Qui sème le vent...


Peut-être Henri Loyrette commence-t-il à se mordre les doigts de sa politique de développement du Louvre hors les murs, notamment à Atlanta où la première exposition du « partenariat » entre le musée parisien et le High Museum of Art s’ouvre le 14 octobre.

The Art Newspaper d’abord, Le Monde et Le Journal des Arts ensuite avaient révélé l’existence d’un projet de collaboration des musées français (le Louvre, Beaubourg, le Musée Picasso, le Quai Branly…) avec l’émirat d’Abou Dhabi. Mais Libération d’aujourd’hui (5/10/06) en dévoile davantage, et replace ce dossier à son véritable niveau : le scandale ultime, la honte pour nos gouvernants qui n’ont, manifestement, plus aucun souci du bien commun. Il est évident que le Louvre, cette fois, traîne les pieds, et que l’impulsion vient des plus hautes autorités du pays, là où la culture est complètement absente, où les scrupules ne sont plus de mise et où la déontologie des musées est une aimable lubie.
Qu’Abou Dhabi souhaite créer un grand musée, libre à lui. Cela n’a rien à faire avec la France. L’Etat français, pour des raisons financières et diplomatiques, s’apprête à prostituer définitivement le patrimoine national, à compromettre nos collections et à priver les français et les touristes de ce qu’ont patiemment rassemblé les générations passées1. Un « négociateur » a indiqué à Libération, que le ministre des Affaires Etrangères, Philippe Douste-Blazy, «  était prêt à céder sur tout, sans s’interroger sur les limites de l’engagement des musées français ». On voit entre quelles mains est abandonné le devenir de nos musées...

Prêter sur le long terme des œuvres à Abou Dhabi, une destination touristique pour le moins inhabituelle et qui ne sera fréquentée que par un tourisme de luxe, est très grave, d’autant que déjà ponctionné par Lens, le Louvre ne pourra plus tenir ce rôle de réservoir dans lequel on voudrait le cantonner. Conseiller le musée d’Abou Dhabi pour constituer une collection ne serait pas moins grave, car les conservateurs français doivent consacrer leurs connaissances à enrichir le patrimoine français.

La situation est dramatique et menace d’être désespérée, une fois que la France aura signé des accords renégats sur lesquels elle ne pourra plus revenir. Il est impossible de regarder les musées se désintégrer sous nos yeux sans réagir de manière forte. Devant ce projet, l’opération AtlantaLouvre™ (on appréciera le ™ ! LouvreAtlanta est une marque déposée, en attendant LouvreAbouDhabi™, BeaubourgShangaï™ ou RodinSaoPaulo™) apparaîtra bientôt comme une bluette. Les universitaires français doivent s’exprimer, les conservateurs de musées oublier le devoir de réserve et exercer leur devoir de résistance, les hommes politiques ayant encore le sens de l’Etat - il en reste, dans tous les camps - s’y opposer de toutes leurs forces. Les citoyens eux-mêmes doivent se mobiliser, manifester, écrire à nos gouvernants et aux médias pour exprimer leur refus de cette forfaiture. La politique culturelle de ce gouvernement en fin de règne s’apparente de plus en plus à celle de la terre brûlée.


Didier Rykner, jeudi 5 octobre 2006


Notes

1Il est remarquable à ce propos de constater que les pays à l’économie la plus libérale semblent pour le moment protégés de telles dérives mondialistes : le Royaume-Uni, l’Espagne ou même les Etats-Unis (à l’exception bien sûr du Guggenheim, fondation privée) n’envisagent pas de délocaliser leurs collections.





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