Les Ballets Suédois : une compagnie d’avant-garde (1920-1925)


Paris, Bibliothèque-musée de l’Opéra, du 11 juin au 28 septembre 2014.

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1. Per Krohg (1889 - 1965)
Affiche pour la première saison
des Ballets Suédois
, 1920
Paris, Bibliothèque Musée de l’Opéra
Photo : BNF/BMO

Si leurs rivaux russes étaient virtuoses, les Ballets Suédois étaient audacieux. L’Opéra de Paris leur consacre une exposition et rappelle la place qu’ils tinrent au sein de l’avant-garde internationale durant leur courte existence, de 1920 à 1925 : par eux, la danse fusionna avec d’autres arts, scéniques et plastiques ; avec eux, collaborèrent des artistes, écrivains et musiciens de renom.
Le parcours s’ouvre sur les trois acteurs principaux de cette aventure : Rolf de Maré, riche collectionneur suédois désireux de créer une compagnie de danse, Jacques Hébertot, homme de lettres avisé qui sut imposer la troupe sur la scène parisienne, Jean Börlin enfin, danseur génial qui fut aussi l’unique chorégraphe des vingt-six créations de la troupe. C’est d’ailleurs pour cette raison que les Ballets Suédois ne se produisirent pas à l’Opéra de Paris : son directeur, Jacques Rouché, était pourtant prêt à les accueillir, mais à la condition de faire appel au célèbre chorégraphe des Ballets Russes, Michel Fokine, afin d’assurer le succès de leurs spectacles. Rolf de Maré refusa, désireux de ne confier la chorégraphie des Ballets Suédois qu’au seul Börlin.

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2. Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923)
Jenny Hasselqvist
Affiche pour le ballet Iberia, 1920
Paris, Bibliothèque Musée de l’Opéra
Photo : BNF/BMO

Aussi la compagnie fit-elle ses premiers pas de danse en 1920 sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées dont Jacques Hébertot avait pris la direction, sous la responsabilité financière de Maré. C’est d’ailleurs la fortune de leur mécène qui assura un temps une indépendance aux ballets et, avec elle, la liberté d’innover. C’est aussi le sens de la communication d’Hébertot qui leur permit de se faire connaître. On peut admirer une série d’affiches illustrées, aux couleurs vives, que diffusa Hébertot, alors que les Russes utilisaient surtout des affiches typographiques. L’une des premières, conçue par Per Krohg, montre Börlin dans un costume suédois (ill. 1) ; elle est présentée au côté de son modèle peint à l’huile, retrouvé et restauré pour l’occasion. D’autres, réalisées par Steinlen, mettent également en valeur un seul des danseurs : ici Jean Börlin, là Jenny Hasselquist (ill. 2). Les commissaires les ont placées au centre de la rotonde du Palais Garnier et confrontent l’image au verbe en déployant derrière elles des panneaux de citations tirées notamment des critiques - bonnes et mauvaises - de la presse. Car les Ballets Suédois firent couler de l’encre et provoquèrent engouement et scandale. Il est dommage cependant que les sources de ces citations ne soient pas clairement précisées dans la salle.

L’exposition ne présente que des œuvres issues des collections françaises. Rolf de Maré, qui fonda les Archives internationales de la danse en 1931, décida en 1952 de partager les collections de l’institution entre la France et la Suède, et donna à la bibliothèque de l’Opéra les livres, les périodiques, les estampes, les photographies ainsi que les collections ethnographiques. On y trouve en outre quelques objets relatifs aux Ballets Suédois, plus spécifiquement des costumes de scène - la Bibliothèque-musée de l’Opéra conserve les seuls costumes connus à ce jour de la compagnie -, des maquettes de décors, des affiches... La BnF détient quant à elle le fonds Jacques Hébertot dans son département des Arts et Spectacles. Ces œuvres sont complétées par des pièces d’institutions publiques et de collections privées.
Le catalogue, de même format que celui de l’exposition consacrée en 2009 aux Ballets Russes de Diaghilev, a pour intérêt d’offrir un inventaire complet des vingt-six ballets (et non vingt-quatre comme on le dit souvent), précisant pour chacun le nom du compositeur, du créateur des décors et des costumes, du chorégraphe (toujours le même !), la date de la première représentation et la distribution. Il contient également – outre un index - une chronologie des spectacles ville par ville.


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3. Nils de Dardel (1888–1943)
Ésquisse de décor pour Maison de fous, 1920
Crayon, aquarelle, gouache
Paris, Bibliothèque Musée de l’Opéra
Photo : BNF/BMO
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4. Jean Börlin dans Maison de fous (rôle du Prince), 1920
Photo d’Isabey
Paris, Bibliothèque Musée de l’Opéra
Photo : BNF BMO

La compagnie se fit d’abord connaître par un répertoire scandinave : il fallait offrir du folklore au public, de la couleur locale afin de contrebalancer l’identité slave des Ballets Russes. Évocation d’une fête populaire, célébrant la nature et le retour de la lumière après l’hiver, La Nuit de Saint-Jean (1920) fut une réussite chorégraphique et musicale avec un décor champêtre et naïf du peintre suédois Nils de Dardel. Dansgille (1921) eut ensuite un succès international grâce à son exotisme national : le décor fut réalisé d’après un tableau de Mats Olof Andersson (1848), les danseurs étaient vêtus de costumes suédois régionaux et leurs pas se souvenaient des danses traditionnelles. C’est une atmosphère bien différente que celle de La Maison de fous (1920), qui fut la première tentative de danse libre et d’improvisation. Ce drame psychologique est emprunté à l’auteur Pär Lagerkvist. Nils de Dardel, encore lui, traduit parfaitement l’idée de cauchemar par un décor halluciné, dont on peut en admirer deux esquisses montrant un personnage contorsionné auquel répond une photo de Jean Börlin, le corps désarticulé (ill. 3 et 4). Le Porcher (1924) enfin, rend un hommage à Andersen et l’on pourra voir une maquette de costume dessinée par Alexandre Alexeieff.
Mais la compagnie mit aussi en scène d’autres cultures, italienne avec La Jarre (1924) dont le décor fut conçu par Giorgio De Chirico, espagnole avec le ballet Iberia (1920) confié aux pinceaux de Steinlen, française aussi avec Le Tombeau de Couperin (1920).

La culture visuelle de Jean Börlin était riche et composite : il s’inspira des arts de la scène les plus divers, du tournoiement des derviches à la danse baroque, en passant par les marionnettes. L’exposition présente des photographies du danseur dans des postures et des costumes variés, que René Crevel interprète dans des aquarelles vives et poétiques.
Börlin puisait aussi directement dans les arts plastiques, notamment dans les œuvres que collectionnait Rolf de Maré aussi bien le Greco que les Cubistes, Picasso, Braque, Léger. « Chaque tableau qui fait sur moi une impression se transforme insensiblement en danse. Je suis redevable aux maîtres anciens aussi bien qu’aux modernes. Ils réveillent en moi des pensées, de nouvelles idées et de nouvelles danses »1. Le chorégraphe ne cherchait pas à reproduire ces peintures, il les transfigurait sur scène. Il développa ainsi le principe du tableau vivant, travaillait les poses, les gestes, les expressions du visage, proposa une « pantomime scénique » selon l’expression de Serge Lifar2. Il créa le ballet El Greco en 1920, tandis que son Arlequin semblait emprunté à Picasso dont Rolf de Maré possédait Au lapin agile.


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5. D’après Fernand Léger (1881–1955)
Costume pour Skating rink, 1922
Paris, Bibliothèque Musée de l’Opéra
Phooto : BMO/BNF
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6. Fernand Léger (1881–1955)
Projet de décor pour La Création du monde, 1923
Gouache
Paris, Bibliothèque Musée de l’Opéra
Phooto : Bmo/BnF/ADAGP, Paris 2014

Jean Cocteau, qui conçut pour les Ballets Suédois Les Mariés de la Tour Eiffel (1921) avec des costumes très contraignants de Jean Hugo, et une musique du Groupe des Six, salua la capacité de Jean Börlin et de sa troupe à créer « un genre théâtral qui n’est pas le ballet proprement dit », un genre « plus conforme à l’esprit moderne […] où la féerie, la danse, l’acrobatie, la pantomime, le drame, la satire, l’orchestre, la parole » sont combinés3.
Autre écrivain célèbre ayant collaboré avec eux, Paul Claudel avait d’abord écrit L’Homme et son désir pour Nijinski, mais Diaghilev refusa le projet et les Ballets Suédois le récupérèrent en 1921, avec les costumes d’Audrey Parr et la musique - critiquée - de Darius Milhaud. Dans ce « poème plastique », Börlin interprétait un Indien de la forêt amazonienne qui fut salué par Eugène Marsan comme un « génie de la statuaire ». De fait, Bourdelle écrivit avec admiration que « Jean Börlin peint et sculpte dans l’espace, et c’est bien l’école profonde que la danse comprise ainsi »4.
Le danseur fit preuve de virtuosité lorsqu’il fallut imiter les mouvements d’un patineur à roulettes dans Skating rink, en 1922, dont le décor cubiste et les costumes aux motifs géométriques étaient la création de Fernand Léger (ill. 5). Pierre de Lapommeraye y vit une œuvre « cubico-philosophique »5. Fernand Léger collabora aussi à La Création du monde « ballet nègre » et cubiste, dont les esquisses de décors sont confrontées dans l’exposition à une œuvre du Quai Branly (ill. 6). C’est Blaise Cendrars qui rédigea le livret et l’on devine une complicité entre le scénariste, le peintre et le chorégraphe.


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7. Ballet Relâche, 1924
Photo d’Isabey
Paris, Bibliothèque Musée de l’Opéra
Photo : BNF/BMO
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8. Photo par Man Ray de Cinésketch de Francis Picabia
Marcel Duchamp et Bronia Perlmutter en Adam et Ève
d’après un tableau de Lucas Cranach l’Ancien, 1924
Négatif gélatino-argentique sur plaque de verre
Paris, Musée national d’Art moderne

Les deux derniers spectacles, Relâche et Cinésketch furent créés en 1924 par Francis Picabia. Il conçut d’abord Relâche (ill. 7) en collaboration avec Erik Satie et Jean Börlin, mais aussi René Clair, qui réalisa un intermède cinématographique, Entr’acte, dans lequel Börlin fit ses premiers pas d’acteur. Relâche est davantage une expérience artistique qu’un ballet, et provoqua d’ailleurs un véritable scandale. Inspiré de La Mariée mise à nu par ses Célibataires, même, dit Le Grand Verre de Duchamp, il traduit le mouvement perpétuel, l’énergie vitale et le pouvoir des gestes du quotidien. Börlin offrit une chorégraphie proche de la « non-danse ».
On retrouve le lien entre la danse et l’art cinématographique dans Cinésketch (1924), spectacle qui fut présenté une seule fois au réveillon du Nouvel An. Influencée par le music-hall, le café-concert, le cabaret, le cinéma, le cirque, cette revue prenait le contrepied du cinéma qui s’inspirait alors du théâtre. Man Ray photographia à cette occasion Marcel Duchamp et Bronia Perlmutter dans un tableau vivant inspiré de Lucas Cranach, Adam et Eve, pas totalement nus, pas totalement hors du temps, puisque l’un a une montre au poignet, l’autre un collier autour du cou (ill. 8). Picabia proposa ce soir là ce qu’on appellerait plus tard un happening. « J’aime mieux les entendre crier qu’applaudir » disait-il, pourtant cette œuvre continue d’influencer les artistes, aujourd’hui encore.

Commissaires : Mathias Auclair, Frank Claustrat, Inès Piovesan


Collectif, Les Ballets Suédois : une compagnie d’avant-garde (1920-1925), Gourcuff Gradenigo 2014, 156 p., 29 €. ISBN : 9782353401864.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques  : Bibliothèque-musée de l’Opéra - Palais Garnier. Ouvert tous les jours de 10h à 17h. Tarif : 10 €.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, dimanche 31 août 2014


Notes

1Jean Börlin, Paris-Journal, 25 mai 1923. Catalogue de l’exposition p. 27.

2Serge Lifar, cité dans le catalogue de l’exposition p.28.

3Jean Cocteau cité dans le catalogue de l’exposition p. 102.

4Antoine Bourdelle cité dans le catalogue de l’exposition p.28.

5Pierre de Lapommeraye cité dans le catalogue de l’exposition p. 29.





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