Chronique Semaine de l’Art n° 21 : La mort inéluctable de l’hôtel Drouot ?


Ce texte est la transcription de la chronique de l’émission La Semaine de l’Art n° 21 du 4 juin 2014. Sa lecture est réservée aux abonnés.

La Tribune de l’Art est une revue consacrée au patrimoine et à l’histoire de l’art. Nous ne parlons du marché que lorsqu’un événement a, de ce point de vue, un intérêt pour nos lecteurs ; ainsi, nous consacrons régulièrement des articles aux Salons dédiés à l’art ancien (comme la TEFAF, le Salon du Dessin ou Paris-Tableau), nous signalons les ventes proposant des œuvres importantes ou les expositions de qualité « muséale » chez des marchands, ou encore les enrichissements des musées faits dans les ventes aux enchères et chez les antiquaires.
Nous avions été au courant avant tout le monde en leur temps des graves accusations qui pesaient sur les cols rouges de l’hôtel des ventes ayant abouti à leur expulsion de Drouot, comme nous connaissions les mises en examen à venir de certains commissaires-priseurs – nous savions même dans quel ordre elles auraient lieu - mais nous n’avions pas parlé de ces affaires car elles sortaient clairement de notre champ.
En revanche, l’avenir de l’hôtel des Ventes nous concerne, car il s’agit, comme nous l’avions écrit dans un article récent à propos des acquisitions du Louvre-Abu-Dhabi, d’un excellent endroit pour se former à la connaissance des œuvres et du marché. Sa disparition serait une mauvaise nouvelle pour le patrimoine.

Or, depuis un ou deux ans au moins, à Drouot, rien ne va plus. Non content de fermer pendant trois mois en été pour travaux – ce qui peut à la limite se comprendre – l’hôtel des ventes pratique désormais des ouvertures erratiques, sans même communiquer clairement à ce sujet. Il n’a rouvert que fin janvier, ne se contentant plus de clore ses portes pendant les week-end des congés scolaires. Il a fermé tous les samedis ou presque de février, et on apprend aujourd’hui (c’est écrit sur ses portes) que ce sera une fois de plus le cas du samedi 7 au lundi 9 juin. Pourtant, ce mois est depuis toujours particulièrement actif1.

Pourquoi une telle situation ? La concurrence d’internet et la crise, parfois évoquées, ont bon dos. En réalité, l’hôtel Drouot se révèle incapable d’évoluer. Pratiquant des prix trop élevés, refusant parfois de louer des salles à des sociétés de vente n’ayant pas de part dans Drouot SA, il pousse de plus en plus d’études à ouvrir leurs propres espaces. Il faut lire l’article du Figaro par Béatrice de Rochebouët et Valérie Sasportas paru le 8 mai dernier « Drouot, le grand gâchis » pour comprendre le problème.
Les conséquences sont de plus en plus visibles : les sociétés de vente les plus actives fuient l’hôtel Drouot et ouvrent leurs propres salles. Récemment, Piasa a investi les anciens locaux de Didier Aaron, la jeune société Fauve s’est installé dans un espace du 11e arrondissement, proposant de nombreux services que Drouot n’offre pas, d’autres salles encore s’ouvrent ou vont s’ouvrir en dehors de l’hôtel des ventes, suivant l’exemple précoce de Tajan et d’Artcurial.

Bientôt, pour suivre les ventes aux enchère à Paris, il faudra faire un circuit très complexe entre l’est de Paris, le 9e arrondissement autour de l’hôtel des ventes et le 8e du côté d’Artcurial, de Sotheby’s et de Christie’s.
Il est vraiment dommage que les commissaires priseurs en charge de l’hôtel des Ventes soient à ce point aveuglés qu’ils ne voient pas que Drouot, une institution centenaire, est en train de mourir faute de savoir évoluer. Ce n’est une bonne nouvelle pour personne, et sûrement pas pour les musées qui ont déjà du mal à suivre tout ce qui passe en vente. Comme on le lit dans l’article du Figaro déjà cité : « Drouot n’a pas d’équivalent dans le monde ». Il est à craindre que dans quelques années, tout cela ait disparu.


Didier Rykner, vendredi 20 juin 2014


Notes

1Nous retranscrivons l’article tel que nous l’avons dit à l’antenne ; en revanche, le 9 juin était férié, ce qui nous avait échappé et ce qui explique cette fermeture ; il n’empêche : pourquoi ne pas ouvrir le 7 juin, qui lui n’est pas férié, pour vendre le 10 ?





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