Les ventes publiques d’estampes à Paris sous la Troisième République. Répertoire des catalogues (1870-1914)


Auteur : Pierre Juhel

Le Lugt fait école : l’illustrissime répertoire des catalogues de ventes publiques de Frits Lugt (1884-1970) vient de se trouver une brillante mise à jour, tout au moins pour les ventes d’estampes à Paris entre 1870 et 1914. Soupçonnait-on même qu’elles étaient aussi nombreuses et fournies ? A vrai dire, est-ce si surprenant à une époque où, sans cinéma ni télévision, l’image est véritablement reine, songeons au triomphe de l’affiche qui intoxique alors toutes les formes d’art, et la peinture au premier chef, quelque peu détrônée de son traditionnel imperium ? La démarche de Pierre Juhel s’inscrit dans le renouveau d’intérêt pour l’estampe et son rôle dans l’histoire de l’art, porté notamment dans l’Université par Marianne Grivel et Barthélémy Jobert. Ainsi l’auteur a-t-il pu convaincre le Cercle de la Librairie de publier un répertoire serré de tels catalogues sous le critère de dix numéros et plus d’estampes proposés à la vente, et il a pu en cataloguer déjà presque deux mille (1971 exactement) pour la période retenue. On se doute que plusieurs de ces catalogues faisaient forcément défaut au répertoire de Lugt, mais il va sans dire que, comme dans ce dernier ouvrage, n’ont pas été pris en compte les catalogues de ventes de livres, manuscrits et autographes, lesquels relèvent du strict domaine de la bibliophilie. Le sérieux, et tout le fruit de cette ultra-patiente (et donc admirable) quête, est qu’elle s’est bien sûr étendue, au-delà des riches collections de catalogues du département des Estampes de la Bibliothèque nationale, aux archives des commissaires-priseurs, procès-verbaux et dossiers déposés aux Archives de Paris, ce qui a permis de contourner l’anonymat de ces ventes, très souvent nommées par de simples initiales, et d’élargir sensiblement notre connaissance du monde des collectionneurs et des amateurs. Une donnée fondamentale soigneusement exploitée ici est celle des catalogues de ventes annotés par les experts, entre autres cet extraordinaire Vignères dont le fonds a été soigneusement recueilli par Seymour de Ricci et légué par lui au département des Estampes – le répertoire de Juhel ne manque pas de les spécifier comme tels en chaque occasion comme le faisait déjà Lugt –, catalogues de ce fait infiniment instructifs et conservés pour la plupart dans les collections de la BNF (avec une série reliée et une autre qui ne l’est pas, la première ayant été numérisée en 2009, mais Pierre Juhel avait pu déjà dresser son répertoire à partir des originaux consultés sur place et ce, entre 2005 et 2008).

Ce répertoire est un instrument de travail qui force l’admiration par sa vigilance systématique et sa précision. Loin de se borner à une sèche nomenclature descriptive (nom du commissaire-priseur, nom de l’expert, nombre de pages et nombre d’estampes proposées à la vente par rapport au total de la vacation, qu’il s’agisse de peintures, dessins, sculptures ou autres objets d’art), il assortit chaque notice rangée chronologiquement et numérotée d’un commentaire analytique qui résume la teneur et l’intérêt de la vente concernée, présente aussi s’il y a lieu le collectionneur avec sa principale mention bibliographique, relève les prix les plus significatifs des estampes présentées dans ces vacations. Ce qui nous vaut tout un utile jeu d’index : commissaires-priseurs, parmi lesquels se détachent particulièrement les études de Paul Chevallier, Maurice Delestre et son successeur André Desvouges, Fernand Lair-Dubreuil, tous plusieurs fois nommés pour leurs catalogues (les ventes d’estampes semblent avoir souvent leurs spécialistes attitrés), experts où brillent entre autres les noms de Jules Bouillon, Louis Clément, Henri Delteil, Esprit Dupont, Ernest Gandouin, Paul Roblin, le très assidu Jean-Eugène Vignères déjà cité, qui sont pour la plupart des marchands d’estampes, une présence en force qui atteste l’extrême vitalité du secteur à cette époque, enfin un précieux index des matières, réparti en fonction de la spécialité desdites ventes : estampes du XVIIIème siècle (très recherchées par la clientèle), estampes modernes avec les noms des principaux artistes, estampes documentaires, elles-mêmes subdivisées en affiches, caricatures – une prédilection typique de l’époque –, costumes et uniformes, ex-libris, imagerie populaire, ornements, petites estampes (adresses, billets illustrés, etc.), pièces historiques, pièces topographiques, portraits (très abondants comme il se doit), sports, courses, chasses (une des classiques spécialités du commerce de la gravure), vignettes, estampes japonaises (une spécialisation particulièrement bien venue dans ces années très axées sur la vogue de l’Extrême-Orient). Peut-on attendre une indexation plus soigneuse ! Sont bien entendu relevés tous les noms cités dans les notices (33 pages en double colonne), mis à part celui de Lugt forcément mentionné à chaque notice ou presque. Voilà en tout cas qui renseigne à merveille sur le collectionnisme de l’époque, d’autant que sont listées aussi en annexe les estampes classées au nom des graveurs, adjugées mille francs et plus. La ferveur constatée ainsi pour le XVIIIème siècle (Demarteau, Gautier- Dagoty, Debucourt, Janinet, John-Raphael Smith, William Ward) n’a rien d’inattendu, mais il est bon d’en avoir des preuves documentées. Enfin, sur le plan même du collectionnisme, une direction de recherche qui intéresse toujours davantage l’histoire de l’art actuelle, on mesure toute la vertu de ce travail de bénédictin quand on relève au fil des pages des notices infiniment détaillées sur des curieux et des collectionneurs de grand niveau comme le baron de Villestreux (1872), Jean Gigoux (1873), Jules Niel (1873), Philippe Burty (1874), Emile Galichon (1875), Frédéric Villot (1875), Octave de Behague (1877), Firmin Didot (1877), His de la Salle (1881) et ainsi de suite. Après le Lugt, force sera de désormais citer en exemple et modèle le Juhel ! Et puisse-t-il avoir des émules dans d’autres domaines de la curiosité, ce qui serait infiniment profitable à la recherche comme à une sérieuse histoire de l’art.

Pierre Juhel, Les ventes publiques d’estampes à Paris sous la Troisième République. Répertoire des catalogues (1870-1914), Editions du Cercle de la Librairie, 2016, 582 p, 79 € ISBN : 9782765415176.


Jacques Foucart, jeudi 2 mars 2017





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