Réserves du Louvre : interview de Geneviève Bresc, ancienne directrice du département des sculptures


Vous avez parrainé la pétition contre les réserves du Louvre à Liévin, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Le fond du problème, c’est qu’il y a un risque de remontée de l’eau des égouts qui peut atteindre soit des salles, soit des réserves dans les niveaux inférieurs. Depuis des années ont été étudiées des solutions pour assurer la sauvegarde des œuvres, qui est possible pendant 72 h avant la crue, dès le déclenchement des alarmes, notamment par des appels au volontariat. Des petites réserves à l’intérieur du Louvre ont été créées et des réserves externalisées bien aménagées à une distance raisonnable du musée.
Il faudrait en outre réfléchir à des solutions de préservation indispensables à la protection sur place des œuvres qui ne pourraient pas être déménagées (plastiques, mise sous vide, barrière…). Dans cette logique, s’il faut externaliser davantage, il y a sans doute des collections que l’on ne regarde plus depuis des années parce qu’elles sont trop difficiles à voir. Je veux parler des peintures de très grands formats conservées en rouleaux, de toute une partie du lapidaire : des pierres de temples égyptiens, les statues en très mauvais état déposées des façades du Louvre, un immense ensemble de colonnes en marbres sorties des réserves qui sont actuellement dans les fossés de Saint-Germain-l’Auxerrois, ainsi que des socles en marbre et des gaines de marbres… Tous ces objets n’ont pas vocation à être étudiés ou présentés. Ils pourraient donc être externalisés. Certains le sont, d’ailleurs, puisqu’une réserve à Châlons-en-Champagne avait été achetée dans une ancienne caserne. Ils pourraient très bien être envoyés à Liévin, même si un lieu plus proche est toujours plus pratique.

En revanche, envoyer à Liévin l’ensemble des œuvres actuellement conservées en réserves, ce serait priver le musée de la partie immergée de l’iceberg qui constitue un élément essentiel du travail scientifique, mais aussi de médiation (visites d’étudiants, de chercheurs, etc.). Je ne prendrai qu’un exemple : nous faisions des cours pratiques sur les matériaux qu’il était facile d’organiser en réserves où les objets peuvent être pris en main. Il est prévu je crois des réserves dites « tampon » destinées aux œuvres nécessaires pour remplacer celles qui partent pour des expositions, mais cela ne constitue qu’une infime partie de la richesse des collections que nous conservons. Les réserves ne sont pas constituées uniquement de trésors. Certaines œuvres, souvent de série, possèdent un réel intérêt mais ne peuvent être présentées au public en permanence. Par exemple, les départements archéologiques ont énormément de céramiques, des petits objets, des vestiges de fouille qui ont tout à fait leur place au Louvre. Ils constituent des ensembles qu’on ne peut diviser arbitrairement (par dépôt ou par envoi dans les réserves de Liévin). Ce matériel, lorsqu’il n’est plus vu, plus étudié, finit par être oublié.

Est-il vrai que les réserves au Louvre ne sont pas opérationnelles ?

Les réserves ne sont pas du tout en mauvais état, elles ont été aménagées à la fin du XXe siècle dans les normes de sécurité et de conditionnement avec un travail récent du service de conservation préventive qui a organisé des « chantiers des collections », c’est à dire du conditionnement après nettoyage et marquage.
Ces collections d’étude sont régulièrement visitées par des chercheurs qui doivent être accompagnés par du personnel scientifique du musée spécialiste du domaine concerné, afin d’établir un dialogue constructif. C’est possible pour un lieu pas trop éloigné de Paris, mais pour Liévin, c’est autre chose. On devra faire face à des transports longs, coûteux, pour des raisons qu’on n’imagine pas forcément : le camion, les hommes d’équipe, le personnel scientifique, les aller-retour, les frais de mission… Il y aurait en plus une séparation avec le personnel du Louvre car des réserves proches sont un lieu de travail régulier pour les conservateurs.
J’ai vu de très belles réserves à Québec qui sont externalisées. Je trouvais que Cergy-Pontoise était une solution possible car le lieu était accessible facilement en RER. Cela aurait permis sans doute de revaloriser des collections considérées comme secondaire comme c’est le cas pour la petite réserve de Lens.

Mais à Cergy-Pontoise, on ne devait pas envoyer toutes les réserves ?

Non, on n’envoyait pas tout bien sûr. Et il était prévu de coupler ces réserves avec un travail d’étude sur la restauration et la conservation, d’y intégrer des séminaires de l’Ecole du Louvre, de l’INP, et de bénéficier de la proximité de l’Université Cergy-Saint-Quentin-en-Yvelines. C’était un projet tout à fait différent, ambitieux, qui avait sa logique et son utilité.
Les réserves à Liévin pour remplacer Cergy-Pontoise, je n’y étais pas opposée, au contraire, dès lors qu’ils s’agissait de protéger des œuvres effectivement en péril de la crue. La différence, c’est que désormais on veut tout envoyer à Liévin.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, samedi 13 juin 2015





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