Escalier de la BnF : les faux arguments budgétaires qui justifient sa destruction


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Jean-Louis Pascal (1837-1920)
Escalier menant au Cabinet des Médailles
Paris, Bibliothèque nationale, site Richelieu
Photo : Didier Rykner

Dans un article intitulé « Filippetti a l’esprit d’escalier », le Canard Enchaîné, sous la plume de David Fontaine, donne des précisions sur la décision du ministère de livrer l’escalier de Jean-Louis Pascal aux appétits destructeurs de la Bibliothèque nationale.
On y apprend ainsi que l’escalier inscrit aux monuments historiques dont nous contons depuis maintenant plusieurs années les mésaventures tragiques1, a donné lieu à un « furieux débat » au sein du cabinet d’Aurélie Filippetti. Celle-ci était en effet, comme nous l’avions d’ailleurs écrit, résolue à sauver l’escalier. Mais d’après un fonctionnaire de la Direction du Patrimoine cité par le Canard : « paradoxalement, maintenir l’escalier coûterait aujourd’hui de 8 à 10 millions d’euros supplémentaires ! » L’auteur de l’article ne se laisse évidemment pas prendre à cet argument grotesque, ajoutant ainsi : « Tandis que démolir et reconstruire à neuf coûterait bien sûr moins... ».

L’explication de ce surcoût serait le suivant : pour le sauver, il faudrait « modifier le projet architectural, demander un permis de construire, décrocher un nouvel agrément de sécurité, ce qui ferait prendre au minimum dix-huit mois de retard supplémentaire au chantier... ». Officiellement, la ministre qui a donné son feu vert regretterait tout cela. Qu’à cela ne tienne : les arguments de coûts et de délais ne tiennent absolument pas comme nous sommes heureux de pouvoir le lui démontrer ici-même.

En effet, nous l’avions déjà dit, Frédéric Mitterrand avait d’abord décidé de conserver l’escalier, avant d’autoriser sa destruction à la veille de son départ du ministère comme il le reconnaît piteusement dans son livre « La Récréation »2. Mais ce qu’on oublie peut-être, c’est que le 22 avril 2010, Claire Bommelaer révélait dans le Figaro que celui-ci avait demandé à l’architecte et à la Bibliothèque nationale de France un contre-projet qui devait être remis en novembre 2010.
Nous avions demandé à la Bibliothèque nationale si ce contre-projet avait été réalisé, et si nous pouvions le consulter. Celle-ci nous avait répondu (le 9 mars 2012) : « Bruno Gaudin a étudié des variantes incluant le maintien de l’escalier comme le ministre l’avait demandé », mais toutes nos demandes de consultation de ces variantes sont restées vaines.
Nous avons pu lire une note datée du 19/10/13 émanant d’Isabelle Maréchal (chef de service en charge du patrimoine à la direction générale des patrimoines), à l’attention du conseiller en charge du patrimoine de la ministre de la Culture, où celle-ci résumait l’état du dossier et précisait : « La démolition de l’escalier d’honneur soulevant cependant des interrogations de la part notamment d’historiens de l’art, le ministre de l’époque [Frédéric Mitterrand] a souhaité que le maître d’œuvre complète son projet par une étude présentant des alternatives à la démolition et à la création d’un nouvel escalier. Une présentation avec maquettes le 15 mars 2012 engageait le ministre à valider le projet de Bruno Gaudin, et donc à accepter la démolition de l’escalier d’honneur, ce qu’il a fait par lettre du 10 mai 2012 adressée à l’architecte ». On a vu comment Frédéric Mitterrand avait été convaincu de la nécessité de cette démolition...

On retiendra de cela deux points qui pourront sans doute compléter l’information du conseiller de la ministre, et donc de la ministre elle-même :

- le précédent ministre demande en avril 2010 à la Bibliothèque nationale et à l’architecte en charge du projet un projet alternatif à la destruction de l’escalier ; l’architecte dispose pour cela de sept mois, ce qui paraît largement suffisant pour aboutir à un résultat sur un sujet tel que : « conserver un escalier pour éviter sa destruction et son remplacement par un autre escalier ». Rappelons que les candidats au prix de Rome ne disposaient que de cinq mois pour réaliser entièrement seuls les plans et les élévations de la construction de monuments tels que des thermes, des mairies ou même... des bibliothèques.

- la présentation au ministre n’a lieu qu’en mars 2012, soit près de deux ans après que ce projet alternatif a été demandé, ce qui devait lui laisser du temps pour le peaufiner.

Dire aujourd’hui que modifier le projet architectural occasionnerait au minimum dix-huit mois de retard alors qu’un ou des projets ont déjà été conçus et qu’en tout état de cause les travaux dans cette partie de la bibliothèque ne commenceront pas avant 2015, voire 2016, est une supercherie à laquelle la ministre ne peut pas croire une seconde. On peut douter également que la délivrance du nouveau permis de construire et l’agrément de la commission de sécurité ne pourraient pas être obtenus d’ici le début de ce chantier. Rappelons que le délai de délivrance d’un permis de construire est de trois mois maximum et que celui d’instruction pour la commission de sécurité dans le cas d’un établissement recevant du public est de six mois maximum3.

Résumons : le (ou les) projet(s) alternatifs à la destruction de l’escalier existe(nt)4 ; les délais maximum d’instruction sont de six mois ; les travaux ne doivent pas commencer avant au mieux dix-huit mois environ. Rien ne s’oppose donc au choix d’un autre projet forcément moins coûteux puisqu’il n’inclura pas la démolition et la reconstruction d’un nouvel escalier.

La question est simple : qui est en charge de la politique patrimoniale en France ? La ministre, ou le président d’un établissement public dépendant de la ministre. Selon le Canard Enchaîné (et selon nous) Aurélie Filippetti s’était déclarée en faveur de la conservation de l’escalier au moins pour des raisons budgétaires. Nous venons de lui démontrer que le surcoût de 8 à 10 millions (un chiffrage réellement extravagant) n’est qu’un faux argument destiné à faire passer ce projet inacceptable. Qui commande dans ce dossier : la ministre de la Culture, ou le haut fonctionnaire Bruno Racine ?


Didier Rykner, jeudi 26 décembre 2013


Notes

1On regrettera d’ailleurs que cet article du Canard, qui donne beaucoup d’informations inédites, ne nous ait jamais cités, alors que nous avons été les premiers à l’évoquer et à le dénoncer, et les seuls à suivre cette affaire depuis le début. Mais l’important est bien d’en parler.

2Il faut le lire pour le croire tant son attitude est pathétique. Voici ce qu’il écrit à la date du 4 avril 2012 : « Ann-Josée Arlot : "Laisse tomber pour l’escalier du carré Richelieu. L’architecte ne peut vraiment pas le garder et son projet tient la route." Soit, en d’autres temps j’aurais continué à résister, mais à quoi bon persister à bloquer cette affaire quand tous ceux qui s’en occupent ont déjà tourné la page. ».

3D’après l’article du Figaro cité plus haut, le président de la BnF, Bruno Racine, explique que l’escalier « pose des problèmes de sécurité lorsqu’il y a beaucoup de monde ». Cet argument sécuritaire n’a jamais été évoqué dans les documents officiels par ceux qui demandent la démolition de l’escalier. Quand on veut détruire un escalier, on l’accuse d’être dangereux.

4Et s’ils n’existaient pas, les responsables seraient la Bnf et l’architecte qui n’auraient pas suivi la demande expresse du ministre.





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