Quadrilatère Richelieu : l’escalier bouge encore !


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1. Jean-Louis Pascal (1837-1920)
Escalier d’honneur de la Bibliothèque
nationale, rue de Richelieu

Protégé monument historique mais condamné
à être prochainement détruit
Photo : Didier Rykner
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Les inaugurations en grande pompe du quadrilatère Richelieu organisées par la BnF, l’INHA et l’École des Chartes ont eu une conséquence inattendue : le retour au premier plan d’un dossier qu’on craignait définitivement enterré : la destruction du grand escalier d’honneur construit par Jean-Louis Pascal, élève d’Henri Labrouste et prix de Rome d’architecture.
Nous avons consacré un plusieurs articles à la démolition annoncée depuis plusieurs années de cet escalier pourtant protégé monument historique. À au moins deux reprises, on avait pu le croire sauvé de la démolition, une première fois par Frédéric Mitterrand (voir la brève du 22/4/10), une seconde fois par Aurélie Filippetti (voir la brève du 4/9/12) qui avait même déclaré que démolir un monument historique n’était pas une très bonne idée pour le ministère de la Culture. Hélas, par lâcheté, incompétence ou désintérêt profond pour le patrimoine, on ne sait exactement, l’un et l’autre avaient renoncé à le sauver. L’excuse officielle étant la suivante : intégrer l’escalier dans le projet signifiait modifier celui-ci, et donc redemander les autorisations et permis de construire nécessaires. Comme si ces autorisations, données par l’administration à elle-même, n’étaient pas faciles à obtenir. D’autant que les délais supplémentaires prétextés l’étaient il y a cinq ans ! Inutile de dire que le permis aurait été obtenu depuis longtemps et que cela n’aurait en rien retardé le chantier.


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2. Jean-Louis Pascal (1837-1920)
Escalier d’honneur de la Bibliothèque
nationale, rue de Richelieu

Protégé monument historique mais condamné
à être prochainement détruit
Photo : Didier Rykner
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3. Jean-Louis Pascal (1837-1920)
Escalier d’honneur de la Bibliothèque
nationale, rue de Richelieu

Protégé monument historique mais condamné
à être prochainement détruit
Photo : Didier Rykner
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La véritable raison de la destruction de l’escalier est apparue ces dernières semaines, non qu’elle ait été cachée, mais elle était moins visible : voulant faire du quadrilatère Richelieu un lieu « grand public », comme si sa raison d’être n’était pas d’abord d’être consacré à l’étude et à la recherche, les promoteurs ont décidé de faire de la Bibliothèque nationale un passage de la rue de Richelieu à la rue Vivienne, et de la salle Ovale - que l’on célèbre comme un chef-d’œuvre alors qu’elle est du même architecte que l’escalier qu’on va démolir - une salle de consultation ouverte à tous. Du coup, l’escalier, dont Marc Lecœur, historien de l’architecture et spécialiste de Labrouste, a expliqué la genèse dans la table-ronde organisée vendredi dernier sur le chantier, déjà placé de manière curieuse pour des raisons historiques dont Jean-Louis Pascal n’est pas responsable, devient gênant. Pourtant, transformer la bibliothèque nationale en un lieu de passage est très facile : il suffit d’ouvrir la grille du jardin qui donne sur la rue Vivienne. Et cela fait longtemps que la salle Ovale est fréquentée par beaucoup de monde : elle était, avant sa fermeture, régulièrement complète. L’escalier n’a jamais interdit à personne d’y pénétrer, ni à qui que ce soit d’aller dans le jardin Vivienne.
Mais à la Bibliothèque nationale, on voit grand, on voit festif, on voit ludique. Et l’escalier gêne, il est imposant, il faut le contourner… Delenda est scala !

Cette belle mécanique s’est quelque peu enrayée ces derniers jours. Car si l’on a assez d’argent pour détruire l’escalier, on en manque un peu pour des choses plus accessoires : nettoyer les façades de la cour d’honneur (qui ne le seront donc pas), ou restaurer la salle Ovale pour laquelle une souscription a été lancée. Il faut donc attirer les mécènes, et quelle meilleure manière que de leur faire visiter les lieux ? Vendredi dernier donc, des visites VIP étaient organisées (quelque peu troublées par l’arrivée en masse du grand public qui avait cru, sur la foi d’une communication défaillante, qu’il était aussi convié, alors qu’il l’était seulement les jours suivants). Et pour arriver dans la salle Ovale de Jean-Louis Pascal ils passèrent par l’escalier du même dont l’annonce de la prochaine destruction était ainsi sur toutes les lèvres. Et cet escalier - qu’il était interdit de photographier ! - étant beau et majestueux, beaucoup s’en inquiétaient et s’en indignaient, au point que nos tweets et ceux d’Adrien Goetz notamment étaient largement repris un peu partout et que Claire Bommelaer en fit un excellent article dans Le Figaro.
Ce week-end, alors que la salle Ovale était accessible au public, le passage vers l’escalier (c’est-à-dire l’ancienne entrée) était interdite par l’installation de bandes adhésives, comme on en utilise sur les scènes de crime…

En interne, même les conservateurs qui ne se sentaient pas concernés par la destruction de l’escalier se prennent déjà à le regretter. Car ils ont pu voir les constructions dont Bruno Gaudin, l’architecte en charge des travaux, a affublé les lieux qu’il a modifiés (voir notre article), et ils craignent désormais l’escalier que celui-ci va construire pour remplacer celui de Pascal.
À ce propos, signalons pour être juste que les magasins Labrouste, non protégés monument historique (ce qui est en soi un scandale), ont été rénovés par l’agence de Bruno Gaudin qui, sur ce point, n’a pas cherché à faire œuvre de constructeur. La réhabilitation du lieu, afin qu’il réponde aux normes de sécurité et puisse être fréquenté par le public, est une réussite dont il semble qu’il faille le créditer entièrement.

L’architecte était d’ailleurs présent pour défendre son projet lors de la table-ronde citée plus haut. Nous ne reviendrons pas sur son explication à propos de l’escalier, celle-ci était totalement incompréhensible. En revanche, celle de Jean-Philippe Garric, également invité à cette table-ronde très consensuelle était claire, mais totalement inacceptable : il indiquait en effet qu’il n’y avait pas de création architecturale sans destruction patrimoniale et prenait l’exemple de l’escalier de Charles Percier au Louvre détruit en 1855 pour faire place à l’escalier Daru. Il est assez affligeant d’entendre encore ce genre d’argument, du même niveau que « vous auriez été contre la tour Eiffel ». Penser, par ailleurs, que les interventions de Bruno Gaudin sur l’architecture de la BnF vont être un jour « patrimoniales » ne manquera pas de faire sourire même les plus indulgents. L’autre argument de Garric - la décision a été prise de manière collégiale et pas seulement par l’architecte - n’est pas plus admissible. Elle témoigne simplement du dysfonctionnement d’un système à bout de souffle qui ne remplit plus son rôle de protection du patrimoine.

Nous persistons donc dans notre combat : cet escalier a été protégé monument historique par le ministère de la Culture en 1983 parce qu’il était considéré comme présentant un intérêt pour l’art et l’histoire. Il en va toujours ainsi, et peut-être encore davantage maintenant que la salle Labrouste et ses magasins ont été remarquablement restaurés et que la salle Ovale va l’être, on l’espère, tout aussi bien. Puissent le prochain gouvernement et le prochain ministre de la Culture, quels qu’ils soient, écouter la voix de la raison.


Didier Rykner, lundi 16 janvier 2017





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