A Alexandrie, la Villa Aghion des frères Perret éventrée !

Cléa Daridan
1. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, vue de la façade sur jardin,
Etat 28 août 2009
Alexandrie
Photo : Alaa El-Habashi
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Dans la nuit du 28 août 2009, après plusieurs années d’une lutte silencieuse, le destin a frappé et la villa Aghion construite par les frères Perret à Alexandrie en 1926-1927, a été éventrée à coups de bulldozer, au mépris de la réglementation égyptienne (ill. 1) .

La commande de cet hôtel particulier a été passée aux frères Perret par Gustave Aghion, architecte appartenant à la haute société cosmopolite et francophone de la ville d’Alexandrie. Les études menées dès 1926 sous la direction d’Auguste Perret ont permis l’élaboration et l’achèvement à l’été 1927 d’une villa avec étage et jardin à l’arrière, située dans un quartier résidentiel cossu de l’Alexandrie du XIXe siècle, Wabour El-Maya. Notons qu’il s’agit là des débuts des Perret en Égypte, puisque 1927 sera l’occasion d’un projet de Couvent Dominicain au Caire, qu’entre 1933 et 1934 fut édifié à Alexandrie l’immeuble d’Édouard Aghion, qu’entre 1935 et 1938 fut construite la villa d’Elias Awad Bey au Caire, face au Nil, puis que, dès 1938, les prémices d’un immeuble bâti pour Ali Yehia Bey virent le jour à Alexandrie. L’hôtel particulier Aghion, fût donc le premier d’une série de trois constructions alexandrines. Gustave Aghion procura ainsi un carnet de nombreuses commandes aux architectes, Edouard étant son frère, et Ali Yehia Bey, un courtier en coton dont les affaires étaient dirigées par un ami.

Si tous les historiens de l’architecture ont eu connaissance de l’existence de ces constructions, la difficulté de l’analyse des travaux égyptiens des frères Perret, et en particulier de la Villa Aghion, vient de ce que la documentation manque et de ce que les
sources se contredisent souvent. La réalité même de ces réalisations faisait jusqu’il y a peu débat. Si les quelques écrits qui la concernent peuvent paraîtrent grandiloquents, ils ne tarissent pourtant pas d’éloges : « C’est dans l’hôtel Aghion (…) que l’esprit inventif des Perret pouvait se donner cours le plus librement. Ils disposaient ici d’un emplacement suffisant pour entourer l’hôtel de jardins avec pelouses, dallages, miroirs d’eau ; ils pouvaient se permettre le luxe d’une coupole de mosquée, couronnant à plus de onze mètres de hauteur le hall entre le grand salon et la salle à manger, et leur façade est d’une agréable inspiration mi-orientale, mi-occidentale », nous dit le critique Gaston Varenne en 1927 [1].


2. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, Alexandrie
Vue de la rotonde sur jardin, et des
claustras en béton armé, non daté
Alexandrie
Photo : Archives IFA
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3. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Plan de l’hôtel Aghion et du jardin, non daté
Photo : Archives IFA
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Construite entre 1926 et 1927 dans un style Palladien (ill. 2 et 3) relativement différent des édifices français des Perret, la maison est bâtie sur un terrain rectangulaire, les frères Perret réalisant le bâtiment, le jardin et le mobilier de la salle à manger. Si la référence à Palladio paraît certaine par l’utilisation d’un plan centré à trois travées ou du hall central ouvert sur deux niveaux, de même les ferronneries à motifs de lotus peuvent-elles être lues comme le rappel d’un motif architectural égyptien récurrent. Les palmettes seront également reprises durant les années trente, nous permettant de lire dans cette utilisation un usage précurseur. Le remplissage est assuré par l’usage d’un béton armé sans enduit et par des briques égyptiennes différemment appareillées suivant les façades. Les jeux de bichromie et de relief tendent à créer des effets entre les bandes lisses et saillantes de la structure. Concernant le plan de l’édifice, sa relative asymétrie tend à intriguer. Tandis que les pièces principales sont symétriques et en enfilade, les pièces de service présentent des liaisons verticales conditionnées par les mesures et les formes fonctionnelles. Deux escaliers mènent depuis le jardin à un hall semi-circulaire couronné d’une demi rotonde en béton, en saillie côté jardin et habillée de cinq panneaux de claustra triangulaire en ciment armé. Les claustras triangulaires, voués à servir de brise soleil et qui rencontreront par la suite une grande postérité dans l’oeuvre des Perret, trouvent ici leurs première occurrence. La rotonde à colonnade dont les architectes referont usage plus de 20 ans plus tard au Musée des Travaux Publics trouve ici l’un de ses premiers exemples, coupole dont les lignes sont accentuées par la finesse des colonnes élancées sans chapiteaux. Sur les côtés arrières, on peut observer le jeu de travées par lequel les architectes ont cherché à atténuer l’asymétrie provoquée par la différence du nombre d’ouvertures. Le hall couronné d’une coupole témoigne de l’intérêt des frères pour cette forme, la transformant en un motif architectural moderne plus seulement réservé au couronnement sacré. Distribuant les pièces du rez-de-chaussée, le hall est l’élément majeur de la maison réunissant ses deux ailes et permettant l’accès au premier étage. Deux salons d’une part, une salle à manger, une cuisine et un office d’autre part, sont autant de pièces disposées autour de l’espace central. C’est la cuisine qui fait saillie et qui constitue le principal élément de dissymétrie. Un entresol comprend, hormis des pièces de service, une petite salle à manger, tandis que le premier étage est réservé aux appartements, le deuxième étage comprenant une buanderie et une chambre.

Ouvrage de commande d’une riche famille juive d’Alexandrie, l’édifice a semble-t-il été vendu après la révolution nassérienne et le départ précipité des propriétaires. L’augmentation spectaculaire du nombre d’habitants ces trente dernières années a fait d’Alexandrie une cité qui s’engorge, ne comptant que 232 000 habitants à l’aube du XXème siècle, mais désormais près de 5 millions [2]. Concernant l’hôtel Aghion, l’enjeu de sa conservation est bien là. La crise du logement est telle que le terrain vaut de l’or. Propriétaire ou promoteurs se pressent donc de la faire détruire afin de construire sur le terrain quatre immeubles. Cela explique d’ailleurs pourquoi un autre immeuble se trouvait déjà adossé à la villa côté Ouest. Le lent processus de déliquescence dans lequel le propriétaire actuel a engagé cet édifice permettra probablement après le coup fatal qui vient de lui être donné, de clamer qu’elle présente un danger irrémédiable voire immédiat, qui nécessite de la faire détruire. Ce type d’action est d’ailleurs fréquent pour qu’un promoteur réussisse à obtenir la démolition d’un bien censé être « protégé ». La maison aux volets fermés et à la mine affamée n’a plus livré aucun de ses secrets depuis des années. Rien donc que le droit de regarder la façade depuis la rue, avant que le policier des bureaux des services secrets voisins ne vous demande instamment de quitter l’endroit. Il semblerait d’ailleurs que les Services secrets se soient déjà dits intéressés par ce terrain jouxtant directement celui de leur QG alexandrin. La villa à la mine rabougrie n’a pas vu la lumière depuis bien longtemps semble-t-il et attendait paisiblement son heure venue le 28 août dernier. Une pelleteuse est venue à l’aube éventrer la façade côté jardin, dont la coupole ne tient plus que par l’opération du Saint-Esprit.


4. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, Alexandrie
Vue de la façade sur boulevard,
vue de l’appareillage de briques et d
es ferronneries,
non daté.
Photo : Archives IFA
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Si les préoccupations quotidiennes de la population et la nécessité immédiate des familles ne sont pas à négliger, dans quelle mesure peut-on laisser une telle destruction et une progressive négation patrimoniale se produire sans agir ? Le regard porté à cette villa ne suffit désormais plus à la faire exister et la prise de conscience de l’intérêt de ce patrimoine, notamment auprès des instances égyptiennes, aurait dû établir son droit d’être transmis aux générations futures. Si la villa figure sur la liste de protection du patrimoine nouvellement établie par les autorités égyptiennes au regard de la loi 144, rien n’a pourtant été fait, et aucune étude récente n’a pu y être menée. Si l’aura de l’architecture Perret est désormais internationale, nous nous devons d’évoquer que leur travail l’était aussi, y compris à l’étranger. Le patrimoine français ne peut à lui seul expliquer l’ampleur de leur action architecturale. L’hôtel Aghion est ainsi un parfait exemple de l’architecture Perret suivant une commande privée. « Sans renoncer aux principes fondamentaux qui sont les leurs, les frères Perret n’ont, semble-t-il, jamais été aussi proches du style "1925" qu’avec l’hôtel Aghion. Le plan palladien, la hiérarchisation des volumes, la demi-rotonde de la façade sur jardin (…) tous ces éléments concourent en effet à l’inscrire dans l’architecture Art-déco (…). En dépit de ses résonnances Art Déco et de quelques emprunts au vocabulaire local, l’hôtel Aghion sera perçu comme l’une des meilleurs occurrences du classicisme de Perret » [3]. Si Alexandrie a joué un rôle de terre d’accueil fertile pour les expérimentations architecturales de la première moitié du XXe siècle, ce patrimoine se doit d’être pris en compte comme volet essentiel du patrimoine bâti de la ville, et ce malgré les problématiques liées à l’acceptation d’un passé douloureux. Le simple fait que cet hôtel particulier ait été le premier de deux autres projets architecturaux achevés à Alexandrie, devrait permettre de comprendre l’importance de l’empreinte qu’Auguste et Gustave Perret ont laissée sur l’histoire architecturale et patrimoniale d’une cité en péril de ses identités.

Enfin, est-il possible qu’un pays au patrimoine si riche, qui a suscité tant de vocations d’artistes, d’architectes, ou d’historiens d’art massacre son héritage en silence ? L’appât du gain touristique ne suffirait-il donc même plus ? On doit se rappeler que le ministre de la Culture de l’Egypte brigue actuellement le mandat de secrétaire général de l’Unesco !

English version

Cléa Daridan

Notes

[1Gaston Varenne, "Le classicisme des frères Perret appliqué aux problèmes de l’architecture moderne", La Demeure française, n° 3, automne 1927, p. 35.

[2Robert Ilbert, Alexandrie 1830-1930, histoire d’une communauté citadine, Le Caire, IFAO, 1996, v. 1, p. 158.

[3Maurice Culot, David Peycere, Gilles Ragot, Les frères Perret : l’œuvre complète, Paris, IFA, Norma, 2000, p. 159.

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