Françoise Nyssen va imposer la parité pour les collections du Louvre


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1. Sofonisba Anguissola (1530/40-1625)
Autoportrait
Huile sur toile
Łańcut, Musée
Photo : Wikimedia/Domaine public
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Le 7 février, Françoise Nyssen a prononcé, lors du comité ministériel, un discours pour l’égalité entre les hommes et les femmes. « Moins d’un artiste sur quatre ­exposé dans un fonds régional d’art contemporain est une femme. Moins d’un long-métrage sur quatre agréé en France est réalisé par une femme. Moins d’un tiers des œuvres programmées dans nos théâtres publics sont signées par des femmes (…). On ne compte que trois femmes à la tête des dix-neuf centres chorégraphiques nationaux… » a-t-elle déclaré scandalisée, promettant un recours aux quotas de progression (Le Monde, 7/2/18).

Les quotas, le grand mot est lancé. Mais personne, dans les musées nationaux, ne s’attendait à la dernière mesure qu’elle vient d’annoncer officieusement aux principaux directeurs de musée nationaux. Françoise Nyssen s’est en effet indignée que les œuvres accrochées aux cimaises de ces établissements soient essentiellement dues à des artistes masculins. « Cela ne peut plus durer. On ne peut pas continuer à invisibiliser les femmes artistes, et il est nécessaire que le ministère de la Culture et les établissements qui dépendent de lui soient exemplaires dans ce combat. La culture, ce n’est pas un supplément d’âme. C’est pourquoi j’ai décidé que d’ici 2022, soit à la fin du mandat d’Emmanuel Macron, il y aurait autant d’œuvres de femmes que d’hommes présentées au public. Et nous commencerons pas le Louvre. »

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2. Micheline Wautier (1617-1689)
Le Triomphe de Bacchus, 1655
Huile sur toile - 295 x 378 cm
Vienne, Kunsthistorisches Museum
Photo : KHM
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Si Jean-Luc Martinez est apparu un peu surpris, il n’a pas osé dire non à la ministre. Selon nos informations, il aurait commencé à faire répertorier par ses équipes tous les tableaux peints par des femmes dans les collections du musée. Une de nos sources nous a confié que cela risquait d’être très difficile : « nous avons regardé, et cela commence mal : il n’y a au Louvre aucun Lavinia Fontana, aucun Sofonisba Anguissola (ill. 1). Nous n’avons pas non plus d’Artemisia Gentileschi, alors que nous aurions pu en acheter un chez Leclère il y a quelques semaines (voir la brève du 6/12/17). C’est trop bête. Pas non plus de Micheline Wautier (ill. 2), ni d’Elisabetta Sirani, aucun Anna Waser…. » Le président du Louvre n’a pas caché sa consternation à l’AFP : « C’est tragique. La ministre a raison, le Louvre est un musée sexiste et nous ne nous en rendions même pas compte ! Heureusement que nous avons trois Louise Moillon, plein d’Elisabeth Vigée-Lebrun, un chef-d’œuvre de Madame Benoist… Et par chance, un Josefa da Obidos nous a récemment été offert (voir la brève du 22/9/16). Mais il reste que nous allons devoir mettre les bouchées doubles. »

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3. Lavinia Fontana (1552-1614)
Consécration à la Vierge, 1599
Huile sur toile - 276,8 x 184,4 cm
Marseille, Musée des Beaux-Arts
Photo : Gérard Bonnet-Magellan
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Françoise Nyssen aurait décidé de lancer une action forte et de débloquer 50 millions d’euros pour acheter uniquement des œuvres d’artistes féminins. Elle a également interdit jusqu’à nouvel ordre toute acquisition d’œuvre due à un homme. Jean-Luc Martinez ajoute : « Nous avons engagé avec certains musées de province des négociations. Ainsi, nous allons déposer cinq Vouet à Marseille en échange de leur Lavinia Fontana (ill. 3), et dix-huit Delacroix à Orléans en échange d’un Marie-Amélie Cogniet (ill. 4). Nous allons même y rajouter huit autres grands tableaux romantiques, dont la Tentation du Christ d’Ary Scheffer. Ça va faire plaisir à Olivia Voisin, et de toute façon on ne pourra plus les montrer… »

La ministre a décrété une date butoir : en 2022, ce sera la parité absolue, en tout cas pour le Louvre qui doit montrer l’exemple. Et comme il sera impossible, avec tout le budget du monde, d’acquérir suffisamment d’œuvres pour équilibrer l’accrochage actuel, celui-ci sera très réduit. « Dans le meilleur des cas, nous arriverons peut-être à cent tableaux de femmes… » estime avec prudence Sébastien Allard, le directeur du département des peintures. « Nous pourrons donc accrocher cent tableaux d’hommes, c’est ça la parité que veut la ministre. Il faut prendre cela comme une occasion de se renouveler, et d’avoir un accrochage moins serré, avec des confrontations stimulantes. »

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4. Marie-Amélie Cogniet (1798-1869)
L’Atelier de Léon Cogniet
Huile sur toile
Orléans, Musée des Beaux-Arts
Photo : Domaine public
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Selon nos informations, les grandes salles du XIXe seront réduites à très peu de toiles. « Comme on ne peut pas bouger le Radeau de la Méduse, c’est lui que nous garderons dans la salle Mollien. Et nous mettrons en face le tableau de Marie-Amélie Cogniet récupéré à Orléans. ». Un conservateur nous explique « C’est vrai que du point de vue de l’histoire de l’art, c’est un peu étrange, mais Jean-Luc Martinez est content de faire plaisir à la ministre, et il y voit la possibilité d’agrandir la boutique du Salon Denon qui pourra s’étendre sur les salles Mollien et Daru. On pourra aussi y vendre des Rubik’s Cubes Constance Meyer et des mugs Rosa Bonheur. Oui, je sais, elle dépend d’Orsay, mais Jean-Luc considère qu’ils sont privilégiés, les femmes peintres étant plus nombreuses dans la seconde moitié du XIXe. Il pense que c’est très injuste. »
Selon une autre source, le Président du Louvre aurait déclaré : « Ça va nous permettre de vendre aussi des gommes la Joconde, et des Victoires de Samothrace en allumettes. J’ai rencontré, dans un dîner, un type formidable qui en fabrique. »

Les autres départements sont également concernés. Aux Antiquités égyptiennes, il n’est pas question d’échapper à la parité des momies. « on est en train de faire des analyses ADN de toutes les momies, au cas où on trouverait des princesses qui ne sont pas répertoriées comme telles » nous a confié une conservatrice. « Mais les départements archéologiques sont moins touchés. La plupart du temps, nous ne connaissons pas le sexe des artistes. On a dit à la ministre que c’était 50/50, elle nous a paru rassurée ».
Du côté des sculptures, si on est confiant pour le Moyen Âge, on est inquiet pour les siècles suivants. Heureusement, et contrairement au département des peintures avec Artemisia Gentileschi, ils avaient eu le nez creux en préemptant il y a une semaine une terre cuite de Félicie de Fauveau (voir la brève du 21/3/18). « Mais bon, malgré tout, les cours Marly et Puget vont paraître bien vides… ». Agacé par notre dernier article, il semblerait que Jean-Luc Martinez ait décidé d’y installer les ateliers.

Quoi qu’il en soit, en privé, le président du Louvre se félicite d’avoir lancé le chantier des réserves de Liévin. « On a vu grand, comme ça on aura de la place pour stocker tout ce qu’on ne pourra plus exposer ». Oui, mais. Il se murmure que Françoise Nyssen pourrait vouloir aller plus loin : « Est-il normal qu’il y ait des réserves avec seulement des œuvres d’homme ? C’est, je le pense, tout à fait scandaleux. » Prochaine étape donc : les réserves du Louvre pourraient être épurées. Et du coup selon Jean-Luc Martinez, il n’y aurait plus besoin des réserves à Liévin. « Carrefour nous a déjà contacté, il veulent en faire une des plus grande zone commerciale d’Europe ». Et que vont devenir les œuvres ? Il se murmure que l’Arabie Saoudite s’ouvrant à la culture, un Louvre-Ryad serait à l’étude où l’on pourrait déposer une grande partie des collections : « Ça tombe bien, la parité, là bas, ce n’est pas vraiment leur truc » conclut le président du Louvre.


Didier Rykner, dimanche 1er avril 2018





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