grille d’entrée ont été abandonnés.

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2. Désiré-François Laugée (1823-1896)
Mort de Rizzio, 1849
Huile sur toile - 114,2 x 145,6 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

La campagne de restauration des collections du XIXe a évidemment réservé des surprises, faisant même réapparaître des tableaux disparus... Ainsi Désiré-François Laugée décrit-il La Mort de Rizzio (ill. 2), autrement dit l’assassinat de l’amant de Marie Stuart par son mari, avec un sens dramatique probablement inspiré par Dumas, ami du peintre. Le tableau, exposé au Salon de 1849, fut envoyé par l’État en 1850. Lors de sa restauration, la radiographie a révélé une autre composition sous la couche picturale, qui semble être Alexandre buvant le breuvage de son médecin Philippe, une oeuvre qui fut présentée, en vain, par Laugée au concours du Prix de Rome en 1846, et qu’il a ensuite recouverte, dans un accès de dépit.

Beaucoup de toiles reléguées dans les réserves depuis la Grande Guerre, ont par ailleurs été déroulées (voir la vidéo), parmi lesquelles celle de Gustave Boulanger, César devant le Rubicon. Sa restauration (ill. 3) a permis de lui rendre à la fois son éclat et son esquisse préparatoire, récemment acquise (voir l’article) et désormais exposée à côté de la peinture achevée. On découvre ainsi l’évolution du dessein : le général romain, sombre, torturé, fixe d’abord le spectateur, puis son regard se tourne vers l’horizon, plus déterminé et confiant. Boulanger, grand prix de Rome en 1849, envoya cette toile inachevée à l’Académie en 1854 et la termina à son retour en France pour le salon de 1857.


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3. Gustave Boulanger (1824-1888)
Jules-César arrivé au Rubicon, 1854-1857
Huile sur toile - 312 x 300 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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4. Hippolyte Debon (1807-1872)
César vient traiter avec les druides
(Campagnes des Gaules)
, 1867
Huile sur toile - 240 x 296 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

Autre effigie de César, celle d’Hippolyte Debon, exposée au Salon de 1867 (ill. 4). Malheureusement, les repentirs sont remontés à la surface de la couche picturale donnant un air halluciné au vainqueur des Gaulois, représenté devant les druides, un sujet tiré de La Guerre des Gaules. On conserve peu d’œuvres de cet artiste, beaucoup ayant été détruites dans l’incendie du Musée des Beaux-Arts de Caen en 1905. Outre celle-ci, le musée de Picardie possède Écueils de la vie (voir la vidéo) tandis qu’un autoportrait en bourreau se trouve au Musée de la Vie romantique. La Défaite d’Attila dans les plaines de Châlons, à Marseille, témoigne, comme ce tableau, de l’intérêt du Second Empire pour l’histoire gauloise qui permet d’ancrer l’identité nationale. Napoléon III en effet, se passionna pour la conquête des Gaules, encouragea les fouilles des sites d’Alésia et de Gergovie, créa la commission de la topographie des Gaules 1858 et le Musée des Antiquités nationales en 1862. Une exposition a récemment montré cet engouement pour nos ancêtres les gaulois (voir l’article).
La peinture de Debon montre bien les accents tardifs du romantisme, malgré l’affirmation des courants réalistes. Il en va de même pour celle de Claudius Jacquand (ill. 5), également visible au Salon de 1867, décrivant Galilée emprisonné qui lit son abjuration devant un inquisiteur : non la Terre ne tourne pas (et pourtant...). Elle fut acquise par la Ville d’Amiens suite à son exposition au Salon de la Société des Amis des Arts de la Somme. Non seulement elle a été restaurée, mais on a pu reconstituer son cadre, qui, conformément à la volonté de l’artiste, est noir avec un filet doré.


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5. Claudius Jacquand (1803-1878)
Galilée avant son abjuration (1633), 1867
Huile sur toile - 203 x 268 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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6. Louis Ceignier (1790-1824)
Jeanne d’Arc en prison, 1824
Huile sur toile - 116,4 x 88,6 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

Le musée met bien sûr en valeur plusieurs artistes picards, natifs ou adoptifs : Lefebvre, Crignier, Crauk, Borléy, David-Riquier...
Louis Crignier tout d’abord, offrit une toile à la Ville d’Amiens en 1826 pour la remercier de la bourse qui lui avait permis de faire ses études à Paris, dans l’atelier de David puis de Gros : sa Jeanne d’Arc en prison (ill. 6) a été restaurée et dotée d’un cadre offert par l’Association des Amis du musée. On sait que Crignier peignit aussi Raphaël enfant présenté au Pérugin (1830).
Autre artiste local, représenté par un envoi de l’État : Anatole Vély dont la Tentation n’était pas la seule au Salon de 1869 (ill. 7), les affres de saint Antoine furent aussi décrits par Isabey (Orsay) et par Louis Leloir... Ce tableau de Vély, comme ceux de Lefebvre, nécessite une restauration. A bon entendeur.
Le musée conserve en effet plusieurs toiles de Jules-Joseph Lefèbvre : la fameuse Lady Godiva, récemment restaurée (voir la brève du 26/6/13), et trois autres tableaux en attente d’un mécène : une Vestale endormie, et deux essais pour le Prix de Rome, Coriolan chez Tullus en 1859 et Sophocle accusé en 1860. Présentée au Salon de 1902, acquise par la Ville d’Amiens, la Vestale endormie (ill. 8) est finalement l’équivalent antique de la parabole des vierges folles qui n’ont pas su garder leur lampe allumée. Un autre tableau de l’artiste aujourd’hui perdu, exposé en 1909, montrait la conséquence de cette négligence : intitulé Vestale condamnée, il était peut-être un pendant à cette œuvre-ci.


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7. Anatole Vély (1838-1882)
La Tentation, 1869
Huile sur toile - 352,5 x 187,5 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie
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8. Jules-Joseph Lefèbvre (1834-1912)
Vestale endormie, 1902
Huile sur toile - 190,5 x 135,9 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

Né à Montpellier, Charles Borély fut conservateur du Musée de Picardie à partir de 1873, après avoir peint les dessus-de-porte de la chapelle et conçu le système d’accrochage des peintures. Il légua Numa Pompilius et la nymphe Egérie, son premier tableau exposé au Salon, en 1842, pour lequel il s’inspire sans doute des décorations réalisées par Eugène Devéria en 1838 pour Sabatier au château d’Espeyran.
Charles-Alexandre Crauk n’était pas non plus originaire de la région, mais il fut directeur de l’École des Beaux-Arts d’Amiens et peignit en 1864 un plafond pour le nouveau musée : La Reconnaissance inscrit les noms des bienfaiteurs du Musée de Picardie. Exposée au Salon de 1865, Médée (ill. 9) fut mise en dépôt au musée par le peintre lui-même, puis entra définitivement dans les collections en 1911. Il s’agit ici non de la mère infanticide mais de la sorcière, qui prépare une potion de jouvence pour permettre à son beau-père, roi d’Iolcos de reprendre son trône usurpé par Pélias. La manière du peintre rappelle qu’il fut l’élève de Picot.

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9. Charles-Alexandre Crauk (1819-1905)
Médée rendant la jeunesse
à Eson, son beau-père
, 1865
Huile sur toile - 227 x 161 cm
Amiens, Musée de Picardie
Photo : Musée de Picardie

Enfin, Alfred Hector David-Riquier, peintre amiénois, élève de Cabanel et de Crauk, n’exposa au Salon qu’entre 1880 et 1882. Il fonda les Rosati picards et peignit l’histoire locale comme L’Affranchissement de la Commune, 1883. L’œuvre est une commande de la municipalité et fut accrochée à l’Hôtel de Ville avant de rejoindre le musée en 1952. Elle évoque le prêche de l’évêque Geoffroy en 115 aux portes d’Amiens devant le roi Louis VI le Gros, l’armée et les citoyens. Un épisode raconté par Guibert de Nogent dans De vita Sua.

Terminons par l’actualité future : un tableau qui vient de rentrer de restauration, Les Naufragés d’Eugène Le Poittevin recevra son cadre lundi prochain, jour de son accrochage. Ce cadre fabriqué sur le modèle du cadre original, connu par la gravure, était identique à celui des Femmes franques, qui avait été brûlé et dont la restauration a été financée par Vincent Foucart.
En mars prochain ce sera Le Retour de l’Île d’Elbe et de Vizille, peinture de Bellangé (1836) restaurée et encadrée pour l’exposition actuellement présenté au Musée de la Révolution française.

Exil, assassinat, emprisonnement, naufrage, tel est le quotidien des héros, cette campagne de restauration vieille à ce qu’il ne soit pas celui des œuvres.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 9 septembre 2015





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