Les étranges pratiques managériales du département des arts graphiques du Louvre


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Hans Holbein le jeune (1497-1543)
L’Humiliation de l’empereur Valérien
par Shapur roi de Perse
Plume, encre et lavis gris, aquarelle - 28,5 x 26,8 cm
Bâle, Kunstmuseum
Photo : Wikimedia/Domaine public
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Les fonctionnaires de catégorie A sont « chargés de fonctions de conception, de direction et d’encadrement1 ». Ils correspondent donc à des cadres. L’une des caractéristiques des cadres est « l’autonomie qu’emportent les fonctions exercées qui permet au salarié de fixer lui-même les rythmes, contours et modalités de son travail dans le respect des orientations générales fixées par l’entreprise2 ». Plus généralement, un cadre dispose d’une certaine autonomie pour exercer sa mission.

Un conservateur de musée est un agent de catégorie A, donc un cadre. Une de ses missions est d’étudier les collections qu’il conserve et de mener des recherches sur celles-ci dans le cadre de l’élaboration de catalogues des collections, de commissariat d’expositions, de participation à des colloques ou d’écritures de livres ou d’articles en rapport avec son domaine d’étude. Cela paraît évident, mais il est bon de le rappeler tant ce qui va suivre est, au sens strict, ahurissant et incroyable.

Pour assurer ces missions, un conservateur ne peut donc se contenter de rester à son bureau, dans son musée. Il est amené régulièrement à mener des recherches en bibliothèques ou en archives, à rencontrer des personnes extérieures (collègues conservateurs notamment), à se déplacer pour voir des œuvres dans d’autres musées, etc. C’est une des bases de son travail, qu’il a toute latitude d’organiser en tant que cadre, dans le respect évident des astreintes, des réunions de services ou de toute autre raison qui impose qu’il soit présent à son poste, dans son musée. Il est par ailleurs normal qu’il informe son supérieur hiérarchique de son absence ponctuelle du musée pour ses recherches ou toute autre mission, comme n’importe quel cadre dans n’importe quelle entreprise. La Tribune de l’Art est une entreprise comme une autre, les deux journalistes que nous employons ont ainsi toute latitude pour organiser leurs journées. Si elles doivent se déplacer, il suffit qu’elles nous préviennent de manière informelle juste avant (un mail ou un SMS suffit).

Tout cela paraît évident. Mais au Louvre, rien, manifestement, n’est évident.

Certes, ce n’est pas tout le Louvre qui est concerné. Seulement le département des Arts Graphiques dirigé par Xavier Salmon. Celui-ci a en effet décidé que les conservateurs de son département devaient demander une semaine à l’avance l’autorisation de se rendre à l’extérieur du musée dans le cadre de leur travail3. S’ils ont besoin d’aller en bibliothèque ou en archives, ils doivent donc le prévoir une semaine à l’avance, et l’indiquer sur un agenda interne au musée. Inutile de dire que cette contrainte est contraire à la définition d’un poste de cadre, et donc d’un conservateur de musée, et qu’elle nuit évidemment à l’exercice normal de leur mission.

Lorsque nous avons appris cette obligation, cela nous a paru si incroyable que nous avons interrogé le Louvre et Xavier Salmon. Celui-ci nous a fait la réponse suivante, que nous donnons ici in extenso : « Effectivement les agents du département préviennent une semaine à l’avance de leurs rendez-vous ou activités de recherche à l’extérieur du musée en remplissant un tableau informatique commun à l’ensemble des personnels du Louvre (workey). Ils ont ainsi l’assurance d’être couverts en cas d’accident et nous savons quelles sont les personnes présentes au sein des espaces en cas d’évacuation incendie par exemple. »
Comme je répondais mon étonnement, Xavier Salmon a ajouté (là encore, sa réponse est intégralement reproduite) : « Cette procédure permet aux conservateurs et à tous les autres membres de l’équipe de gérer leur temps de recherche extérieure comme ils le souhaitent, et ce d’autant plus qu’en cinq ans elle ne m’a jamais conduit à m’opposer à ce temps de travail extérieur. Le tableau commun à l’ensemble des agents du musée est un outil qui peut paraître contraignant à certains mais qui assure leur protection hors de l’établissement. Cela s’applique d’ailleurs à la plupart des musées et facilite la gestion du temps de travail des personnels. »

Nous préciserons plusieurs points : d’une part, si ce tableau est commun « à l’ensemble des agents du musée » (ce que nous n’avons pas pu vérifier), il est faux de laisser penser que tous les conservateurs du Louvre doivent donner leur emploi du temps une semaine avant (et c’est heureux). Par ailleurs, Xavier Salmon s’est déjà opposé plusieurs fois à du « temps de travail extérieur » contrairement à ce qu’il affirme.

Non, heureusement, cette manière de faire ne s’applique pas à « la plupart des musées ». Nous avons interrogé plusieurs d’entre eux, en France et à l’étranger, et tous nous ont ri au nez devant une question aussi incongrue.
On pourra, au choix, rire ou se désespérer qu’au Louvre un directeur de département puisse estimer que ce type de management permet aux conservateurs de « gérer leur temps de recherche extérieur comme ils le souhaitent » ou que cela « facilite la gestion du temps de travail des personnels ». Il s’agit au contraire d’une vexation scandaleuse pour des cadres du niveau des conservateurs d’autant qu’il est encore plus nécessaire pour ceux du Louvre de se déplacer, notamment à la bibliothèque de l’Institut national de l’histoire de l’art, depuis que la bibliothèque centrale des musées nationaux y a été transférée.
Enfin, il est tout aussi faux de prétendre qu’un cadre doit demander une semaine avant l’autorisation de sortir de son lieu de travail pour être couvert par l’assurance. Mais on sera ravi de constater que Xavier Salmon aime ses conservateurs au point de vouloir toujours avoir l’œil sur eux, pour qu’ils ne restent pas coincés, seuls et abandonnés de tous, si un incendie venait à se déclarer au Louvre. Voilà une attitude qui l’honore.


Didier Rykner, mardi 3 avril 2018


Notes

3Nous parlons bien évidemment de déplacement à Paris ou en proche banlieue, pas d’une mission en province ou à l’étranger pour laquelle il est normal de s’y prendre un peu plus tôt et de faire valider le déplacement.





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