Nouveaux éléments sur les ventes du Musée Marmottan


Notre article sur la manière dont l’Académie des Beaux-Arts bafoue l’héritage de Paul Marmottan a suscité plusieurs réactions, et des lecteurs nous ont envoyé de nouveaux éléments qui nous avaient échappé jusqu’à présent. Ils éclairent d’un jour nouveau l’importance de certains meubles vendus chez Christie’s en 2005.

Nous avions déjà démontré qu’Arnaud d’Hauterives, dans sa réponse à Francine Mariani-Ducray du 2 juin 2005, avait menti en prétendant que les meubles vendus étaient « non inscrits au catalogue et [n’avaient jamais] été exposés ». En réalité, ces meubles étaient non seulement inscrits au catalogue, mais ils étaient exposés encore beaucoup plus récemment que nos photographies publiées ne le montraient. Très loin d’être des meubles meublants sans intérêt, certains faisaient partie des œuvres majeures léguées par Paul Marmottan.
Nous avons en effet pu consulter quatre documents et publications complémentaires dont nous n’avions pas pris connaissance au moment d’écrire notre article.

Le premier est un « Etat descriptif et estimatif de meubles et objets mobiliers Musée Marmottan Monet » établi le 17 juin 2004 par Christie’s. Or, cette liste indique clairement, pour chaque objet, un numéro d’inventaire du musée, c’est à dire MM (pour Musée Marmottan) suivi d’un chiffre.

Les autres sont des publications :

- le Catalogue du Musée Marmottan établi par Hector Lefuel, premier conservateur du musée, édité à Paris en 1934 soit peu de temps après le legs par l’Institut de France Académie des Beaux-Arts. Outre que Lefuel croit bon de préciser dans la préface que « Paul Marmottan désirait très vivement sauver, de la dispersion, tant d’œuvres précieuses [...] », il décrit pièce après pièce toutes les œuvres alors exposées dans le musée. Le catalogue est cependant loin d’être exhaustif, ne décrivant manifestement pas les œuvres conservées dans le pavillon et d’autres qui n’étaient alors sans doute pas exposées.

- un article publié dans le numéro de juin 1976 de la revue Apollo intitulé : « A Notable Collection of Empire Furniture », par Denise Ledoux-Lebard. Comme son titre l’indique, il s’agit de présenter la collection de mobilier d’époque Empire du musée, et on peut donc penser que les illustrations publiées représentent ce que l’auteur estime figurer parmi les plus beaux meubles de cet ensemble.

- un album relié, publié en juillet 1977 comme numéro hors série de la revue ABC Décor, dont les auteurs sont Yves Brayer, Alain Jacob, Jean-Marie Praquin, Pierre Ségeron et Georges Vigne. Le peintre Yves Brayer était alors le membre de l’Institut conservateur du Musée Marmottan. Il écrit dans la préface : « Les collections relatives au Premier Empire du Musée ne constituent qu’une fraction du legs de Paul Marmottan. Mais elles sont la partie la plus complète et peut-être, la plus originale ».

Le catalogue d’Hector Lefuel permet de retrouver plusieurs des œuvres vendues par Christie’s, tandis que l’album et l’article reproduisent certains meubles ayant été cédés lors de cette vacation. Ils mettent en valeur, comme on pouvait l’imaginer, les différents meubles estampillés Jacob.


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1. Mobilier de salon d’époque Directoire (?)
Estampillé G. Jacob
Vendu par le Musée Marmottan le 7/4/05
Photo : Christie’s
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2. Chaise estampillée G. Jacob
au Musée Marmottan à Paris
d’après un hors-série de la revue ABC Décoration
parue en 1977. Vendu en 2005

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3. Bergère estampillée G. Jacob
au Musée Marmottan à Paris
d’après un hors-série de la revue ABC Décoration
parue en 1977. Vendu en 2005

- une chaise et une bergère du mobilier de salon époque Directoire (n° 665 de la vente Christie’s) estampillées Georges Jacob (ill. 1) sont reproduites p. 50 et 51 du volume ABC (ill. 2 et 3). On y précise que la signature G. Jacob a été utilisée par l’ébéniste entre 1765 et 1796, et qu’elles ont été recouvertes, au début de l’Empire, d’un feutre amarante à palmettes jaunes. La même photo de la bergère illustre la première page de l’article d’Apollo et sa provenance est ici identifiée comme le château de Maisons1, et selon Denise Ledoux-Lebard, il s’agit d’une probable commande du Comte d’Artois, futur Charles X, pour cette demeure datant de 1786. Dans le catalogue Lefuel, où ils sont inventoriés sous les numéros 155 à 160 (dans la salle V), on explique qu’ils proviennent du château de Maisons et qu’ils appartinrent au Maréchal Lannes, puis à Laffittes. La commande par le Comte d’Artois est présentée comme possible. Il y a donc débat sur la date, pas sur l’importance de ce mobilier. Les historiens de l’art qui voudraient se pencher sur cette question ne le pourront plus, la localisation actuelle de cet ensemble étant désormais inconnue.


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4. Trois chaises d’époque Louis-Philippe
Estampillées Jacob
Vendues par le Musée Marmottan le 7/4/05
Photo : Christie’s
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5. Deux chaises d’époque Louis-Philippe estampillées Jacob
Photographie d’une salle du Musée Marmottan
publiée dans un hors-série de la revue ABC Décoration
paru en 1977
Ces chaises ont été vendues en 2005

- les trois chaises d’époque Louis-Philippe estampillées Jacob (ill. 4), portant la marque de Louis-Philippe et ayant meublé le Palais des Tuileries d’après le catalogue Christie’s (n° 666) sont reproduites pour deux d’entre elles à la page 35 de l’album ABC (ill. 5). D’après le catalogue d’Hector Lefuel (n° 455 à 457), elles sont de F. H. G. Jacob-Desmalter et elles portent les marques au fer EU et L. P., toutes deux surmontées de la couronne royale. Elles proviendraient donc du château d’Eu et non des Tuileries.


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6. Chaise estampillé Jacob-Frères
d’un ensemble de six
Photographiée dans un numéro hors-série
de la revue ABC Décoration consacré
au Musée Marmottan
Chaise vendue en 2005
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7. Chaises estampillées Jacob-Frères
d’un ensemble de six
Quatre ont été vendues par le Musée
Marmottan en 2005
Photo : Christie’s

- une chaise signée des frères Jacob est reproduite par Denise Ledoux-Lebard p. 474 ; elle fait partie d’un ensemble de six, qui portent la marque de l’inventaire des Tuileries apposée pendant la Restauration et figurent dans le catalogue Lefuel sous les numéros 146 à 151. Ce meuble est également reproduit dans l’album ABC, p. 56 (ill. 6), à nouveau comme signé « Jacob-Frères ». Or, quatre de ces chaises ont été vendues par Christie’s sous le numéro 667 (ill. 7), la provenance des Tuileries étant signalée (et même une provenance antérieure des Ecuries de Fontainebleau), mais l’estampille étant passée sous silence. Avec les frais, ces chaises estimées 1500 à 2000 € seront vendues 11040 €. Que sont devenues les deux autres chaises ? Avaient-elles déjà été vendues auparavant ? On n’en sait rien. Peut-être Arnaud d’Hauterives pourra-t-il nous éclairer sur ce point comme sur bien d’autres ?


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8. 9. Deux chaises estampillées
Jacob D. R. Meslée, d’un ensemble de cinq
Vendue par le Musée Marmottan le 7/5/05
Photo : Christie’s
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9. En bas à droite, chaise estampillée
Jacob D. R. Meslée, d’un ensemble de cinq
Photographiée dans un numéro hors-série
de la revue ABC Décoration consacré
au Musée Marmottan
Chaise vendue en 2005

- une chaise estampillée Jacob-Desmalter est reproduite p. 475 de l’article de Denise Ledoux-Lebard. Elle correspond à un ensemble de cinq vendues par Christie’s sous le numéro 668 (ill. 8). Le catalogue dit qu’elles viennent du mobilier de Louis-Philippe, tandis que l’article est plus précis : elles étaient dans la salle à manger principale du duc d’Orléans au Palais-Royal. La chaise est également reproduite dans l’ouvrage ABC, p. 53 (ill. 9).


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10. Deux chaises estampillées Jacob D. R. Meslee
d’un ensemble de six
Vendues par le Musée Marmottan le 7/4/05
Photo : Christie’s

- les six chaises estampillées Jacob D. R. Meslee (ill. 10), correspondant au lot n° 669 de Christie’s, ne sont pas reproduites dans l’article d’Apollo ni dans l’album ABC. Elles sont en revanche précisément décrites dans le catalogue d’Hector Lefuel sous les n° 386 à 391 où l’on indique qu’elles proviennent du Palais de Fontainebleau (elles portent d’ailleurs la marque « E. F. », Écuries de Fontainebleau, reproduite par Christie’s).


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11. Méridienne d’époque Restauration
Vendue par le Musée Marmottan le 7/4/05
Photo : Christie’s

- la méridienne cataloguée sous le n° 676 dans la vente Christie’s (ill. 11) correspond au n° 458 de celui d’Hector Lefuel (« en acajou sculpté, dossiers à crosse en S ; les quatre pieds à griffes de lion entourées d’écoinçons sculptés de rinceaux ; couverts en tapisserie de Neuilly, jaune sur fond rouge, d’époque Restauration »).

- la sculpture en bronze d’Athéna, dont nous avons parlé à plusieurs reprises (n° 688 du catalogue Christe’s) correspond au n° 448 d’Hector Lefuel qui en attribue le modèle à Thorvaldsen (ce qui reste à vérifier).

Ces nouveaux éléments confirment donc que les ventes effectuées par l’Académie des Beaux-Arts en totale contradiction avec les volontés de Paul Marmottan n’ont pas concerné, comme le prétendait Arnaud d’Hauterives, des objets jamais exposés et non inventoriés. Bien au contraire, ce mobilier était exposé encore assez récemment. En 2005, Marianne Delafond nous avait répondu qu’il : « était en réserves depuis toujours », osant le qualifier de « meubles meublants ». Il s’agissait en réalité de quelques-uns des meubles les plus précieux du Musée Marmottan, vendus à l’encan, avec des estimations très basses et sans prix de réserve.


Didier Rykner, lundi 4 février 2013


Notes

1Et non pas Fontainebleau comme nous en faisions l’hypothèse dans notre précédent article.




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