Jean-Baptiste Carpeaux


Paris, Musée d’Orsay du 24 juin au 28 septembre 2014. Présenté auparavant à New York, The Metropolitan Museum of Art, du 10 mars au 26 mai 2014.

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1. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Pêcheur à la coquille, 1861-1862
Marbre - 91 x 42 x 47 cm
Washington, The National Gallery of Art
Photo : NGA

Carrier-Belleuse à Compiègne (voir l’article) et Carpeaux à Paris. Cet été donne l’occasion unique de comparer deux des sculpteurs les plus en vue du Second Empire qui ont, par ailleurs, quelques points communs : tous deux s’inspirèrent de la seconde école de Fontainebleau et du XVIIIe siècle français, tous deux développèrent une véritable industrie de multiples à partir de leurs créations, tous deux gravitèrent autour du couple impérial… Néanmoins, la comparaison s’arrête là : si Carrier-Belleuse est un bon artiste comme le montre l’exposition de Compiègne, Carpeaux – on le savait déjà mais la rétrospective remarquable d’Orsay le confirme – est un authentique génie.

Il est vrai que l’idée de présenter l’exposition au fond de la nef du musée, ce qui permet de la faire bénéficier des pièces trop grandes pour être transportées (et qui manquaient sans doute à la première étape new yorkaise), donne une vision complète de son art. La manière dont les lieux ont été aménagés peut paraître un peu confuse au premier abord, les sculptures monumentales restant à leur place. Mais il suffit de lire les panneaux très pédagogiques et de suivre le parcours bien balisé pour que tout rentre dans l’ordre. Si l’on ajoute que les œuvres ont été particulièrement bien choisies, que la muséographie1 est fluide et que le catalogue est à peu près parfait2, on comprendra que cette rétrospective est une réussite.

Carpeaux était d’un caractère tourmenté et parfois odieux : la manière dont il traita son épouse, pourtant toute dévouée à son art et qui alla jusqu’à financer de sa poche l’exécution de La Danse, le rend assez peu sympathique. Carpeaux, tel un Janus, avait deux faces qui se retrouvent parfois dans sa sculpture. Qu’y-a-t-il de commun, en effet, entre le Pêcheur à la coquille (ill. 1) et Ugolin (ill. 2 et 3), tous deux exécutés lors de son séjour à la Villa Médicis comme envoi de Rome ? Le premier, fortement inspiré par les sculptures de ses deux maîtres Rude (Pêcheur napolitain jouant avec une tortue et Francisque Duret (Jeune pêcheur dansant la tarantelle), est une œuvre plaisante et légère ; Ugolin, tragique et magistrale. Sa genèse ne fut qu’un long combat de Carpeaux contre le directeur de l’Académie de France à Rome, Victor Schnetz, qui voulait lui faire respecter le règlement : l’envoi de quatrième année, exercice obligé pour tous les pensionnaires, devait être tiré de l’histoire ancienne ou des saintes écritures et comporter au maximum deux figures. Le groupe de Carpeaux est une illustration de Dante avec cinq figures, Ugolin et ses quatre fils.
Plutôt que de reprocher à Schnetz son opposition, il faut plutôt lui rendre hommage d’avoir cédé à l’obstination du sculpteur (après bien des atermoiements il est vrai) et de l’avoir finalement défendu, l’autorisant même à prolonger la durée de son séjour à Rome pour qu’il puisse le terminer.


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2. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Ugolin, 1860-1861
Plâtre - 198,5 x 152 x 112,5 cm
Compiègne, Musée national du palais
Photo : Didier Rykner
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3. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Ugolin, 1863
Bronze - 194 x 148 x 119 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/P. Schmidt

Le résultat est un chef-d’œuvre comme rarement un lauréat du prix de Rome – Ingres peut-être excepté - en avait créé pendant son séjour à la Villa. Si le marbre du Metropolitan n’a pas fait le voyage, Compiègne a prêté ce qui s’est révélé récemment, lors de sa restauration (voir la brève du 25/5/13, avec une vidéo), être le plâtre original (ill. 2), installé à côté du bronze d’Orsay (ill. 3). Comme le dit Édouard Papet dans l’excellent essai qu’il lui consacre : « rarement le matériau de traduction d’une œuvre influe aussi profondément sur sa lecture ». Le bronze est assurément une sculpture romantique qui regarde vers le début du siècle tandis que le plâtre (et surtout le marbre) évoque davantage l’influence michelangelesque.
Si toutes ces références sont exactes, il faut néanmoins se méfier de vouloir, dans les sculptures de Carpeaux, rechercher à tout prix des influences directes d’œuvres antérieures comme le catalogue le fait beaucoup3 risquant ainsi de cacher la véritable originalité de Carpeaux. Celui-ci ne se résume pas aux influences qu’il a subies, indéniables, il va bien au delà. Ugolin est unique, tout à la fois somme de ce qui l’a précédé et point de départ de nouvelles orientations dans la sculpture française (on pense notamment à Rodin qui vouait une grande admiration à son aîné). Carpeaux est suffisamment artiste pour inventer sans avoir systématiquement besoin de modèles.


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4. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
La Danse, 1868
Plâtre - 232 x 148 x 115 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/P. Schmidt
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5. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Saint Bernard prêchant la crosade, 1874
Terre cuite - 46,5 x 17,8 x 14,1 cm
Valenciennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/R.-G. Ojéda / T. Le Mage

La carrière – courte – de Carpeaux lui aura donné l’occasion de créer quelques sculptures monumentales qui furent souvent menées parallèlement. L’exposition, comme pour Ugolin, regroupe pour toutes ces commandes des dessins préparatoires, des esquisses en terre cuite, des plâtres et des modèles parfois à demi-grandeur, comme pour le décor du Louvre ou La Danse (ill. 4). Il est fascinant de voir comment le sculpteur élabore ses compositions, changeant jusqu’au dernier moment, se battant contre ses commanditaires, contre les architectes, notamment Lefuel qui ne veut pas que la sculpture dépasse les limites qu’il lui impose, obligeant Carpeaux à faire appel à l’Empereur pour les départager.
En dehors des commandes abouties (celles citées ci-dessus, la Fontaine de l’Observatoire et le monument à Watteau qui ne fut achevé qu’après son décès), le sculpteur eut d’autres projets donc plusieurs sont exposés ici. On appréciera particulièrement la vigueur et le mouvement de son Saint Bernard prêchant la croisade dont rend compte une petite esquisse en terre cuite (ill. 5) et, surtout, du Monument au maréchal Moncey pour un concours destiné à orné la place de Clichy. Une esquisse extraordinaire en plâtre est conservée au Petit Palais à Paris (ill. 6) et un dessin non moins frappant, une gouache noire et blanche, tout en contraste, à Valenciennes (ill. 7). Là encore, on peut faire référence à beaucoup d’exemples du passé (Géricault et son Radeau de la Méduse notamment, une source d’inspiration évidente chez Carpeaux), mais le sculpteur crée surtout une œuvre parfaitement originale qui aurait constitué un des monuments les plus impressionnants de Paris s’il avait été mené à bien.


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6. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Esquisse du monument au maréchal Moncey, 1861-1864
Plâtre - 167 x 110 x 110 cm
Paris, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts
Photo : P. Perrain/Petit Palais/Roger-Viollet
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7. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Projet d’un monument au maréchal Moncey, 1861-1864
Gouache noire et blanche, encre, sur papier brun
92,5 x 65,8 cm
Valenciennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/P. Schmidt

Dans l’art religieux aussi, Carpeaux est un maître. On voit dans l’exposition la belle Mater Dolorosa en marbre acquise récemment par le Sterling & Clark Institute (voir la brève du 25/10/11) mais ce sont surtout ses esquisses en terre cuite, pour des sculptures finalement non réalisées, qui retiennent l’attention. Probablement en un temps très court, avec un peu d’argile, l’artiste modèle des œuvres d’une puissance rare comme une Pietà (ill. 8) ou une Descente de croix (ill. 9). Quant à Notre-Dame du Saint-Cordon, qui n’aboutit finalement qu’à un grande modèle en plâtre, il donne lieu à un de ces superbes dessins tout en gris et en blanc dont l’artiste a le secret. Si l’expression « dessin de sculpteur » a un sens, c’est bien pour lui.


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8. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Pietà, 1864
Terre cuite - 29,1 x 17,9 x 15,1 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art
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9. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Descente de croix, 1865-1870 (?)
Terre cuite - 41 x 35,9 x 12 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Didier Rykner

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10. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Louis-Maximilien Beauvois, 1862
Bronze - 65,4 x 38,9 x 32,7 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/G. Blot

Carpeaux fut également un maître du portrait. Là encore, le Musée d’Orsay en réunit un ensemble très représentatif parmi lesquels se distinguent quelques œuvres majeures. Les bronzes comme les plâtres transcrivent au mieux le travail de Carpeaux. Curieusement, celui-ci ne fit pratiquement aucun buste original en terre cuite. Celui de son frère, Charles Carpeaux, est une exception (il estampa le plâtre original pour le retravailler). Parmi les bronzes, on retiendra le buste de Louis-Marie Beauvois (ill. 10) et celui de son ami proche, le peintre Bruno Chérier (ill. 11). Pour les marbres, si Carpeaux utilisaient comme ses confrères des praticiens qui transcrivaient ses œuvres, il lui arrivait de tenir le ciseau. Le buste de la Princesse Mathilde eut un grand succès. On pourra cependant lui préférer ceux de Dumas fils (ill. 12) et de son épouse. Quant à Gérôme, un autre ami proche du sculpteur, on peut admirer ici à la fois le bronze (Orsay) et le marbre (Getty), dans une formule originale soulignée dans le catalogue, la « découpe inégale de la poitrine au dessus du cartouche de style classicisant » qui aura une postérité chez les successeurs de Carpeaux, notamment Rodin et Alfred Gilbert. Ce qui frappe, finalement, c’est la variété que le sculpteur sait donner à ses différents portraits, ne se cantonnant pas à une seule formule.


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11. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Bruno Chérier, 1874-1875
Bronze - 61,6 x 30,1 x 25,5 cm
Valenciennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/R.-G. Ojéda
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12. Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875)
Alexandre Dumas fils, 1874
Marbre - 81 x 60,3 x 39 cm
Paris, Comédie Française
Photo : Comédie-Française

La dernière section (du catalogue, car l’exposition, en raison de la disposition des lieux, se clôt sur la Danse) est intitulé « Naufrages ». Naufrages représentés dans certaines œuvres, naufrage de son mariage qui ne résiste pas à sa jalousie maladive, naufrage de sa vie même, qui se termine précocement d’un cancer de la vessie qui le mine depuis plusieurs années. Les tendances sombres de Carpeaux qu’il avait laisser voir dans son Ugolin ne le quittèrent jamais : les œuvres présentées ici, d’une violence qui relève du romantisme noir, sont de dates différentes, montrant un esprit torturé. Ce n’est sans doute pas par hasard qu’il pratiqua aussi fréquemment l’autoportrait peint (ses meilleures œuvres dans ce domaine où il se révèle assurément moins doué que pour la sculpture) dont plusieurs sont réunis dans l’exposition. Cet exercice qu’il pratique jusqu’à la fin (son probable dernier autoportrait est appelé Carpeaux criant de douleur) agit peut-être comme une thérapie.
Carpeaux meurt à 48 ans, dans des peines extrêmes mais sans cesser de pratiquer son art. On conclura ici sur cette belle formule de James Draper : « Ainsi s’accomplit la prédiction de David d’Angers : jusqu’au bout, sans relâche, les doigts de Carpeaux auront modelé la glaise ».


Commissaires : Édouard Papet et James David Draper.


Sous la direction d’Édouard Papet et de James David Draper, Jean-Baptiste Carpeaux, Gallimard, 2014, 360 p., 49 €. ISBN : 9782070145935.


Informations pratiques : Musée d’Orsay, 62, rue de Lille, 75007 Paris. Tél : + 33 (0)1 40 49 48 14. Ouvert tous les jours sauf le lundi, de 9 h 30 à 18 h, jusqu’à 21 h 45 le jeudi. L’exposition n’est pas séparée du parcours du musée.


Didier Rykner, jeudi 14 août 2014


Notes

1Elle est due à l’équipe interne du musée dirigée par Virginia Fienga.

2Il démontre que, lorsque le propos est bien articulé et que toutes les œuvres présentées sont analysées dans les essais, il est possible de se passer de notices. Seul défaut : les renvois vers les œuvres cataloguées ou vers les figures devraient s’accompagner du numéro de page ce qui éviterait beaucoup de temps à les rechercher lors de la lecture.

3C’est particulièrement le cas de James Draper dans ses essais, au risque d’éventuellement se tromper : celui intitulé « Carpeaux et la sculpture française » n’est sur ce point pas entièrement convaincant, de nombreux rapprochements étant trop hypothétiques. Par exemple, les comparaisons entre le buste de Pierre-Honoré de Beauveset par Jean-Baptiste II Lemoyne (Lisbonne, Museu Calouste Gulbenkian) et celui de Gérôme, ou entre le buste d’Antoine-Joseph Pater de Jacques-François-Joseph Saly (Valenciennes, Musée des Beaux-Arts) et celui d’Alexandre Dumas fils (ill. 12) ne sont pas du tout concluantes.





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