Chambéry : une toile de Beaumont restaurée dans un musée rénové


La Savoie ne devint définitivement française qu’en 1860 et si le musée de Chambéry ne bénéficia pas des envois de l’État qui suivirent l’arrêté Chaptal, il reçut des legs et donations de généreux mécènes parmi lesquels le baron Garriot, collectionneur savoyard établi à Florence, ou encore Victor Emmanuel II, dernier roi de Piémont et premier souverain d’Italie, si bien qu’il conserve aujourd’hui l’une des plus importantes collections de peintures italiennes du XIVe au XVIIIe siècle.


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1. Claudio Francesco Beaumont, (1694-1766)
Hannibal jurant haine aux Romains
Huile sur toile - 330 x 630 cm
Chambéry, Musée des Beaux-Arts
Photo : D.Gourbin
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2. Claudio Francesco Beaumont, (1694-1766)
Alexandre le Grand et la famille de Darius
Huile sur toile - 313 x 611 cm
Chambéry, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musées de Chambéry

Parmi elles, deux toiles monumentales de Francesco Beaumont (ill. 1 et 2), offertes justement par Victor Emmanuel II, racontent les actions édifiantes de personnages illustres : Alexandre se montrant magnanime envers la famille de Darius (sujet tiré de Plutarque, XXXIII, 21), et le jeune Hannibal jurant une haine éternelle aux Romains (épisode tiré de l’Histoire romaine de Tite-Live XXI,1). Alexandre fut restauré en 1966 puis en 2011, tandis qu’Hannibal, sorti des réserves récemment, vient de l’être avec l’aide de la Fondation BNP Paribas, qui a apporté plus de la moitié des quelque 100 000 euros nécessaires, et grâce au savoir-faire de Caroline Snyers et de son équipe de restaurateurs1. Un nouvel accrochage permet en outre de confronter les héros dans un superbe face à face.

L’histoire de ces deux peintures2 baigne malheureusement dans un épais brouillard digne du smog anglais. Appartiennent-elles à une même série consacrée à des exempla virtutis puisés dans l’Antiquité ? C’est probable. Ont-elles été commandées par Victor-Amédée II ou par Charles-Emmanuel III, tous deux ducs de Savoie et rois de Sardaigne respectivement de 1720 à 1730 et de 1730 à 1773 ? Ce n’est pas clair. Étaient-elles destinées au château de Chambéry ou au château de Rivoli ? On ne sait. Elles sont, en tout cas, attestées en 1776 au Palais Royal de Turin, où est également conservé un ensemble de six tapisseries racontant l’histoire d’Hannibal d’après des compositions de Beaumont. Ce tableau serait-il alors lié à ces tapisseries, plutôt qu’au tableau d’Alexandre ? On aimerait bien le savoir. Les uns le présentent comme un pendant à la Famille de Darius devant Alexandre, les autres comme un modèle pour une tapisserie.

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3. Musée de Chambéry
Vue de la façade.
Photo : D. Gourbin

Rappelons que Francesco Beaumont fut nommé premier peintre de la cour du roi de Sardaigne en 1730 et collabora avec l’architecte Juvara qui fit appel à lui pour la décoration du Palazzo Reale. L’artiste, qui participa à la création de la manufacture de tapisseries de Turin, fournit ainsi de nombreux cartons notamment pour des séries sur la vie d’Alexandre, de Jules César, Cyrus, Pyrrhus, Hannibal enfin, dont les hauts faits devaient orner les appartements de la reine ; pour cette série, on connaît aujourd’hui sept pièces de tapisserie.
Beaumont concevait les bozzetti que son atelier transposait en cartons. Parmi les peintres qui se chargèrent de cette dernière tenture apparaissent3 les noms de Giandomenico Molinari, Matteo Boys, Vittorio Rapous, Vittorio Blanchery, Giovanni Pietro Romegiallo, Giovanni Francesco Rigaud. Puis les tapisseries furent tissées à plusieurs années d’écart.
Toutes sont conservées au Palazzo Reale4, sauf une, qu’on a vue passer sur le marché de l’art5, intitulée Les Sagontins remettant leurs richesses à Hannibal. Toutes sont de format vertical, sauf une, La Bataille de Cannes, dont le modello est au Museo Camillo Leone à Vercelli6. L’une des pièces conservées au Palazzo Reale est intitulée Hannibal jurant haine aux Romains mais la composition ne semble pas correspondre au sujet et pourrait représenter un autre épisode.
On connaît en revanche une esquisse à l’huile de Beaumont qui montre de nombreuses similitudes avec la peinture monumentale de Chambéry, le format vertical excepté. Elle se trouve aujourd’hui au Fuji Museum, avec cinq autres modelli dont trois, ceux qui détaillent la prise de Sagonte, sont préparatoires à des tapisseries existantes. On peut penser qu’à l’origine, la tenture devait comporter davantage d’épisodes et que si Beaumont en a conçu les compositions, toutes n’ont pas été tissées.
C’est ce que suggère Nello Forti7 pour la scène d’Hannibal jurant haine aux Romains, estimant que si elle avait été réalisée en tapisserie, elle l’aurait été d’après l’esquisse du Fuji Museum. Le tableau de Chambéry serait donc une œuvre indépendante, dérivée du modello, reprenant des motifs et même une partie de la composition, pour orner les appartements royaux. Tout cela reste hypothétique.

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4. Musée des Beaux-Arts de Chambéry
Espace du deuxième étage.
Collections permanentes
Photo : D.Gourbin

Après plus de deux ans de travaux de rénovation pour un budget de plus de six millions d’euros, le Musée des Beaux-Arts de Chambéry (ill. 3 et 4) a rouvert ses portes en mars 2012 et a été officiellement inauguré le 23 novembre dernier. Sises dans une ancienne halle aux grains, aménagée par l’oublié Ferdinando Caronesi puis surélevée entre 1887 et 1889 par François Pelaz, les œuvres d’art partageaient l’édifice avec les livres jusqu’en 1992, date à laquelle la bibliothèque trouva un autre toit, ce qui permit au musée de s’étaler sur les trois niveaux. Aujourd’hui le cabinet Julien et Frenack a rendu à l’architecture sa lisibilité et l’aménagement des lieux permet désormais d’exposer davantage d’œuvres.
Au rez-de-chaussée les baies vitrées ont été agrandies tandis que de nouveaux espaces d’accueil, d’action culturelle et d’atelier de médiation pour jeune public assurent une fonction pédagogique.

Le premier étage, rythmé de colonnettes métalliques est consacré aux expositions temporaires, le deuxième aux collections permanentes dont la présentation a été repensée. Ce dernier espace a été largement modifié : le plafond a été remonté afin de dégager la verrière pour retrouver une lumière zénithale, ce qui permit aussi d’installer une mezzanine. La présentation chronologique commence par les primitifs savoyards avec La Cène de Godefroy ou le Retable de l’Annonciation. On avance dans le temps tout en restant dans la région avec Jan Kraeck ou Giovanni Carraca (vers 1540-1607), natif d’Haarlem, qui devint portraitiste officiel de la cour des princes de Savoie à Turin, représentant par exemple Charles Emmanuel I, tandis que Maria Giovanni Battista Clementi dit la Clementina (1690-1761) portraitura plus tard les enfants de Charles Emmanuel III. Quant à Jean-Baptiste Peytavin (1767-1855), élève de David, natif de Chambéry, mais actif à Paris, il ne fit pas que des chefs-d’œuvre ; il s’inspira en tout cas des violences faites aux femmes.


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5. Domenico Veneziano (vers 1400-1461)
Portrait de jeune homme
Huile sur panneau - 46,5 x 36,4 cm
Chambéry, Musée des Beaux-Arts
Photos : Musées de Chambéry
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6. Mattia Preti (1613-1699)
Judith et Holopherne
Huile sur toile - 239 x 209
Chambéry, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musées de Chambéry

Le fonds italien constitue le cœur de la collection, avec pour porte-étendard le fameux portrait anciennement attribué à Uccello et très récemment rendu à Domenico Veneziano (ill. 5) depuis l’exposition du Metropolitan consacrée aux portraits de la Renaissance8. On peut aussi admirer le talent de coloriste, le sens décoratif et l’éclectisme du Siennois Bartolo di Fredi dans le Retable de la Trinité (1397). On passe ensuite de Bassano à Guerchin jusqu’à Mattia Preti, auteur de deux superbes tableaux, La Mort de Didon et Judith et Holopherne (ill. 6) qui mériteraient une restauration. Une Sainte Geneviève est de la main de Francesco Trevisani9, maître de Beaumont à Rome tandis qu’un modello pour une Descente de croix est dû à Francesco Solimena. Puis vient la génération suivante avec Tommaso Conca dont La Musique côtoie La Poésie épique.
Outre les Italiens, le visiteur s’arrêtera devant l’imposant portrait d’homme de Joos Van Cleve, et passera de la Rixe des Musiciens, version d’atelier du tableau de Georges de La Tour conservé au Getty, à la scène plus galante du jeune Fragonard, Le jeux de la palette. On pourra aussi apercevoir quelques ivoires ainsi que des céramiques sortie des réserves.

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7. Alexis-Noël Clichy (1792-1871)
Le Col du Grand Saint-Bernard, 1835
Huile sur toile - 113 x 166 cm
Chambéry, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musées de Chambéry

Enfin la mezzanine développe une nouvelle thématique : les paysages des Alpes du Nord de la fin du XVIIIe au XXe siècle. Xavier de Maistre, frère du philosophe, né à Chambéry, mort à Saint-Pétersbourg, est surtout connu pour son ouvrage Voyage autour de ma chambre ; il mena aussi une carrière de peintre, et l’on pourra contempler quelques-uns de ses paysages néoclassiques comme un Paysage à l’ermite, vers 1830 qui a pour pendant un Paysage à la bergère. Beaucoup de Savoyards, au XIXe siècle, allèrent se former à Genève et forgèrent une vision personnelle de ce paysage alpin. Ainsi Claude Hugard de La Tour offre une vue à la fois romantique et réaliste du Mont Blanc. Le Suisse Jean Antoine Linck fait apparaitre les sommets immaculés au travers de dents rocheuses. Alexis Noël quant à lui traite le Col du Grand Saint-Bernard (ill. 7) comme une marine. Natifs de Chambéry, Jacques Morion décrit la campagne savoyarde et François Cachoud est connu pour ses effets de nuit.
Le musée de Chambéry fait ainsi preuve d’un dynamisme en cohérence avec l’histoire de ses collections et de sa région, et assure une active politique de restauration. Il ne lui manque qu’un conservateur, Chantal Fernex de Mongex ayant récemment quitté ce poste.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 6 février 2013


Notes

1Les six co-traitants sont Caroline Snyers, mandataire, Colette Vicat-Blanc, Patricia Vergez, Aurélia Catrin, Gérard Blanc et Jean-François Hulot. Quatre sous-traitants sont Amalia Ramanankirahina, Claire Bigand, Séverine Padiolleau, Eléna Duprez.

2Nous remercions chaleureusement pour leur précieuse aide Monsieur Jean Vittet, Monsieur Nello Forti Grazzini, Monsieur Jean-Christophe Baudequin.

3Dans le Schede Vesme.

4Sur les six tapisseries du Palazzo Reale consacrées à l’histoire d’Hannibal, quatre furent tissées en 1751-1754 par Antonio Dini, une par Demignot autour de 1760, une autre par Demignot et Bruno en 1778.

5Vente le 2 et 3 octobre 1993, château de Montmartin, dans le Doubs.

6Catalogue de l’exposition Mostra del Barocco Piemontese, Turin 1963.

7Nello Forti nous indique que Viale Ferrero écrit dans le catalogue de 1963, pp. 3-4 que : da questi [di Beaumont] bozzetti in scala ridotta gli allievi del Beaumont trassero dei cartoni grandi, corrispondenti alle misure che avrebbero dovuto avere gli arazzi ; qualche volta da essi derivarono anche dei quadri, con qualche variante, ad uso non degli arazzieri, bensì degli appartamenti reali. Cette remarque pourrait s’adapter aussi au tableau de Chambéry.

8The Renaissance Portrait from Donatello to Bellini, 21 décembre 2011– 18 mars 2012.

9Le tableau fut lui aussi offert à Chambéry en 1850 par le roi de Piémont Sardaigne, en même temps que les œuvres de Beaumont et que des toiles de Pécheux.




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