Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des antiquités égyptiennes (2)


Vous n’avez que des habitudes et des prérogatives ?

Le terme de prérogatives a été utilisé par Jean-Luc Martinez lui même au cours de son discours de politique générale en septembre 2013, quelques mois après son arrivée, discours qui avait d’ailleurs à l’époque enthousiasmé les conservations. Il avait dit, je cite : « il est temps de remettre les collections au cœur des préoccupations du musée et de rendre aux conservateurs les prérogatives qui n’auraient jamais dû cesser d’être les leurs ». Pour moi, nous avons davantage des responsabilités et des missions statutaires qui sont définies très clairement par le code du patrimoine et par le « statut des conservateurs », et ces responsabilités et ces missions, nous sommes formés pour les exercer et nous sommes consternés de voir qu’on nous en refuse les moyens.

Sur ce projet quelles sont vos principales objections ?

On a beaucoup parlé de tous les arguments de bon sens que sont le danger des transferts pour la préservation des collections, l’aberration économique, l’absurdité fonctionnelle, tout cela est évident et j’y souscris entièrement, mais de mon point de vue, et je parle pour les départements archéologiques au moins – peut-être n’est-ce pas la même chose pour tous les départements – la vie scientifique des conservations EST dans les réserves. Elle n’est pas dans les salles où seuls 10% de nos collections sont exposées. Pour ma part, je descends travailler en réserves plusieurs fois par semaine car l’une de mes missions de conservateur, et j’associe à ces missions celles de tout le personnel scientifique du musée - nos chargés d’études documentaires, restaurateurs, dessinateurs, archéologues… - c’est l’étude des collections et la recherche. Et pour nous l’étude des collections passe obligatoirement par la confrontation directe des objets et la comparaison de séries identiques ou au contraire différentes. Le classement physique des collections, même s’il est raisonné et justifié est régulièrement amené à être modifié le temps d’une confrontation ou d’une comparaison, et en aucun cas la documentation dématérialisée ne peut suffire. Pas davantage que les photographies. Sans compter que les archives, les dossiers d’œuvre, la bibliothèque resteront sur place au Louvre. Donc il est en effet facile au Louvre d’ « appuyer sur un bouton d’ascenseur » pour remonter chercher ouvrages, archives, ou photos anciennes, pour poursuivre dans l’heure l’étude entamée, ça ne sera plus possible quand les collections et leur support matériel et intellectuel seront géographiquement séparés.

Aller à Liévin ne me pose pas de problème, je sais aussi prendre le train, même si les journées de travail y seront par définition beaucoup plus courtes et moins efficaces. Cependant, si je dois y aller plusieurs fois par semaine, je redoute que ma productivité au musée n’en souffre radicalement. Et je trouve qu’on parle bien peu de l’obligation légale du récolement décennal qui mobilise dans notre département près de 25 agents qui fonctionnent en binôme, et qui récolent en moyenne une journée entière par semaine.

Mais ce récolement est bientôt terminé…

Il doit se terminer cette année et le deuxième récolement décennal commencera aussitôt. Cette obligation légale nécessitera-t-elle donc 25 missions aller-retour par semaine ?
Sans compter que les espaces dévolus à la consultation des collections dans la future réserve ne semblent pas raisonnablement dimensionnés pour accueillir les équipes de récolement de tous les départements, même en les répartissant au fil des semaines et des mois, ni pour sortir et manipuler une cinquantaine d’œuvres par séance dans de bonnes conditions.

Pourtant, Jean-Luc Martinez assure que jamais les conditions de consultation n’auront été aussi bonnes.

Avec des collections en bac gerbables ou en compactus (que d’ailleurs les groupes de travail du Louvre sur les modalités de fonctionnement des futures réserves avaient formellement récusés et qui ont été retenus) ? L’accessibilité et la visibilité directe des œuvres sont des conditions essentielles non seulement à la veille en matière de conservation mais également à leur étude qui, je le rappelle, est chez nous quotidienne. Je crois qu’en fin de compte les conservations n’ont pas vocation à rester à Paris… C’est un raisonnement par l’absurde qui montre à quel point ce projet est aberrant et incompréhensible.

Et pour les chercheurs extérieurs ?

Il suffit de consulter les registres d’accès à nos réserves pour constater qu’outre le personnel du département, de nombreux visiteurs extérieurs, chercheurs français et étrangers, universitaires, étudiants, viennent en grand nombre travailler sur nos collections en présence des personnels scientifiques et en collaboration avec eux.

Ils n’auront qu’à prendre le train ?

Bien entendu. Et nous aussi, en plus des jours d’études et de récolement ! Au Louvre, jamais un chercheur ne se trouve seul face à son sujet d’étude et aux œuvres qu’il a demandé à consulter. L’échange intellectuel et scientifique avec les égyptologues de la conservation contribue pour une grande part à la réputation du département et au rayonnement du Louvre qu’on nous a pourtant demandé de privilégier et de renforcer. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les commentaires effarés de nos collègues français et étrangers publiés sur le site de la pétition. Il est facile de nous taxer de parisianisme…

Mais il y a un risque avéré dû à la crue décennale qui a une chance sur cent d’arriver chaque année.

Je ne prends pas ce risque à la légère, loin de là et je pense que cette crue aura lieu un jour ou l’autre et que notre devoir est de mettre les collections à l’abri. Sans vouloir parler au nom des autres, je pense que nous sommes tous dans ce cas. Mais remplacer un risque de destruction matérielle par un risque de suicide intellectuel ne me paraît pas une bonne solution, sans compter – et je passe sous silence les nouvelles salles récemment installées en zone inondable – que la future bibliothèque des départements antiques constituée par la fusion de nos trois bibliothèques respectives (qui étaient auparavant au deuxième étage) est en cours d’installation à portée de la Seine ! La noyade programmée de ces ouvrages souvent inestimables ne semble hélas pas susciter la même pieuse inquiétude.

Quelles solutions alors ?

Je n’ai pas la prétention d’avoir une expertise technique, je ne suis pas un bureau d’étude, je ne suis pas architecte, mais il me semble que de nombreux espaces au Louvre sont utilisés à mauvais escient, notamment en zones non inondables. Par exemple, la valse des déménagements des services à laquelle on assiste depuis plusieurs mois prouve bien qu’il n’est pas impossible de changer la destination de certains espaces. Le département des Antiquités Egyptiennes qui se situait depuis des décennies en connection directe avec ses salles et ses réserves a été délocalisé à l’extrémité opposée du Louvre ! Et en dehors du Louvre, il est certain que l’État, pour peu que l’on veuille se donner la peine d’en faire l’expertise, dispose de bâtiments qui seraient d’un accès plus faciles pour les personnels scientifiques, les chercheurs et les étudiants.

Mais alors quelle est la raison à votre avis pour laquelle ce qui semble la pire solution a été choisie ?

Je voudrais sincèrement me tromper. Malheureusement je suis convaincu(e) que la raison en est tristement politique. L’éminence grise du Musée du Louvre serait-elle le président du Conseil régional Nord-Pas-de-Calais ? Pourtant pensez-vous qu’il est logique qu’une région dépense 30 millions d’euros pour un bâtiment qui ne sera pas accessible au public et qui créera un nombre d’emplois dérisoires ? On nous a parlé d’une vingtaine de postes… A-t-on consulté les électeurs et contribuables du Nord-Pas-de-Calais ?

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, mercredi 17 juin 2015





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