Précipitation et pagaille au Louvre Abu Dhabi


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1. Le Louvre Abu Dhabi en cours de construction
(janvier 2016)
Photo : Didier Rykner
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Si notre position sur le principe même du Louvre Abu Dhabi (ill. 1) n’a pas changé, la signature d’un traité entre la France et l’émirat le 6 mars 2007 a forcément modifié la donne. Un contrat signé entre deux nations, cela se respecte. Depuis cette date, il n’est pas question pour nous d’appeler à ne pas remplir nos obligations, mais seulement d’appliquer cet accord le mieux possible, sans compromettre davantage les collections et la réputation des conservateurs français.

Une ouverture précipitée

Hélas, ce qui se passe actuellement à Abu Dhabi, et dont nous avons eu connaissance par de nombreuses sources qui nous ont permis de recouper nos informations, ne va pas du tout dans ce sens. Les dysfonctionnements sont multiples, et à tous les niveaux.
On doit d’abord s’interroger sur les dates de l’inauguration du musée, du 8 novembre (visite du Président de la République) au 11 novembre (ouverture au public), le voyage de presse (auquel nous n’avons pas été convié, quand la plupart de nos confrères l’ont été) étant prévu le 7 novembre. Cette annonce a été faite le 6 septembre dernier lors de la visite de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, à Abu Dhabi, soit deux mois avant l’ouverture du musée, alors que rien n’était encore installé dans les salles où les travaux se terminaient : pas une vitrine, pas une œuvre n’était alors en place, pas même celles appartenant à la collection de l’émirat. Un délai beaucoup trop court, alors que le projet était lancé depuis 2007, et que l’ouverture avait été maintes fois reportée.
Du côté de l’émirat, la chose s’explique simplement, même si personne ne le reconnaîtra : la foire d’art contemporain d’Abu Dhabi (Abu Dhabi Art 2017) se déroule… du 8 au 11 novembre. Même le hasard ne fait pas si bien les choses. Cette foire, depuis sa création, est un échec, et chaque année le principal et presque unique client est la famille de l’Émir. Le calcul est simple : en faisant coïncider l’inauguration du Louvre avec ce salon d’art contemporain et en profitant de la présence de centaines de journalistes, Abu Dhabi fait d’une pierre de coup et permet à cet événement de bénéficier d’une meilleure visibilité.

Si l’on comprend pourquoi Abu Dhabi a voulu cette ouverture précoce et cette annonce précipitée, rien n’obligeait le Louvre à s’y prêter. Le traité signé par la France prévoit en effet que : « Aucune annonce officielle relative au Musée ne peut être effectuée à l’intention du public ou des représentants des médias sans l’autorisation expresse de la partie française ». Le Louvre et le ministère de la Culture avaient donc toute latitude pour repousser encore cette ouverture pour que tout se déroule au mieux, c’est-à-dire avec un délai raisonnable de six mois. Les autorités françaises ont-elles été informées des risques d’une ouverture dans des délais aussi courts ? Rien n’est moins sûr, d’autant que Jean-Luc Martinez compte sur celle-ci pour son renouvellement au poste de Président du Louvre qui doit être décidé (ou non) au printemps. Un nouveau report aurait rendu celui-ci moins évident, d’autant qu’il peut difficilement compter sur son bilan pour justifier sa reconduction.

On ne comprend pas en revanche l’intérêt du ministère de la Culture dans cette affaire. D’autant que le 6 septembre, alors que Françoise Nyssen annonçait l’ouverture pour début novembre, la commission de sécurité des musées français, qui était venue avec la ministre, n’avait pas terminé son inspection, et avait encore moins achevé son rapport. Comment la ministre a-t-elle alors pu valider cette date, sans avoir la certitude que le rapport serait positif ? Faire une telle annonce sans savoir si le musée serait apte à recevoir des œuvres en toute sécurité est une faute grave.

Personne, à ce jour, n’a pu nous affirmer que la commission de sécurité a finalement donné son feu vert, alors que nous avons interrogé tous les partis concernés (le Louvre, les principaux musées concernés, le Ministère de la Culture, l’agence France-Muséums et le Louvre Abu Dhabi). Il est tout de même étonnant que cette simple confirmation n’ait pas pu nous être donnée. D’autant que selon nos informations (que nous n’avons pu vérifier, puisque personne ne nous a répondu sur ce point), ce rapport comporterait des réserves. Quelles réserves ? Nous n’en savons rien. Il reste que le dysfonctionnement est majeur, surtout lorsqu’il s’agit de la sécurité des œuvres des musées français. En temps normal, jamais un conservateur n’accepterait de prêter à un musée sans connaître l’avis et les recommandations de la commission de sécurité.

Il est d’ailleurs un autre document qui n’a jamais, lui, été remis au ministère de la Culture ni aux musées participants qui pourtant le demandent depuis déjà longtemps : le plan anti-attentat. Il est normal en effet que soit soigneusement mis noir sur blanc, de manière confidentielle mais à destination des principaux prêteurs, ce qui est prévu pour protéger les œuvres et le musée d’une éventuelle action terroriste dans une période où celles-ci se multiplient et dans une zone géographique dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est sensible. Ce rapport, on l’attend encore. Rien que cela aurait dû dissuader la ministre d’accepter cette ouverture.

« C’est la pagaille »

Rapport de sécurité, plan anti-attentat… Leur absence ou leur retard ne sont hélas pas les seuls dysfonctionnements qui ont pu être constatés. Depuis le début de l’installation, et même si certaines œuvres ont pu être mises en place dans des conditions correctes (c’est le cas par exemple, selon nos informations, des objets en provenance de Versailles), d’autres n’ont pas eu la même chance et de nombreux problèmes sont survenus, dont certains sont inadmissibles. Comme nous l’a dit un de nos correspondants au Louvre : « C’est la pagaille, c’est le maître mot ». Confirmant nos informations, il nous explique que cette pagaille est due à une ouverture précipitée « Tout le problème est là : il faut absolument ouvrir, or les lieux ne sont pas prêts. On a l’impression d’un forcing de la part du Louvre Abu Dhabi y compris des Français pour mettre en place les œuvres. » Il n’y a aucun responsable de projet clairement identifié, alors que sont présents sur place, en permanence, notamment Jean-François Charnier, directeur scientifique de France Muséums, et Jean-Luc Martinez.

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2. Édouard Manet (1832-1883)
Le Fifre, 1866
Huile sur toile - 161 x 97 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/H. Lewandowski
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Les incidents sont innombrables et de natures diverses. Certains convoyeurs sont arrivés avec les œuvres sans que personne ne soit présent sur place pour les recevoir. Les lieux n’étant pas prêts, des œuvres sont restées longtemps en caisse, si longtemps que les convoyeurs qui les accompagnaient ont dû repartir avant qu’elles ne soient installées. C’est le cas par exemple pour Le Fifre de Manet (ill. 2) qui devra être accroché plus tard et qui se trouve encore en caisse, en compagnie notamment de La Gare Saint-Lazare de Claude Monet et de l’Autoportrait de Van Gogh. Lors du premier convoiement provenant de la Bibliothèque nationale, seule une œuvre a pu être mise en place, et ce type de situation s’est reproduit pour d’autres musées et d’autres départements du Louvre.
Certaines œuvres, après avoir été installées, auraient été changées de place1, et au moins une œuvre a failli être privée de son caisson climatique qui ne convenait pas à Jean-François Charnier qui le trouvait laid, alors que ce caisson était prévu par contrat. Son utilisation n’a été finalement actée qu’après une longue négociation avec le musée prêteur. Plusieurs œuvres en provenance notamment du musée Guimet et de la Bibliothèque nationale ne plaisant finalement pas au directeur scientifique du Louvre Abu Dhabi, les prêteurs ont été priés de les reprendre ! Parfois, c’est la couleur des fonds sur lesquels sont exposés les objets qui ne convient pas. Il faut donc les enlever et recommencer…
Les socles sont très luxueux, mais ils ne correspondent pas à ce qui était prévu et sont souvent insuffisants pour le poids qu’ils doivent supporter. « Il y a un grand amateurisme » nous a expliqué un autre correspondant. Amateurisme confirmé par l’absence des cartels, qui ne sont pas prêts, alors que la liste des œuvres est établie depuis longtemps. L’arrivée tardive des cartels (dont les textes n’auront pas pu être validés par les conservateurs des musées concernés) oblige ainsi à rouvrir les vitrines en l’absence des représentants des musées prêteurs, ce qui est également tout à fait irrégulier.

Si un conservateur nous a dit que des installations au forcing pouvaient survenir lors de l’inauguration d’un musée, les problèmes sont gérés sur place par les personnes responsables des œuvres, ce qui n’est pas du tout le cas ici. Quand on connaît les précautions excessives qui sont demandées par le Louvre aux musées qui empruntent ses œuvres, y compris les musées de province, la situation actuelle est encore plus problématique. « Quand on arrive dans une exposition et que ça n’est pas prêt, soit ça peut être résolu dans les 24 h, soit on repart avec l’œuvre » nous a confirmé un conservateur. « À la limite, on peut déléguer à notre collègue sur place cette installation, mais on le fait à quelqu’un de confiance ». Pas dans des conditions d’ « amateurisme » comme celles-ci.

Des personnalités « internationalement reconnues » ?

Un des points de l’accord entre la France et Abu Dhabi stipulait que le directeur du musée était choisi « d’un commun accord sur proposition de l’Agence » [France Muséums] et qu’il était « nommé par la partie émirienne ». Un peu plus loin, on lit que « L’Agence dresse la liste des fonctions pour lesquelles la partie émirienne doit recruter des professionnels dont les qualifications sont internationalement reconnues ». On ne peut pas croire que le directeur du musée du Louvre Abu Dhabi et son adjoint soient exclus de ces fonctions sensibles. Il est donc légitime de s’interroger sur qui sont Manuel Rabaté, le directeur, et Hissa Al Dhaheri, la directrice adjointe. Ce sont à eux que Jean-Luc Martinez et le Louvre vont confier la conservation de quelques-unes des œuvres les plus importantes et les plus précieuses des musées français. Ce sont eux qui vont dans quelques jours accueillir le Président de la République et leur présenter le Musée du Louvre Abu Dhabi. Quels peuvent donc bien être leurs titres et leurs compétences pour de telles tâches ?

Manuel Rabaté2 diplômé de Science-Po et d’HEC (ce qui est certes prestigieux mais ne comprend pas - sauf si le cursus avait changé sans qu’on en soit prévenu - de formation à la direction d’un musée), est entré au Musée du Louvre à une fonction secondaire, en 2002, comme « responsable financier et administratif » de l’auditorium, poste qu’il a occupé jusqu’en 2005, date à laquelle il a pris celui d’adjoint au directeur du Développement culturel et des publics du Musée du Quai Branly, guère plus important. Son arrivée à France Muséums remonte à 2008, soit presque depuis la création de cette agence. Il y fut à nouveau responsable administratif et financier, avant d’en prendre la direction générale en 2013. Il n’a jamais occupé de poste de direction de musée, et encore moins de grand musée international. Et il ne possède aucune compétence scientifique.
Manuel Rabaté est un ami de longue date d’Élise Longuet, fille de l’ancien ministre Gérard Longuet. En quoi cela nous intéresse-t-il ? Sans doute est-ce un hasard, mais cette dernière est directrice des Relations extérieures chez Fimalac depuis septembre 2005. Et Fimalac est la société de Marc Ladreit de Lacharrière, président du Conseil d’Administration de France Muséums. Et c’est lui, avec le soutien de Jean-Luc Martinez et d’Audrey Azoulay, ministre de la Culture, qui a proposé aux émiriens la candidature de Manuel Rabaté pour le poste de directeur du Louvre Abu Dhabi. Mais tout cela est évidemment encore une pure coïncidence, Marc Ladreit de Lacharrière n’étant pas connu pour favoriser ses relations. Faut-il plutôt penser que le financier et le président du Louvre se sont basés sur les compétences « internationalement reconnues » de Manuel Rabaté dans la conservation des œuvres d’art et la direction d’un musée ? Un communiqué de France Muséums expliquait que ce sont « ses qualités de manager et sa capacité à fédérer les équipes qui ont conduit [Marc Ladreit de Lacharrière] à le nommer directeur général de l’Agence France-Muséums ». Ces qualités ont sans doute depuis été « universellement reconnues », ce qui a à nouveau poussé Marc Ladreit de Lacharrière à le proposer au poste de directeur du Louvre Abu Dhabi, ce qui posait pourtant un sérieux problème de conflit d’intérêt.

De fait, depuis sa nomination, et selon tous les témoignages recueillis (qui resteront bien sûr anonymes, personne ne voulant paraître s’opposer publiquement à ces pratiques et à des personnes ayant autant d’influence), Manuel Rabaté a radicalement changé d’attitude et a pleinement épousé la cause des émiriens, les Français étant désormais traités comme des prestataires de service, ce qui ne correspond ni à l’esprit ni à la lettre de l’accord signé entre la France et Abu Dhabi. Ce comportement, déjà problématique en soi, l’est encore davantage si l’on se rappelle qu’entré en 2008 à l’agence France Muséums et l’ayant dirigée depuis 2013, il est largement responsable de tout ce qu’elle a fait ou n’a pas fait et dont il se plaint aujourd’hui.
Quant à Hissa Al Dhaheri, directrice adjointe, elle a encore moins de titres, si cela est possible, à diriger un grand musée international. Celle-ci, si l’on en croit le communiqué de France-Muséums, est diplômée en Études Internationales de l’Université Zayed d’Abu Dhabi et d’un Master spécialisé sur la Région du Golfe de l’Université d’Exeter (GB). Elle a enseigné « les matières internationales à l’Université Zayed d’Abu Dhabi », puis elle a « travaill[é] au développement du capital humain des musées du district culturel de l’île de Saadiyat à travers le "Museum Scholarship Programme" » Elle était avant sa nomination « responsable de la gestion de la relation avec les partenaires français pour la mise en œuvre du musée ». Une telle carrière ne la qualifie pas pour ce poste, d’autant qu’elle ne cache pas son ambition de devenir plus tard directrice du Louvre Abu Dhabi.

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2. Léonard de Vinci (1452-1519)
La Belle Ferronnière, 1495-1499
Huile sur panneau - 63 x 45 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Livioandronico2013 (CC BY-SA 3.0)
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La France a désormais une longue tradition de nomination de directeurs de musées qui n’ont ni formation ni légitimité dans ce domaine. Mais même dans les musées français, le numéro 2 est toujours au moins un conservateur. Le Louvre innove donc en inventant le musée 100% sans conservateurs à sa tête. Mais il est vrai qu’il s’agit seulement de conserver quelque temps La Belle Ferronnière (ill. 3) ou un Autoportrait de Van Gogh et quelques-uns des fleurons artistiques de notre pays dans un pays où la température monte en été jusqu’à 42°. Une sinécure. Heureusement, il semble que l’architecture et les installations techniques soient bien faites. Ainsi, un conservateur nous a indiqué que les réserves, notamment, sont bien conçues, et que la climatisation est « efficace et remarquablement stable grâce à un triplement du circuit ». On devrait donc, il faut en tout cas l’espérer, éviter des incidents de climatisation puisqu’une éventuelle panne serait palliée par le deuxième voire le troisième circuit.

Résumons donc : le Louvre Abu Dhabi va ouvrir dans la précipitation la plus complète et dans des conditions qui ne respectent pas les standards internationaux des prêts entre musées, afin de permettre aux émiriens de faire parallèlement la promotion d’une foire d’art contemporain, et d’assurer sa reconduction au Président-directeur du Musée du Louvre d’ailleurs très contesté au sein même du Louvre et dans le monde des musées. On se demande si le Président de la République, qui se rendra sur place le 8 novembre pour inaugurer ce musée, est au courant de ces petits arrangements avec le prestige de la France et la sécurité des œuvres.

Addendum : À toutes les questions que nous avons posées aux différents interlocuteurs pour la rédaction de cet article, nous avons reçu la seule réponse suivante de l’agence Image Sept, au nom de l’agence France Muséums et des différents musées prêteurs, que l’on nous demande de « publier dans son intégralité », ce que nous faisons évidemment avec plaisir.
Nous maintenons, bien entendu, les informations données dans notre article.

« L’installation des prêts d’œuvres des musées français au Louvre Abu Dhabi et de la collection permanente du musée est coordonnée par l’Agence France-Muséums en vue de l’ouverture au public le 11 novembre 2017. Pour les prêts des musées français, les conditions prévues dans les conventions de prêts sont strictement appliquées par le Louvre Abu Dhabi et mises en œuvre par l’Agence France-Muséums. L’arrivée des prêts français est intervenue à l’issue de l’accord délivré par le Service des Musées de France du Ministère de la Culture.

En fonction de l’évolution du planning propre à ce type de chantier, toute modification de l’installation des œuvres a été faite en accord avec les musées prêteurs.

Le Louvre Abu Dhabi et l’Agence France-Muséums appliquent les standards internationaux en matière de transport et d’installation d’œuvres d’art.

Le calendrier d’installation est conforme aux pratiques habituelles au regard du volume d’œuvres à installer. »


Didier Rykner, jeudi 2 novembre 2017


Notes

1Il s’agit du seul point pour lequel nous n’avons pas pu recouper l’information, nous employons donc le conditionnel.

2Addendum du 3/11, pour une précision que nous avions oublié d’apporter : Nous avons bien sûr contacté notamment Manuel Rabaté, sans réponse. L’attaché de presse, Roya Nasser, nous a appelé pour nous dire qu’elle n’avait pas transmis mes questions à celui-ci car il était non disponible, en pleine préparation de l’ouverture du musée.





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