Le mécénat d’entreprise menacé


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Nicolas Poussin (1594-1665)
La Fuite en Egypte
Huile sur toile - 97 x 133 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Acquis en grande partie grâce au mécénat d’entreprise
Photo : Droits Réservés

Dans un article paru aujourd’hui sur liberation.fr (mais pas, ou pas encore dans l’édition papier), Vincent Noce révèle que le ministère du Budget prévoirait de « réduire de moitié l’abattement proposé aux entreprises pour leur action de mécénat (de 60 à 30 % du montant du don) ».

Une telle mesure ne serait pas seulement désastreuse pour les domaines qui nous concernent. Le mécénat contribue aussi largement à la recherche médicale, aux actions caritatives ou même au sport. Mais elle toucherait d’autant plus les musées et le patrimoine qu’il est souvent plus valorisant d’investir dans une discipline sportive que dans un musée. Vincent Noce rappelle que le mécénat culturel est actuellement en chute libre puisqu’il est aujourd’hui environ deux fois moins important qu’en 2008. Or, la politique de ces dernières années a consisté à réduire le budget dévolu à la culture en le reportant sur le mécénat, ce que nous avons toujours combattu, considérant que cette source de financement devrait venir en plus du budget nécessaire. On en est évidemment bien loin.

Noce ne dit rien des déductions pour l’acquisition des trésors nationaux qui se monte à 90% du montant des acquisitions. Il est certain néanmoins qu’il n’y a aucune chance que celui-ci reste à ce niveau si le mécénat ordinaire est diminué de moitié. On peut à juste titre penser que 90%, cela revient à faire financer une acquisition d’une œuvre d’intérêt patrimonial majeur entièrement par le contribuable. Mais croire que le budget de l’État se substituerait à une baisse du mécénat est totalement utopique. On assistera bien à un effondrement du mécénat qui sera catastrophique pour l’ensemble du monde culturel, théâtre, cinéma, spectacle vivant y compris.

La présidente de Versailles Catherine Pégard s’apprête à annoncer qu’elle a trouvé le financement, grâce au mécénat, de la restauration tant attendue et si nécessaire du bassin de Latone, soit un montant de plusieurs millions d’euros. Qui peut croire une seconde que l’établissement public aura les moyens de trouver autrement les fonds nécessaires aux travaux urgents auxquels il doit faire face ?
On se demande quelle sera la réaction d’Aurélie Filippetti (en ballotage favorable, elle a toutes les chances d’être élue et donc de garder son portefeuille) face à une telle attaque - somme toute classique - du ministère du Budget. Mais il y a lieu d’être inquiet à ce propos : Vincent Noce rappelle que la ministre de la Culture s’était scandalisée, lors d’une visite au Centre Pompidou Metz, de voir le nom des Wendel inscrit dans l’auditorium, cette entreprise ayant apporté 1,5 millions d’euros en cinq ans. Elle avait à cette occasion déclaré : « quand je vois le nom de Wendel apposé sur l’amphithéâtre sous prétexte que ce groupe - issu de la dynastie qui a régné pendant des siècles sur l’acier en Lorraine - a joué les mécènes, ça me fait mal... » Nul doute que ce type de déclaration n’encouragera pas les grandes entreprises à soutenir les projets culturels. Elle ajoute : « Les musées se bradent à des entrepreneurs et c’est dommageable. » Ceci est vrai dans quelques cas, assez rares, comme ce que nous avons dénoncé ici pour l’exposition Bréguet au Louvre ou dans certains musées de la Ville de Paris, mais s’il faut empêcher ce genre de dérives, cela reste dans une large mesure marginal. De l’art de jeter le bébé avec l’eau du bain...

Nous avons pu contacter Jean-Jacques Aillagon. L’ancien ministre de la Culture, qui a largement œuvré pour élargir les déductions fiscales notamment aux trésors nationaux, et qui s’est par ailleurs déclaré en faveur de François Hollande pour l’élection présidentielle, ne s’est pas montré étonné. Selon lui : « à chaque fois que les services de Bercy font des plans de développement de la ressource de l’Etat ils envisagent de diminuer les réductions d’impôt ». Considérant que le mécénat bénéficie à beaucoup d’autres secteurs que le secteur culturel, il imagine mal que les associations ne réagissent pas. « Je comprendrais mal, même si je comprends les raisons de faire des économies, la suppression d’un dispositif qui a montré à quel point il était efficace ».
Selon ses informations, la note dont parle Vincent Noce n’engagerait pour l’instant que les réflexions de l’administration et en aucun cas les réflexions du gouvernement.

Il n’empêche : tout laisse à penser que celui-ci pourrait être tenté de diminuer les réductions fiscales du mécénat que beaucoup considèrent comme une niche fiscale, ce qu’elle n’est évidemment pas. N’oublions pas, par ailleurs, que chaque euro trouvé en mécénat déclenche souvent d’autres financement. Il serait lamentable que le nouveau président de la République, dont les propositions pour la culture1 prévoyaient de « sanctuariser entièrement le budget de la Culture » (en réussissant l’exploit de ne pas prononcer une seule fois les mots patrimoine ou musée), réussisse par ce biais détourné à diminuer ce budget d’une manière encore inédite dans notre pays.

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Didier Rykner, lundi 11 juin 2012


Notes

1Ce texte, qui résume les positions de François Hollande vues par Aurélie Filippetti, se trouve sur le site du député PS de la Loire Jean-Louis Gagnaire.





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