Rueil-Malmaison : un décor de céramiques Art Nouveau sur une maison vouée à la destruction


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1. Détail d’un décor de céramique
d’une maison du quartier de la gare
à Rueil-Malmaison
Photo : La Tribune de l’Art

La céramique architecturale est un domaine aussi méconnu que passionnant des arts industriels du XIXe siècle1 Toutes les villes possèdent des décors de carreaux, apposés sur les villas et immeubles de la seconde moitié du XIXe aux années 1930, en particulier dans les quartiers créés au XIXe autour des gares (ill. 1). La mode est alors au mélange des styles et des époques, au goût pour la couleur, aux matériaux bon marché. Les carreaux de céramique émaillée, réalisés à l’échelle industrielle, permettent de répondre à ces exigences : ces décors colorés peu coûteux, résistants et d’entretien aisé, ornent agréablement les façades, qu’ils soient plats ou en relief, et répondent aux théories hygiénistes qui se développent alors (ill. 2). Les décors floraux y sont nombreux, ainsi que les motifs d’inspiration Renaissance. Les modes artistiques y sont également prises en compte. L’originalité de cette production réside dans son caractère industriel : de véritables manufactures employant souvent un grand nombre d’ouvriers, produisent briques, tuiles, éléments de terre cuite pour la construction et carreaux de céramique émaillée. Pour ces derniers, les motifs sont parfois l’œuvre de peintres prestigieux (Mucha, Simas, Arnoux, Sandier, Chéret, Grasset, etc.) ou moins connus tel E. Dolis.


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2. Détail d’un décor de céramique d’une maison
du quartier de la gare, à Rueil-Malmaison
Couleurs vives et motifs floraux sont très présents
dans le domaine de la céramique architecturale
Photo : La Tribune de l’Art

Il arrive parfois que certains motifs soient signés par le peintre et l’on trouve également, malheureusement trop rarement, la marque de la manufacture : Loebnitz, Boulenger (à Chosiy-le-Roi), Gilardoni, Creil et Montereau, Janin et Guérineau, Brocard et Leclerc, Boulenger à Auneuil (Oise), Muller, Greber, etc. (ill. 3 et 4).


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3. Frise produite par la manufacture
Creil et Montereau, vers 1880
ici posée sur une villa de Croissy-sur-Seine
Photo : La Tribune de l’Art
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4. Un autre exemplaire de ce décor
a été repéré sur une maison de Deauville
Photo : La Tribune de l’Art

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5. Vue de la façade sur la rue du
40, avenue Paul Doumer, à Rueil-Malmaison
Photo : La Tribune de l’Art

Un exemple rare de décor de céramique architecturale est visible à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine). Il orne pour peu de temps encore une villa située 40 avenue Paul Doumer (ill. 5), c’est-à-dire sur l’artère qui a vu passer le tramway au XIXe siècle. Cette grande rue est aujourd’hui un ensemble hétéroclite, tous les bâtiments de cette époque ayant été détruits. La mairie de Rueil-Malmaison a acheté la maison il y a quelques années, dans le but de la démolir pour construire des logements, officiellement à caractère social. Et ceci, en dépit d’un intérêt marqué de la part des acteurs du patrimoine. Un nouvel exemple du vandalisme municipal ordinaire qui défigure peu à peu les villes.


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6. Une des frises de marguerites et deux des quatre métopes
Façade du 40, rue Paul Doumer, Rueil-Malmaison
Photo : La Tribune de l’Art
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7. Une des métopes
Façade du 40, rue Paul Doumer, Rueil-Malmaison
Photo : La Tribune de l’Art

Les trois travées de cette maison de briques sont ornées d’un décor de céramique architecturale : au-dessus des fenêtres du rez-de-chaussée et de la porte figurent des frises de marguerites (ill. 6) ainsi que quatre fleurs en terre cuite (ill. 7) (on appelle « métopes » ces éléments isolés, selon le vocabulaire employé par les catalogues de vente d’époque), et au-dessus des trois fenêtres du premier étage, trois jolies jeunes femmes dans le style Art Nouveau évoquant fortement l’art d’Alfons Mucha, encadrées de feuillages en relief (hampes et fleurs de marronniers) (ill. 8 et 9). Ces superbes panneaux s’inscrivent dans un arc en plein-cintre en briques, ce qui montre bien que maison et décor sont étroitement liés. Cet ensemble est également posé sur un bandeau de carreaux losangiques jaunes et verts qui court sur toute la longueur de la façade.


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8. Un des panneaux au buste féminin, inséré dans
un encadrement de briques et un décor de feuillage en relief
Façade du 40, rue Paul Doumer, Rueil-Malmaison
Photo : La Tribune de l’Art
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9. Détail de l’un des panneaux au buste féminin
Façade du 40, rue Paul Doumer, Rueil-Malmaison
Photo : La Tribune de l’Art

La manufacture à l’origine des décors de frises végétales et des métopes a pu être identifiée grâce à la consultation de catalogues de vente conservés : il s’agit de Janin et Guérineau, apparemment peu présente en région parisienne (à la différence de Boulenger, Gilardoni, Broccard et Leclerc, Loebnitz, Greber, Sarreguemines, etc.) mais pour laquelle les documents manquent. Ces décors floraux, tout à fait dans l’esprit des décors de céramique industrielle de la fin du XIXe, sont beaucoup plus classiques que les panneaux aux jeunes femmes.
Rien ne permet cependant de rapprocher ces dernières figures de cette manufacture, localisée 172 avenue de Choisy (Paris) puis à Ecuelles (Seine-et-Marne). Les décors étant souvent réalisés à la commande, il est possible qu’elle les ait produits sans que les catalogues en portent la trace. Par ailleurs, la firme Janin Frères et Guérineau est à l’origine du « Pavillon de l’histoire de la céramique architecturale », construction de style Art Nouveau qui fit sensation à l’Exposition Universelle de 1900.


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10. Un des panneaux de « Phlox-Cyclamen-Iris »
à Mers-les-Bains
Photo : La Tribune de l’Art
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11. Détail du feuillage en relief ornant « Phlox-Cyclamen-Iris »
à Mers-les-Bains
Photo : La Tribune de l’Art

Alors qu’il est très facile de retrouver certains décors de céramique d’une ville à l’autre, aucun tel que ceux-ci n’était connus jusqu’à la redécouverte de la villa Phlox-Cyclamen-Iris à Mers-les-Bains (Picardie). Ce petit bâtiment est orné de feuillages en relief identiques à ceux de Rueil-Malmaison, encadrant des figures de jeunes femmes dont le style évoque clairement celles de Rueil (ill. 10 et 11). Le bâtiment a été étudié par le service de l’Inventaire du patrimoine de Picardie ; il serait l’œuvre du célèbre architecte Edouard Niermans, auteur entre autres de l’hôtel Negresco à Nice. Malheureusement, la manufacture à l’origine du décor de céramique n’a pas pu être identifiée. Des recherches menées dans le fonds Niermans des Archives d’architecture du XXe s. n’ont rien donné, aucun document ne mentionnant une demeure à Rueil ni un lien particulier entre Niermans et un céramiste de l’époque. Le décor du 40 avenue Paul Doumer est donc rare. Il fut certainement créé à la demande du client, dans un esprit Art Nouveau assez inhabituel.
Devant son importance évidente, divers services de l’Etat et autres musées ont été contactés, d’abord pour tenter de l’identifier et pour démontrer son caractère unique, puis pour essayer d’obtenir au moins sa conservation. Au terme de nombreuses péripéties, la mairie de Rueil-Malmaison s’est engagée à faire déposer le décor par un restaurateur, à défaut d’envisager la sauvegarde de l’ensemble. Il aurait pourtant été possible de ne pas détruire ce bâtiment et de l’inclure dans un projet immobilier plus vaste, compte tenu de l’étendue de la parcelle.

Il ne s’agit pas d’un patrimoine architectural exceptionnel mais d’un témoignage assez rare des arts industriels de la seconde moitié du XIXe s., tout aussi importants pour comprendre la période. La dépose du décor lui fera perdre une grande partie de son sens même si elle est tout de même préférable à une destruction complète ; il faut espérer que cette action de sauvegarde aura bien lieu et que la commune ne profitera pas de la dégradation du bâtiment, qui n’est plus entretenu depuis deux ans, pour ne pas tenir ses engagements. La mairie a affirmé à La Tribune de l’Art que la dépose aurait bien lieu, même si celle-ci apparaît complexe. Le sort de ce décor est cependant incertain, aucune décision n’ayant encore été prise à son sujet. Il faudra bien trouver un endroit pour l’exposer. En attendant, vous pouvez toujours aller voir cette maison Art Nouveau in situ avant qu’il ne soit trop tard.


Gaëlle Lepage, samedi 13 novembre 2010


Notes

1Sur ce sujet, on peut lire : Laurence et Nicolas Chaudun, Paris céramique : les couleurs de la rue, Paris-Musée, 1998.





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