Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des antiquités étrusques, grecques et romaines (1)


Les conservateurs du Louvre n’ont que des habitudes et des prérogatives ?

Ce que je trouve absolument affolant, c’est que la notion d’expertise sur les collections, qui est la nôtre est niée complètement. Nous avons réussi un concours de l’Etat de haut niveau durant lequel on nous juge sur nos connaissances, sans compter le nombre d’années que nous avons passées à exercer ce métier qui nous ont donné une grande expérience.
Ce projet, justement, n’a plus rien à voir ni avec les experts, ni avec les habitués des collections. C’est un projet politique et économique. Politique puisqu’entre la participation de la région Nord-Pas-de-Calais et l’argent d’Abu Dhabi, l’État n’y mettra pas un sou. Et c’est pour cela que le ministère y est à fond favorable.
On peut d’ailleurs se poser la question de la crue centennale pour le musée d’Orsay et le Quai Branly, pour lequel le problème reste entier.

Le musée d’Orsay dit qu’il peut tout évacuer en moins de 72 h…

S’ils le font tant mieux, quant au Quai Branly, il est clair qu’ils reconnaissent qu’ils ne peuvent pas tout évacuer. Ce qui est sûr, c’est que du point de vue de l’État, le problème au Louvre est réglé à moindre frais, et c’est ce musée qui est emblématique. C’est une épine en moins pour le ministère de la Culture.

Et au Louvre, que peut-on évacuer en 72 h ?

On doit d’abord s’étonner de l’installation récente des Arts de l’Islam en sous-sol, dans une zone inondable. Auparavant, dans les 72 h, on pouvait évacuer les œuvres qui se trouvaient dans des zones inondables, y compris celles des réserves. Désormais, avec les Arts de l’Islam, c’est devenu impossible. C’est ça qui a contribué à aggraver le problème.

Quand a-t-on commencé à parler de Liévin ?

Même si les conservateurs étaient sceptiques sur le projet de Cergy-Pontoise, en raison déjà du temps qu’il nous fallait pour aller là bas, ce n’est pas eux qui ont fait capoter le projet.
C’est peu après la nomination de Jean-Luc Martinez qu’on a commencé à parler de Liévin. Mais c’était un projet beaucoup plus limité, qui concernait seulement des œuvres qui n’étaient pas sujet d’étude, ou trop lourdes pour être évacuées en moins de 72 h.
Ce qui a provoqué la colère du personnel scientifique qui travaille sur les collections – et pas uniquement les conservateurs –, c’est que du jour au lendemain, c’est l’ensemble des réserves qui devaient quitter le palais. Devant notre stupéfaction, il semble que la direction ait depuis fait un petit pas en arrière et nous ait proposé des groupes de réflexion qui permettent de réfléchir à des zones de réserves transitoires. Était-ce une manœuvre pour nous faire croire qu’ils allaient lâchait du lest ? C’était, en tout cas, extrêmement maladroit de dire que tout partait. On craint que ce qui reste à Paris, pour des raisons de conservation ou de rotation des œuvres, ne soit finalement que très marginal

On en est où ?

On marche un peu à l’aveuglette, on ne sait pas réellement ce qu’il en est. Il y a d’une part le centre des réserves de Lens-Liévin dont l’architecte doit être choisi en juillet (remarquons d’ailleurs que hormis le président-directeur du musée, il n’y a pas de conservateurs dans la commission), d’autre part cette réflexion en cours sur les réserves transitoires au Louvre.
En tout état de cause on ne peut pas imaginer un musée qui ne vive qu’avec les collections exposées alors que ce qui fait le poumon de la recherche et de la présentation muséographique, c’est ce qui est conservé dans les réserves et qui, pour des raisons diverses, n’est à un moment « t » pas exposé.

N’est-ce pas encore plus vrai pour les collections archéologiques ?

Oui, c’est encore plus vrai pour ces collections qui n’ont pas toutes une couverture photographique, dont le récolement est en voie d’achèvement et qui représentent le cœur de la recherche. On a seulement 10% des œuvres qui sont exposées, parce que beaucoup d’œuvres sont fragmentaires, que d’autres appartiennent à des séries, que d’autres sont à restaurer et, enfin, que beaucoup ne sont pas encore étudiées.

Mais vous devriez être contents d’avoir un archéologue à la tête du Louvre…

Oui, nous étions ravis. La question n’est pas de faire son procès mais de trouver la solution pour qu’on puisse continuer à faire notre métier de conservateur qui consiste à conserver les œuvres et à les transmettre à nos successeurs dans le meilleur état de conservation et de documentation possible. Il y a certainement eu une erreur stratégique, il y a trente ans, quand on a décidé de faire des réserves en sous-sol. Au début du projet « pyramide », certains conservateurs avaient posé la question de la pertinence de réserves enterrées près d’un fleuve. On leur avait opposé des arguments scientifiques et techniques imparables. Il ne s’agit pas de refaire l’histoire mais de trouver des solutions qui puissent satisfaire à la fois la recherche et la conservation des œuvres. Ce n’est pas en les envoyant à 200 km de Paris que ces deux aspects pourront être traités, pour deux raisons.

D’une part, le transfert de 250 000 œuvres, en camion, à une telle distance, sera dramatique pour leur conservation. D’ailleurs, le Louvre a des conditions drastiques de prêt pour les expositions, puisqu’on demande systématiquement aux emprunteurs des caisses à écrins, des contre-caisses, des caisses climatiques, des camions réfrigérés, etc, etc. Or il est bien entendu que le transport se fera sur le budget du Louvre, et qu’on ne pourra pas répondre à de telles exigences. Nous redoutons donc beaucoup qu’une grande partie des collections partent avec de simples « tamponnages » (c’est-à-dire que les œuvres sont déjà conditionnées, et qu’on les cale juste un peu) ou avec un minimum de précautions.

D’autre part, on sait déjà qu’à Liévin il n’y aura pas assez d’espace pour présenter les œuvres de manière à permettre la recherche. Les œuvres seront stockées dans des compactus. Le problème du compactus, c’est qu’on ne voit pas les objets simplement, mais surtout qu’on est à chaque fois obligé de déplacer les compactus pour arriver à la série qu’on veut voir.
Et très vite entre les conservateurs, les documentalistes, le personnel de muséographie, la conservation préventive, on va avoir une multiplication d’aller-retour sur Lens, de frais de missions qui seront très difficiles à gérer par le centre et qui économiquement seront impossible à assumer. C’est là que je reviens à cette idée politique : tout ce qui est fonctionnement relève du musée du Louvre, toutes ces charges reviendront uniquement au Louvre. Une fois que les œuvres seront là bas, on sait que très vite on n’aura plus l’occasion d’aller travailler comme on le fait aujourd’hui dans les réserves du musée du Louvre. Et ce n’est pas parce qu’on ne pourra plus appuyer sur un bouton d’ascenseur !

Par ailleurs, ce qui est ironique quand on ne cesse de parler de développement durable - argument au nom duquel, par exemple, on nous a supprimé nos imprimantes personnelles il y a trois ans - c’est que tous ces déplacements vont occasionner l’émission de beaucoup de gaz à effet de serre.
In fine, chaque personne qui aura une vraie justification pourra au maximum faire quoi : deux missions, par an ? Trois missions ? Peut-être un peu plus s’il y a un vrai projet ? Mais il n’y a pas que les expositions. La vie quotidienne est faite de récolement, de campagnes photographiques, de campagnes de restauration, de publications d’articles ou de catalogues. Tout cela sera mis grandement en péril par ce mode de fonctionnement qui sera un véritable gouffre financier.

Mais cela va créer des emplois en Nord-Pas-de-Calais nous dit-on…

Vingt emplois ? Trente emplois ? Par rapport à trente millions d’euros, ce sera très peu.
Et rapidement, on sera soumis au bon vouloir de sociétés extérieures au Louvre et on devra s’adapter à leurs exigences de planning. Dès qu’un musée passe la main à des sociétés extérieures, c’est comme ça que ça se passe.
Autre point : les retours que nous avons de musées qui ont des réserves externalisées, pas si loin que ça parfois comme le Musée des Arts Décoratifs ou le Musée des Monuments français qui ont des réserves à la frontière entre Paris et la région parisienne, sont négatifs. C’est une perte d’énergie, de temps et de moyens qui leur est assez préjudiciable.
En définitive, je crois qu’il faut insister sur le fait que nous ne sommes pas irresponsables : nous ne nous agrippons pas à nos collections. Mais nous en avons la gestion, nous savons quel traumatisme représente un déménagement pour les œuvres. C’est déjà compliqué au sein du palais, imaginez à 200 km ! À une aussi grande échelle, cela nous coupe de nos moyens de travail.

Que faire, selon vous ?

Il faut trouver une autre solution. C’est faisable, mais il faut que l’État s’implique. On sait que le bâtiment de l’ancien musée des Arts et traditions populaires au bois de Boulogne est dans un état lamentable ; c’est une épine dans le pied de l’État. Je pense que si on comparait le coût d’investissement et de fonctionnement de Liévin sur quelques années, et le coût de réhabilitation et de fonctionnement au musée des ATP, c’est cette dernière solution qui serait la meilleure.
Une autre solution pourrait être de gagner des espaces au Louvre même. Certains sont actuellement occupés par des bureaux qu’on pourrait utiliser, et il y a un problème de hiérarchie dans les nouveaux plans de salles du musée du Louvre. Réfléchissons à ce qui est disponible ou pourrait l’être : les logements de fonction, la bibliothèque centrale des musées nationaux et les archives… Apparemment ces espaces sont déjà pensés pour d’autres projets, mais le plus important, avant les nouveaux projets, c’est tout de même de penser aux réserves. En désespoir de cause, on pourrait même imaginer de revenir sur le principe qui était celui du Grand Louvre d’il y a trente ans et de réaménager des espaces pour les réserves dans des salles en hauteur. Je vois bien que vous n’êtes pas d’accord avec cette idée1 !

Pour conclure, notre position n’est pas une « méchante crispation possessive », mais elle est guidée par notre mission d’agent de l’État : la conservation des œuvres. Pour un danger potentiel dont nous avons tous pris la mesure, on va faire courir des risques avérés à l’ensemble de la collection. Sans compter qu’en prévision de ce déménagement, et pendant les trois ans qui nous en séparent, on nous demande de penser à des chantiers des collections et à des campagnes exhaustives de documentation, et enfin à des campagnes de restaurations. Mais avec quel argent ? On a baissé nos budgets de photographie depuis cinq ans, on rogne sur nos budgets de mission... On va envoyer des pans entiers de collections non photographiées, non restaurées à Lens et on devra faire toutes ces tâches à Lens ? Cela veut dire des coûts multipliés, car je ne connais pas beaucoup de restaurateurs qui seraient prêts à travailler sans prendre en compte leurs frais de transport. En définitive c’est un projet politique hors de prix, géré par des gens qui sont loin de l’expertise que peuvent avoir les professionnels.

Propos recueillis par Didier Rykner

Nous avons reçu le 12 juin 2015, à peine cet interview mis en ligne, par mail, de Nathalie Mercier, directrice de la communication du Musée du Quai Branly, le droit de réponse suivant, que nous publions bien sûr immédiatement et intégralement :

« Je viens de prendre connaissance avec intérêt de votre article publié ce jour et intitulé : Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des antiquités étrusques, grecques et romaines, dans lequel un(e) scientifique du Louvre, s’exprime notamment sur le plan d’évacuation des oeuvres du musée du quai Branly en cas de crue de la Seine.

Je suis surprise d’y lire qu’ « au musée du quai Branly, ils reconnaissent qu’ils ne peuvent pas tout évacuer. »
De quelle autorité cette personne, d’ailleurs restée dans un courageux anonymat, diffuse-t-elle des informations erronées sur le musée du quai Branly ? Les lecteurs de la Tribune de l’art méritent, je le crois, une information vérifiée auprès de l’institution dont il est question. Nous n’avons reçu, à ma connaissance, et je m’en étonne, aucune requête de votre part sur ces questions.

Le plan de prévention des risques d’inondation en trois étapes des réserves du musée du quai Branly prévoit l’évacuation de toutes les oeuvres des réserves du musée. Les dispositifs pour prévenir tout risque d’inondation des réserves ont été prévus dès la conception du musée. Ils ont été conçus pour protéger le musée d’une montée des eaux qui irait bien au-delà des niveaux de référence de la crue centennale de 1910. Vous trouverez en pièce jointe, le communiqué de presse relatif à ce plan de prévention des risques d’inondation envoyé à l’ensemble de la presse, il y a 5 ans, au moment de l’anniversaire de la crue centennale, communiqué également accessible sur le site du musée.

Dans l’esprit d’informer au mieux vos lecteurs, je souhaite qu’un correctif soit publié dans une de vos très prochaines publications et je me tiens à votre disposition pour tout renseignement complémentaire.

Notre réponse :

Nous ne rentrerons pas ici dans le débat de savoir si les réserves du Musée du Quai Branly sont, ou non, à l’abri de la crue, sujet qui sort a priori du champ de La Tribune de l’Art (nous ne traitons pas des arts africains et océaniens), même si ce droit de réponse nous donne envie de nous y intéresser. Ce que voulait dire notre interlocuteur(trice) - à tort ou à raison - par : « ils reconnaissent qu’ils ne peuvent pas tout évacuer », c’est que certains de ses conservateurs le reconnaissent en privé, elle ne voulait pas parler de la communication du musée.
En revanche, étant mis en cause, nous y apportons notre propre droit de réponse.
S’agissant d’une interview, je m’étonne de la surprise que manifeste Mme Mercier du fait que nous ne l’aurions pas contactée, ce qui est d’ailleurs parfaitement exact. Nous ne manquerons pas de le faire si nous nous penchons nous-même sur cette question.
Je ferai remarquer par ailleurs qu’il faut certainement beaucoup plus de courage à un(e) conservateur(trice) du musée du Louvre qui s’oppose, même anonymement (mais bien sûr en tant qu’auteur de l’interview, je sais de qui il s’agit) à la politique de son président-directeur parce qu’il(elle) estime que celui-ci met en danger les collections, qu’à une directrice de la communication pour communiquer officiellement sur son établissement.


La Tribune de l’Art, vendredi 12 juin 2015


Notes

1Note de D. R. : Effectivement, je ne suis pas d’accord.





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