Xavier Darcos à Versailles : poisson d’avril ?


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Charles Le Brun (1619-1690)
La Colère
Galerie des Glaces
Versailles, château
Photo : RMN

Lorsque la rumeur de la nomination de Xavier Darcos à Versailles a commencé à circuler, beaucoup ont jeté un œil au calendrier pour vérifier si avril n’arrivait pas plus tôt cette année... La réalité menace parfois de dépasser la fiction puisque nous avions déjà songé à un poisson d’avril du genre « Rachida Dati nommée à la tête du Louvre ».

Plus sérieusement, que l’on songe à offrir un tel poste à un ministre privé de son portefeuille, qui n’a jamais même montré, en tout cas publiquement, le moindre intérêt pour les musées et le patrimoine, prouve le degré de déliquescence de notre démocratie. La nomination d’énarques à la direction de musées, que nous dénonçons régulièrement, est déjà une pratique particulièrement condamnable ; au moins les personnes concernées avaient-elles en général déjà travaillé dans ce milieu au ministère de la Culture. Incontestablement, un nouveau pas dans cette dérive permanente semble sur le point d’être franchi.
Dans un monde idéal, jamais Jean-Jacques Aillagon n’aurait été nommé, et Versailles serait confié à un scientifique, pas à un politique. Mais son bilan n’a rien de déshonorant, surtout comparé à celui de Christine Albanel qui l’a précédé.
Sans doute, certaines choses sont-elles regrettables. Transformer Versailles en lieu d’exposition d’art contemporain quasi-permanent confine à l’absurde. Une fois, avec Jeff Koons, passe encore (voir notre éditorial du 10/9/08), une deuxième fois, avec Xavier Veilhan et ses interventions plutôt discrètes, pourquoi pas, mais ce qui se profile à nouveau avec Murakami tourne au grotesque tant l’art de celui-ci est étranger à un endroit comme Versailles et n’a objectivement rien à y faire..
De même, bien que nous ayons dénoncé ici l’état de certaines réserves de sculptures (voir notre article), rien n’a encore été prévu pour y remédier ; enfin, comme le souligne le site Louvre pour tous, les tarifs du domaine ont été exagérément augmentés. Mais pour être équitable, il faut mettre en regard les points positifs, qui ne sont nullement négligeables : arrêt des restitutions abusives des architectes en chef, ce qui s’est traduit pour les jardins par la mise en place d’une commission, aux travaux de laquelle nous avons été associé, et qui a conclu de manière presque unanime à refuser les restaurations « à l’identique » de bosquets disparus, notamment de celui du Labyrinthe1 ; écoute des conservateurs qui avaient été auparavant progressivement marginalisés ; lancement de projets scientifiques ambitieux, comme l’exposition Louis XIV (même si nous avons regretté un résultat mitigé) ou celle consacrée prochainement à la chapelle du château et qui devrait apporter beaucoup de choses nouvelles à la connaissance de cette œuvre ; volonté de remettre à l’honneur le Musée de l’Histoire de France ; recherche de mécénat efficace grâce à un carnet d’adresse bien fourni2 ; décision de restaurer et de rentrer le groupe des Bains d’Apollon qui se détériorait inexorablement (voir l’article)... Enfin, un aspect plus discret mais non moins important : manifestement un certain savoir-faire dans la gestion des ressources humaines puisqu’à l’annonce de son départ éventuel, un syndicat, la CFDT, a publie un communiqué pour s’en indigner3, ce qui n’est pas une chose si fréquente.

Aillagon a d’ailleurs raison quand il déplore le temps trop court laissé aux présidents d’établissements public fraîchement nommé : il est impossible de mener correctement une politique en trois ans, ce qui oblige à faire tout trop vite, dans un domaine qui exige du temps4.
Notre rôle n’est pas, quoiqu’il en soit, de réclamer ou non le renouvellement de Jean-Jacques Aillagon à son poste, mais bien de dénoncer ces pratiques de république bananière qui ne cessent de se multiplier. Il faut vraiment espérer que la nomination de Xavier Darcos à Versailles reste du domaine du poisson d’avril précoce.


Didier Rykner, vendredi 26 mars 2010


Notes

1Signalons à cet égard que l’annonce par Jean-Jacques Aillagon, dans sa conférence de presse du 9 février, que « le Bosquet de l’Étoile sera, quant à lui, rétabli selon le projet élaboré par l’ACMH Pierre-André Lablaude », qui semble être un lot de consolation pour l’architecte, nous paraît totalement arbitraire : non seulement cette décision n’a jamais été soumise à ce Comité Jardin, mais bien au contraire elle s’oppose à toutes ses conclusions ; nous suivrons bien sûr cette affaire, que Jean-Jacques Aillagon reste, ou non, à Versailles.

2Mais qui n’a pourtant toujours pas trouvé les fonds indispensables pour la restauration urgente de la fontaine de Latone.

3[Jean-Jacques Aillagon] a su établir, avec les agents et leurs représentants syndicaux, un dialogue social de qualité, après des années de défiance envers une administration qui a souvent choisi la surdité et l’inertie.

4Observons néanmoins qu’a contrario, trois ans est une période bien longue lorsque le président n’est pas à sa place





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