Une politique d’accrochage au Musée des Beaux-Arts de La Rochelle


Que d’offres et d’enseignements contrastés nous livrent les musées. – Problèmes d’espace – du toujours plus au toujours moins –, mise en question des réserves : quoi, quand et comment montrer ?, effarante multiplication des prêts aux expositions extérieures, tous les pinceaux, c’est le cas de le dire, s’entremêlent ! Cette année, au cœur de l’été, pour prendre un exemple on ne peut plus consternant, ne voilà-t-il pas qu’une collection entière de musée a disparu à jamais : les peintures du musée de l’île de Tatihou (voir la brève du 19/7/17) ? Parce qu’elles étaient, c’est un comble, quasi inexposées, protégées pouvait-on croire, plutôt reléguées, et ce depuis plusieurs années, dans un local de réserve (ou pseudo-réserve ?) suffisamment incommode ou trop peu accessible pour qu’elles puissent être évacuées à temps lors d’un fatal incendie causé par la foudre (c’est vraiment la faute à pas de chance, antienne toujours facile à invoquer). A quoi bon acquérir et conserver tant d’œuvres parfois laborieusement achetées à des dates récentes si elles ne servaient à rien – être et ne plus être – , quel singulier gâchis ! Exposées au moins en partie, elles n’auraient sans doute pas toutes sombré dans cet anéantissement, étant donné que le reste du musée, avec tout ce qui n’était pas tableau, échappa comme par hasard (providentiel) à l’incendie1


JPEG - 476.1 ko
1. Marie Renard (1908-1936)
Les pains. 1932
Huile sur toile - 54 x 65 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page
JPEG - 244.6 ko
2. Edouard Henry-Baudot (1871-1953)
La vanne
Huile sur toile - 145 x 125 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page

Eh bien, pour tirer de tout cela quelque vertueuse leçon de choses, mettons en évidence, opposons même une démarche toute autre, quant à elle résolument concrète et pédagogique, sur la façon d’utiliser les réserves d’un musée. – Le musée comme bénéfique instrument de savoir autant que de plaisir et de liberté, c’est ce que veut proclamer un intelligent établissement (il mérite bien ce louangeur qualificatif) tel que le musée de La Rochelle, en faisant se succéder, année après année, des accrochages temporaires de ses collections de peintures anciennes et modernes, accessoirement de sculptures, dessins et gravures, axés sur un thème donné, soit dans le cas présent l’accrochage n° 11, de septembre 2017 à juin 2018 (voir en note2 la liste des accrochages déjà opérés). Sous le titre très parlant et si bien trouvé de Palais des sens (les Cinq Sens, d’où une profuse et prévisible variété de représentations), un catalogue illustrant en couleurs toutes les œuvres exposées gardera l’utile souvenir d’une prestation qu’on pourra sans nul doute juger efficace, notamment pour ses choix originaux voire déconcertants, et si les accrochages précédents avaient donné lieu à des livrets d’un format plus modeste, manifestement, et tant mieux, il y eut cette fois plus de moyens pour la publication.

Soulignons, c’est un point essentiel, que le musée a tenu en plus de sa mission générale à viser pour l’occasion des publics diversifiés. Bien plus, à les faire directement participer – maître mot d’aujourd’hui – à la réalisation de tels accrochages3. De ce fait, on ne pourra qu’admirer, pour lui en faire crédit, comment Annick Notter, la directrice des musées d’art et d’histoire de La Rochelle4, a pris soin d’associer ici « deux mondes si semblables mais au premier abord totalement différents », soit en l’occurrence, des élèves de 1ère technique du lycée hôtelier de l’endroit et le monde (tout de même lointain pour eux) du musée et des arts, avec la « complicité » d’un professeur de français [dudit lycée] et d’une documentaliste5. Dans les accrochages antérieurs avaient été ainsi mis à contribution d’autres scolaires (élèves de terminale en Histoire des arts au lycée Jean Daudet - accrochage n° 3, en 2009) ou bien les membres de la vénérable et toujours jeune Société des Amis des Arts6, insigne pilier du musée et certes plus qu’à sa place (accrochage n° 4, en 2010), voire des habitantes – notez le féminin – d’un quartier de la ville (accrochage n° 7, en 2013) et jusqu’à des sportifs du stade rochelais (accrochage n° 8, en 2014), etc.7.

Que d’universalité, quel débordement de louables curiosités guidé, on s’en doute, par l’œil du conservateur qui a su comme il convient ouvrir les réserves de son musée pour permettre autant d’explorations (bienvenues) à travers les quelque neuf cents peintures que compte déjà le Musée des Beaux-Arts (et il ne cesse de s’accroître en œuvres modernes notamment). Toutes ne pouvaient, Annick Notter s’en justifiait à bon droit dès la première publication de ses accrochages (le n° 3, en 2009, le deux premiers accrochages n’ayant pas donné lieu à publication), trouver place en permanence dans l’espace forcément limité de l’actuel musée ; ne rêvons d’ailleurs pas trop d’agrandissement en nos difficiles temps présents, d’autant que La Rochelle compte nombre d’autres musées (le Nouveau Monde, l’Histoire naturelle, le Musée d’Orbigny-Bernon porté sur les arts décoratifs, le Musée Rochelais de la dernière Guerre, le Musée Maritime…). En tout cas, élargir la fréquentation des musées ne peut ni ne doit pas signifier le seul langage du chiffre (tant et tant de visiteurs), quand bien même les autorités locales et les médias contemnent d’instinct le monde des musées, ces bastilles qu’on juge déplorablement élitistes, donc superfétatoires, donc déficitaires, principalement ceux dits des Beaux-Arts, archaïque dénomination quasi répulsive ! Quoiqu’il en soit, la rotation d’œuvres par le biais d’accrochages sélectifs ne laisse pas d’être une solution de bon sens – c’est tout indiqué dans un Palais des sens ! – sinon de bon aloi, d’autant qu’elle n’empêche nullement la présence d’un noyau durable regroupant les œuvres célèbres, mais n’abusons pas du qualificatif imprudent de majeures, les goûts changeant, on ne le sait que trop, d’une génération à l’autre. Songeons du moins à certains incontournables comme les deux imposants Gustave Doré, les Chassériau, le monumental Le Sueur ou les gloires rochelaises par excellence que sont Fromentin et Bouguereau dont le musée abrite de si remarquables ensembles8.


JPEG - 265.1 ko
3. Jean-Baptiste Trayer (1824-1909)
La réunion du Mouton-Blanc en 1666, 1867
Huile sur toile - 98 x 130 cm
La Rochelle, Musée des Beaux des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page
JPEG - 336.3 ko
4. François-Louis Français (1814-1897)
La Sèvre à Moulin-Neuf, 1887
Huile sur toile - 45 x 55 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page

Plaisir donc des trouvailles en musée et aveux peu conformistes que sont par exemple telle nature morte savoureusement réaliste des Années 30, Les pains de la très locale Marie Renard (ill. 1), artiste prometteur mais trop tôt disparue, ou tel excellent paysage mantais, tout en riches aplats picturaux, jamais catalogué avant 2009, de Gaston Balande9, ce peintre-conservateur du musée de La Rochelle de l’avant-guerre (il demeura en fonction jusqu’en 1954) qui n’est pas ici sans rappeler Marquet. Satisfaction encore de constater qu’on ose sortir de rustiques paysages à vaches d’Eugène Girardet, de Marie Dieterle ou de Joseph Paris, méprisés comme tels (haro sur les légendaires Jules Breton, Troyon et consorts !), tous absents bien entendu du catalogue du musée publié en 1974, tout comme cette franche Vanne aux chevaux du peintre nancéien Edouard Henry-Baudot acquise en 1914 et jamais cataloguée elle non plus depuis lors (ill. 2). Saluons au passage la salubre remise en ordre opérée après 197410 par Thierry Lefrançois (catalogue d’exposition paru en 1993) puis par l’actuelle conservatrice qui lui succéda et qui a lancé cette éclairante politique d’accrochage. Il y a, c’est vrai, quelque discontinuité, en soi stimulante, dans cette quête et illustration de la (riche) thématique des Cinq Sens, à travers plusieurs siècles et selon divers styles, depuis les natures mortes du XVIIème siècle français (Antoine Dubois, Paul Liégois) et le tableau d’autel de Le Sueur jusqu’aux portraits du complaisant XIXe siècle avec le baron Gérard, Emmanuel Genty ou William Bouguereau, en passant par les mythologies de Léon Perrault, Hector Leroux, Léon Riesener ou Henri Déziré et bien sûr l’inévitable Bouguereau, en ne délaissant ni l’anecdotisme historicisant de Jean-Baptiste Trayer (ill. 3), Edouard Toudouze et Jules Noël, ni l’orientalisme de rêve que procurent Louis Mouchot puis Emile Dupont-Zipcy, sans parler d’une évocation algérianiste purement descriptive due à Charles Lhuillier. N’oublions pas non plus le genre populiste et pittoresque grâce à François Ferogio, Alexandre Antigna ou Gabriel Boutet, ni le paysage et toutes les fraîcheurs de la nature, d’Adam Pynacker, Hollandais du Siècle d’or, au maître de l’élégie Corot l’universel, sans que soient négligés pour autant le modeste et attachant François-Louis Français, peintre de la Sèvre à Moulin-Neuf en pleine Vendée, le site ayant été identifié après 1974 (ill. 4), ou le Norvégien Smith-Hald qui évoque au crépuscule le littoral charentais (ill. 5), peintre que, d’évidence, on voit rarement dans une collection publique française. Mais il n’y a rien à redire à ce que le panorama, dans sa fondamentale, presque troublante diversité, s’étende par exemple, au prétexte du sens du Toucher, à des acquisitions relativement récentes comme tel alerte Cheval gris pommelé d’Eugène Fromentin acheté en 1987 ou un rugueux Stade (Rugby IV) savamment concerté par André Fougeron, à la façon d’un Nicolas de Staël : ô l’ingénue hardiesse d’acheter du Fougeron en 2014 ! – Ne pas négliger non plus, tout au contraire, la donne localiste, surtout lorsqu’elle touche à l’inévitable sphère fromentinienne avec une Vue du quai Valin à La Rochelle de Fromentin père, le peu connu Samuel Fromentin-Dupeux (ill. 6), auteur de cette discrète vue urbaine à la Corot, léguée en 1944 par un descendant de la famille mais non cataloguée ni sans doute montrée, encore un exemple typique de sous-gestion enfin rectifiée.


JPEG - 235.6 ko
5. Frithjof Smith-Hald (1846-1903)
Le vieux filet
Huile sur toile - 135 x 202 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page
JPEG - 287.9 ko
6. Samuel Fromentin-Dupeux (1786-1867)
Vue du quai Valin à La Rochelle
Huile sur toile - 49 x 65 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page

Réjouissons-nous cependant qu’on puisse, à partir de cette promenade iconographique, élire sans œillères, disons sans les classiques préjugés qui entravent une (digne) histoire de l’art inenchaînée aux modes du jour, tel délicieux Chapelain-Midy (ill. 7), esquisse festive dans son pimpant jeu coloré qui participe de la grande leçon décorativiste des Années 3011. – Roger Chapelain-Midy, un de ces artistes dont le nom est pour ainsi dire imprononçable à Beaubourg, alors qu’il émarge dans des musées tout aussi respectables, qu’ils soient ceux de Troyes, Boulogne-Billancourt, Roubaix ou Beauvais. Une telle proscription de nature anti-historique ne fait au fond que répéter celle qui toucha les Impressionnistes puis les Pompiers. Nihil novi hélas ! sous le soleil des musées et des anthologies...


JPEG - 333.7 ko
7. Roger Chapelain-Midy (1904-1992)
Les vendanges, esquisse pour la peinture murale
de l’Institut agronomique à Paris, 1938
Huile sur toile - 32 x 46 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page
JPEG - 441 ko
8. Paul Charlemagne (1892-1972)
Les masques
Huile sur toile - 63 x 52 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page

Repéchage d’œuvres condamnées à l’exil, mises à jour des inventaires12 et des attributions (tâche impérieuse autant qu’inlassable), de quoi prouver une vie muséale authentique, ces accrochages qui sont comme autant de musées expérimentaux ont aussi l’avantage de proposer des approches nourrissantes au regard de la (sainte) histoire de l’art. Ainsi, dans l’accrochage n° 3 (2009) qui tint à aborder la modernité – de 1899 à 1982 – dans les collections du musée de La Rochelle, on traite du retour à l’ordre après 1918, côté sculpteurs (les ténors Bourdelle et Despiau mais aussi les moins connus Henri Martinet, Deloumeau – prénom inconnu ! – ou Jeanne Bardey, et qui sait combien les musées sont riches en plastiques figuratives des Années 30) et côté peintures, ici intervient bien sûr en plus d’un typique Nu féminin de Louis Sue, l’allègre Chapelain-Midy déjà cité, d’où une certaine continuité dans toutes ces présentations ; retour à l’ordre qui s’étend à Bernard Buffet avec une gravure affublée d’un « mode d’acquisition inconnu » : décidément, les musées en fait d’ordre dans le désordre… ont à avouer bien des flottements, ce qui se vérifie encore mieux dans le cas des dépôts d’Etat vite oubliés ou déconsidérés. Une modernité à plusieurs étapes et sous plusieurs angles qui, pour en rester à ce fertile accrochage n° 3 (2009), va de Maurice Denis – sa Boutique au gros melon de 1917 revient également dans l’accrochage n° 11 pour illustrer le sens de la Vue –, à Celso Lagar et à son misérabilisme parisianiste vers 1938, d’Yves Alix (remontré lui encore en 2017) à Othon Friesz et à Paul Charlemagne13 (ill. 8), de Georges Rouault à un Gaston Chaissac retiré dans une Vendée proche mais intelligemment célébré à La Rochelle en 1976, ce qui vaut au musée une belle série d’achats. Et puis de fines visées, toujours dans l’accrochage n° 3, qui s’intitulent « La touche moderne et le motif local », d’où ce Gabriel Charlopeau qui peint une Rue de Nieul à la façon de Corot ou de Céria, ou bien le « Motif du port : l’héritage de Signac et Marquet » forcément bienvenu à La Rochelle, qui utilise à nouveau l’obscur Charlopeau, mais recourt aussi à Jean Chevolleau, Albert Decaris, Rémy Avit. – Modernité enfin qui, en 2009, sauve de l’oubli le brave Gaston Balande dont le grand décor en pendant de L’Epargne et de Les Prévoyants de l’avenir, don du Crédit du Nord en 1989, évoque de façon inattendue les saveurs narratives chères à nos actuelles bandes dessinées. – Modernité encore que celle d’une « Arcadie rochelaise » retrouvée par la vertu de ce bon peintre local qui se dénomme Pierre Langlade, porté par le néo-classicisme des irrésistibles Années 1930 (celles qu’on a tant de mal à percevoir dans nos musées d’aujourd’hui, hormis celui de Boulogne-Billancourt). Et les autres démonstrations ne furent pas moins suggestives en s’attaquant au paysage, particulièrement diversifié à La Rochelle (accrochage n° 4, en 2010), au portrait féminin (accrochage n° 7, en 2013 : « Elles me ressemblent et je leur ressemble… »), ou encore en jouant subtilement sur le nombre et le regard (accrochage n° 5, en 2011 : tableaux à une puis à deux, à trois figures et plus), sur la lumière et tous ses jeux (accrochage n° 9, en 2015), ou sur les variations sociales et sociétales (accrochage n° 6, en 2012 : « De l’ombre à la lumière », soit « Peuple et people »), sur « Le voir et ne pas voir », c’est-à-dire « L’artiste comme médiateur du réel et de l’irréel » (accrochage n° 10, en 2016).

Décidément, à La Rochelle, ce musée qui s’intéresse au Voir, n’est ni inactif ni ennuyeux. Belle leçon de choses, n’en déplaise à ceux qui voudraient s’en tenir au mirage de coûteuses expositions, trop souvent venues de l’extérieur clef en main quand il y a encore sur place, mais oui !, tant de ressources, de prétextes à de méritantes et salvatrices études, tant d’invites aux joies du catalogage14, à la redécouverte des oubliés comme à la réhabilitation des méprisés. – Vaste programme, et vive les conservateurs de musées, ceux qui font réellement leur métier, autant dire d’authentiques, d’effectifs médiateurs, pour jouer d’un terme en vogue.


Jacques Foucart, lundi 27 novembre 2017


Notes

1Nous nous proposons de revenir sur ce scandale en republiant prochainement l’introduction que nous avions donnée en préface au catalogue (2008) des peintures de ce feu musée (sans jeu de mots !), pour souligner les points forts de cet ensemble brillamment rassemblé par le conservateur d’alors, Jean-François Détrée.

2Les deux premiers accrochages (2008) n’avaient pas donné lieu à publication. A partir du n° 3 (2009) consacré, lui, à « la modernité » dans les collections du musée, ces accrochages furent toujours accompagnés d’une brochure qui en donnait l’illustration intégrale ; le n° 4, titré « Un certain paysage, paysages incertains » concernant sur les paysages du fonds, est de 2010 ; le n° 5, de 2011, réalisé par des artistes plasticiens, s’intitule « Le nombre et le regard » ; le n° 6, de 2012, « De l’ombre à la lumière », présente le monde du labeur, dont les marins et pêcheurs, une profession de circonstance à La Rochelle ; le n° 7, de 2013, considère la femme, notamment du point de vue du portrait et du genre ; le n° 8, de 2014, s’intéresse au sport et aux jeux ; le n° 9, de 2015, traite de la lumière, entre autres par le biais des marines et des paysages ; le n° 10, de 2016, sur le « Voir et ne pas voir ». – A chaque fois, des index eussent été la bienvenue, d’autant que les catalogues du musée ne sont pas d’un maniement tellement commode (voir note 10).

3Comment ne pas se prendre à penser qu’au Louvre-Lens, dans l’espace malheureusement trop restreint du Pavillon de verre, dit « lieu d’approfondissement » (sic) des collections régionales, une Annick Notter eût fait merveille ? Et, qui plus est, d’amender une morne et quasi sépulcrale Galerie du Temps !

4Petite facétie typique du numérique envahissant, le Musée des Beaux-Arts est désigné sous le signe mba et se voit rangé avec le Musée du Nouveau Monde (dit mnm) sous l’appellation globale de mah (Musées d’Art et d’Histoire)… Chacun d’eux en soi vaut mieux qu’un sigle, non ? N’insistons pas davantage. Mais que penser d’un vilain Mudo à Beauvais ou de la RMM non précisée comme rouennaise (Réunion des musées métropolitains Rouen Normandie, sic) qui prête presque inévitablement à confusion avec l’illustre RMN d’antan (Réunion des Musées nationaux) !

5Le professeur est Dominique Terrier, la documentaliste, Florence Michaux.

6Le bilan de son activité donatrice – elle fut fondée en 1841 – a été efficacement consigné dans le catalogue de l’exposition Peintures et mécénat / 150 ans d’acquisitions par la Société des Amis des Arts de La Rochelle, Musée des Beaux-arts – Musée d’Orbigny-Bernon, La Rochelle, mai-octobre 1993, avec le catalogue de 63 œuvres choisies pour l’exposition, notices détaillées p. 27-96, et le répertoire des autre œuvres acquises par la société, rangées dans l’ordre chronologique des acquisitions : 263 numéros, p. 106-129. Toutes les œuvres y sont reproduites, ce qui fait de cette publication – due à Thierry Lefrançois, alors conservateur desdits musées de La Rochelle, un mémorable instrument de travail, tout à la gloire d’un mécénat singulièrement avisé. On regrette juste l’absence d’un index, et il y a parfois de l’incertitude dans le libellé de certaines provenances : comment écrire par exemple que l’État ou le Louvre donnent ou déposent des tableaux à ladite Société des Amis des Arts, alors qu’il ne peut s’agir d’un point de vue strictement administratif que de dépôts tout au plus consentis au musée par l’intermédiaire de la Société des Amis des Arts ?

7Pour être complet, signalons que l’accrochage n° 6 impliquait les agents du Centre technique municipal, le n° 5, des artistes plasticiens, le n° 9, les détenus de la Centrale de Saint-Martin-de-Ré – donc, non loin de La Rochelle, lesquels travaillèrent à partir de la base informatisée des collections du musée, et le n° 10, des « personnes déficientes visuelles » spécialement encadrées à cette fin par Amandine Riguet via le musée.

8A noter que la plupart de ces tableaux évidemment très prestigieux procèdent du mécénat de la Société des Amis des Arts qui a joué ici un rôle exceptionnel (autre bel exemple à citer, celui de Carcassonne, ou encore celui de Mulhouse), ce que le catalogue de l’exposition ad hoc de 1993 (op. cit. à la note 6) souligne de façon éloquente.

JPEG - 474.2 ko
9. Gaston Balande (1880-1971)
Vue de la vallée de la Seine avec Mantes au fond
Huile sur toile - 38 x 46 cm
La Rochelle, Musée des Beaux des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page

9Notons au passage que le tableau de Balande (ill. 9) est intitulé dans le catalogue un peu approximativement Paysage du marais mantais (les meules) : il n’y a pas de marais dans les parages de Mantes-la-Jolie, le site évoqué est juste celui de la vallée de la Seine avec effectivement la collégiale de Mantes au fond, le premier plan n’étant pas précisément localisable (l’artiste a pu l’inventer quelque peu). En 1974 étaient déjà recensés sept Balande mais pas celui-là, dont trois déposés dans la ville hors du musée. A noter que plusieurs peintures de Balande sont récemment entrées au Musée de Mantes-la-Jolie par la donation Simone et Rodolphe Walter (2013).

10En 1974, le fonds de peintures de La Rochelle a été largement catalogué – et porté à la connaissance des spécialistes – par Pierre Moisy un temps conservateur-adjoint, et Lise Carrier, conservatrice du musée, comme le prouvent évidemment les successifs accrochages réalisés ces dernières années. En fait, le compte n’y est pas, car le catalogue de 1974 doit être quelque peu complété par l’imparable publication des 150 ans d’acquisitions par la Société des Amis des Arts de La Rochelle (1993, op. cit. à la note 6). Ainsi l’actuel accrochage, le n° 11 (2017-2018), présente en tout 82 œuvres dont 64 peintures parmi lesquelles une vingtaine au moins sont absentes du catalogue de 1974 mais non pas, remarquons-le, du catalogue de la Société des Amis des Arts (c’est la cas par exemple d’une œuvre d’Hector Leroux qui peut bien dialoguer et rivaliser avec Bouguereau, ou bien du bel et rare paysage du Norvégien Smith-Hald, en sus de divers cas cités dans notre texte, telle la rutilante évocation de tirailleurs algériens de Charles Lhuillier ou le pittoresque Concert de la Garde républicaine au jardin du Luxembourg de Gabriel Boutet). Cette publication de 1974 (2e édition revue et corrigé d’un catalogue dû à l’origine à Pierre Moisy à la date de 1942) tenait à séparer les œuvres dites exposées (p. 15-74) : 252 tableaux dont près de trente hors musée, ce qui en soi contrariait quelque peu leur qualificatif alors encore utilisé d’exposées (en fait, elles avaient dû être déposées dans la ville entre 1942 et 1974, que ce soit au Palais de Justice, à la Préfecture, à la cathédrale, à l’Hôtel de ville et à une mairie-annexe, dans diverses casernes, etc., comme cela se pratiquait trop souvent) et les œuvres en réserve (peintures au nombre de 89 : p. 93-111, un chiffre curieusement assez faible), sans compter les dessins et gravures exposés (p. 75-89) ou non montrés (p. 113-118).
Relevons déjà, à cette date de 1974, la mise à l’écart – un fait on ne peut plus symptomatique – d’œuvres d’Abel de Pujol, William Bouguereau, même lui dans son fief de La Rochelle !, Hippolyte Guy, Charles-Amable Lenoir, Victor Leydet, Jean-Victor Schnetz, toutes peintures envoyées à la cathédrale pour des raisons de sujets religieux, mais une église, entre nous soit dit, n’a pas à être un musée, et n’est pas le lieu le plus facile à protéger ; notons encore des mises en dépôt d’estimables paysages orientalistes ou italianisants (Paul Gourlier, Gustave Guillaumet, Louis Mouchot (ill. 10)) ou autres (Adolphe Appian, Louis Auguin), des scènes de genre (Charles Jacque, Alexandre Antigna, Louis Deschamps, Jean Geoffroy (Géo), Evariste Luminais, Hector Leroux (ill. 11), Léon Perrault, Achille Zo et ainsi de suite), autant d’œuvres que nous n’aurions pas trop de mal aujourd’hui à ressortir au moins temporairement, comme le preuve l’accrochage de 2017 qui a su honorer tant Géo qu’Antigna, le resplendissant Mouchot ou ces proches de Bouguereau que sont les raffinés Lenoir, Leroux ou Perrault. La relégation de peintures du XIXe siècle est à cet égard typique d’un certain gout figé et a-historique de l’après-guerre contre lequel on a su, il est vrai, heureusement lutter depuis : 1974-2017, que d’évolution en à peine 43 ans !


JPEG - 228.5 ko
10. Louis Mouchot (1830-1891)
La prière du soir, 1874
Huile sur toile - 85 x 151 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page
JPEG - 191.3 ko
11. Hector Leroux (1829-1900)
Une vestale entretenant le feu sur un autel
Huile sur bois - 50 x 34 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page

11Le grand décor des Vendanges a été commandé par l’Etat en 1937 pour un amphithéâtre de l’Institut agronomique de Paris en pendant aux Moissons de Roland Oudot, l’un et l’autre toujours en place (avis favorable de la Commission départementale des objets mobiliers de Paris à l’inscription de ces deux œuvres sur la liste des Monuments historiques avec vœu en faveur de leur classement, séance du 4 juin 1992). Un reportage photographique avec détails est à trouver sur le site de la Direction des documentations du Musée vivant et du CIRE (DDMC), Photothèque AgroParisTech-Pôle images. Le petit tableau, acquis par l’Etat au Salon d’Automne de 1938, fut envoyé de suite au musée de La Rochelle comme « esquisse [sans titre précisé], pour une décoration de l’Institut agronomique » (catalogue de 1974).

12Exemples de tableaux sans provenance connue, inventoriés il y a peu : en 2009, la vue mantaise de Balande déjà citée ; en 2010, Ernest Chevalier, Marais salants ; en 2011, B. Carteron, peintre pratiquement ignoré, avec un paysage méditerranéen, tout comme fit inventorié cette année-là le Portrait de Madame D. par Emmanuel Genty, donné, lui, à une date inconnue par le colonel Genty et la famille Deschamps.

13Voir son ironique tableau des Masques grassement peint à la manière de La Patellière, acquis en 1949. Ce peintre a contribué non sans bonheur à la décoration du palais de Chaillot et ne mérite plus d’être oublié. A noter que le sujet du tableau, évidemment relatif au monde du théâtre, met aussi en valeur un motif de chaussure, ce qui rappelle qu’un Musée international de la chaussure a été ouvert à Romans, musée dont on n’entend, hélas !, plus guère parler à présent.

JPEG - 219.2 ko
12. Attribué à Lucas de Heere (1534-1584)
Vénus et l’Amour
Huile sur bois - 134 x 96 cm
La Rochelle, Musée des Beaux-Arts
Photo : musée de La Rochelle
Voir l'image dans sa page

14Soit par exemple les deux natures mortes ex-Mignon classées par Lefrançois sous le nom de Jacob de Gheyn II (cat. 1993, n° 2-3 p. 28-29). En revanche, le Vénus et l’Amour (ill. 12), prudemment laissée ici à l’école flamande du XVIe siècle après avoir été longtemps attribuée à Primatice (au XIXe siècle) et rattachée par Moisy et Carrier à l’école de Floris (1974, p. 50) reste quelque peu dans l’incertitude, Thierry Lefrançois (1993, n° 1 p. 27-28) était tenté d’avancer le nom de Jacob de Backer, mais la plasticité du nu dans le présent tableau est plus coulante et apaisée. Dans cette perspective assez bellifontaine qui fit penser à Primatice, ne pourrait-on songer à Lucas de Heere où à un artiste de cette tendance ?





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Musées : Précipitation et pagaille au Louvre Abu Dhabi

Article suivant dans Musées : Carnavalet : désastre muséal annoncé