Pierre-Joseph Redouté. Le pouvoir des fleurs


Paris, Musée de la Vie romantique, du 26 avril au 29 octobre 2017

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1. Pierre-Joseph Redouté (1759-1840)
Papaver somniferum, 1839
Auqarelle et crayon graphite sur vélin - 46 x 36 cm
Paris, Musée de la Vie romantique
Photo : Musée de la Vie romantique
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D’où vient ce surnom de « Raphaël des fleurs » inlassablement repris ? C’est agaçant, cette tendance à résumer l’histoire de l’art à quelques célébrités - Raphaël, Michel Ange, Rembrandt, Rodin, Picasso …- transformées en étiquettes accolées aux artistes moins connus pour mieux les « vendre » au public.
Né dans les Ardennes belges, Pierre-Joseph Redouté se forma en Flandres et aux Pays-Bas avant d’arriver à Paris en 1783. De ses origines, il garda ce goût du détail et de la précision, que renforça par la suite son regard scientifique de peintre botaniste. Son rapport avec Raphaël n’apparaît donc pas évident au premier abord, et la Donna Velata n’a pas grand chose à voir avec la crassula perfossa : l’une est une femme, belle ; l’autre une belle plante, grasse.
Le Musée de la Vie Romantique consacre une exposition à Pierre-Joseph Redouté (ill. 1) et, plutôt que de déployer exclusivement ses œuvres – beaucoup sont des vélins ou des gravures à la mise en page et au format similaires, la scénographie risquait d’être un peu sévère -, il les confronte à des créations de l’époque, peintures et objets d’art, quelques sculptures également. Cela permet à la fois d’évoquer le contexte artistique dans lequel le maître travailla et de montrer l’influence qu’il exerça, tout en soulignant la spécificité de son talent.
Ainsi la « fritillaire impériale » se dresse avec panache sur un vélin de Redouté (ill. 2) ; elle se penche doucement sur le Roi de Rome encore nourrisson dans une peinture de Pierre-Paul Prud’hon (ill. 3). Le souci est d’abord, aux yeux du peintre botaniste , la calendula officinalis, alors que François-Xavier Fabre retient sa valeur symbolique et met en scène un jeune garçon qui le piétine pour en préserver ses parents (ill. 3). Les fleurs, à défaut d’enchanter l’odorat, accrochent le regard tout au long du parcours, ici les « oreilles d’ours » duveteuses, là les « dionées attrape-mouches », et puis toutes ces plantes qui témoignent d’expéditions lointaines, tel l’eucalyptus découvert par Joseph Banks lors d’un voyagea avec James Cook, ou bien la centaurée cueillie en Égypte.
On aurait aimé, tout de même, admirer davantage d’aquarelles de Redouté, voir en profusion ses Roses éblouissantes qui firent sa renommée, contempler les Pensées légères comme les artifices du Pavot… Car la précision avec laquelle ces fleurs sont décrites ne les prive ni de grâce ni de poésie.


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2. Pierre Joseph Redouté (1759-1840)
Fritillaire impériale
dans Les Liliacées, Paris, 1802 – 1816,
Paris, Muséum national d’Histoire naturelle
Photo : MNHN
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3. Vue de l’exposition
À gauche :
François-Xavier Fabre (1766-1837)
Portrait du jeune Edgar Clarke, 1892
Pierre-Paul Prud’hon (1758 - 1823)
Le Roi de Rome endormi, 1811
Photo : bbsg
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Au cours du XVIIIe siècle, les plantes furent davantage observées avec une attention scientifique et représentées de façon naturaliste. Carl von Linné, avec son classement dit « linnéen », marqua le début de la botanique systématique moderne. Redouté put voir son herbier lors d’un séjour à Londres en 1787, il collabora surtout avec les plus grands botanistes de son temps tels que Charles Louis L’Héritier de Brutelle, René Desfontaines, Augustin Pyrame de Candolle1, André Michaux, Étienne Pierre Ventenat … : ceux-ci se chargeaient de décrire les fleurs dans des ouvrages, lui de les illustrer. C’est ce qu’il fit par exemple avec Ventenat pour les plantes du jardin de J.-M. Cels. Cependant, les érudits horticulteurs et passionnés de botanique n’étaient pas les seuls à rechercher son talent.
Il fut, en 1788, chargé par Gérard Van Spaendonck d’exécuter les vélins destinés à la collection royale2. La série avait été commencée sous Louis XIII, afin de reproduire peu à peu les espèces rares cultivées pour la couronne ; l’entreprise perdura après la Révolution, lorsque le jardin royal devint le Muséum d’histoire naturelle, et Redouté continua à y collaborer.
Traversant les différents régimes sans heurts, il s’attira les grâces de Joséphine, devenant « peintre de fleurs de l’impératrice » en 1805. Il publia en collaboration avec Ventanat le Jardin de la Malmaison réputé pour sa flore et pour sa faune, puis dédicaça à l’impératrice l’ouvrage des Liliacées publié entre 1802 et 1816, qui fut l’un de ses recueils les plus prestigieux. En fin de compte, c’est sous la protection de Joséphine que sa carrière s’épanouit, et après la mort de celle-ci qu’elle se fana, et rose elle a vécu ce que vivent les roses.

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4. Vue de l’exposition
Pierre-Joseph Redouté
Offrande à Bacchus, 1834
Gouache sur vélin - 91,4 x 75, 8
Tableau de fleurs, le fond représente un paysage, 1822
Gouache sur vélin - 91,4 x 75,8 cm
Paris, Centre national des Arts plastiques
Photo : Musée de la Vie romantique
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Car l’art de Redouté avait le tort d’être inclassable. Il obtint une place de dessinateur à l’Académie des Sciences dès 1792, mais sa candidature à l’Académie des Beaux-Arts fut refusée en 1825, l’année même où il était décoré de la Légion d’Honneur. Pourtant, fort de son succès, il avait développé des œuvres plus ornementales, composant des bouquets de fleurs variées, parfois sur de grands formats (ill. 4). C’est le cas par exemple des Oreilles d’ours et camélia, aquarelle sur vélin exécutée en 1835, exposée au Salon de 1836 et acquise pour le roi Louis-Philippe. Malheureusement, la précision scientifique à laquelle il ne renonça pas, se heurta à la peinture romantique qui se développait dans les années 1830.
Non seulement son style passa de mode, mais le genre choisi n’était pas le bon, la nature morte pouvant difficilement rivaliser avec la grande peinture d’histoire. « Nature morte » est d’ailleurs un terme peu adapté à ses fleurs frémissantes dont les couleurs subtiles n’ont rien perdu de leur éclat ; c’est l’un des intérêts du vélin, un support évidemment plus coûteux que le papier, qui avait la préférence du maître, tandis que l’aquarelle était la technique qu’il maîtrisa au plus haut point. Quelques séries de planches sont pourtant en noir et blanc, réalisées au lavis d’encre, parce que certains botanistes comme L’Héritier de Brutelle considéraient que la couleur cachait des détails.
Pour les publications, Redouté utilisa la gravure au pointillé qui donne l’illusion du dessin ; une technique qu’il apprit en Angleterre, qu’il fut le premier à utiliser pour la botanique et qu’il perfectionna. En outre, il n’hésitait pas à retoucher ses gravures à l’aquarelle. Après l’immense succès de son ouvrage sur les Roses, il eut du mal à rester sur le devant de la scène et tenta alors de séduire une clientèle plus modeste et plus variée, en utilisant pour ses publications une technique moins onéreuse : la lithographie. Mais les années fastes étaient derrière lui.

À sa mort, il laissa un album inachevé́, « destiné à l’enseignement dans les écoles spéciales, aux manufactures et aux applications industrielles de tous genres ». De fait, Redouté joua un rôle au sein des arts décoratifs, c’est ce que montre la deuxième partie de l’exposition. Soucieux de fournir des modèles, il conçut par exemple un recueil en 1824 qu’il intitula Choix des quarante plus belles fleurs tirées du grand ouvrage des Liliacées, pour servir de modèles aux personnes qui se livrent au dessin ou à la peinture des fleurs, aux manufactures d’étoffes, de tapis, de broderies et de porcelaines..
La manufacture de Sèvres lui acheta des dessins originaux ainsi que des modèles tirés d’ouvrages imprimés ; Alexandre Brongniart, alors directeur de Sèvres, exigeait en effet une précision scientifique pour les décorations florales de la porcelaine. Le service des Liliacées notamment, fut créé en 1806 et complété en 1811, directement inspiré du recueil de l’artiste. L’exposition présente un florilège de porcelaines ornées par différents artistes : au cœur de cette mode des fleurs représentées au naturel, l’art du maître se distingue clairement, privilégiant la sobriété plutôt que la profusion. Dans la même vitrine, divers objets témoignent du succès des motifs floraux : les éventails et les boites s’en parent, les bijoux les imitent, même les bottines des dames en sont brodées (ill.5)…


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5. Vue de l’exposition : porcelaines et objets ornés de fleurs
Section sur « les arts décoratifs, les fleurs et arts appliqués »
Paris, Musée de la Vie romantique
Photo : Musée de la Vie Romantique / R.Chipault
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6. Vue de l’exposition :
Section « de l’industrie au salon »
Paris, Musée de la Vie romantique
Phoro : Musée de la Vie romantique / R.Chipault
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Une section est plus spécifiquement consacrée aux tissus, et donc à la soierie lyonnaise qui connut une nouvelle apogée grâce à Napoléon. Cette partie paraît un peu hors sujet dans la mesure où la fabrique de Lyon ne semble pas avoir commandé de modèles à Redouté. Ce sont au contraire trois figures lyonnaises qui sont mises en avant : Antoine Berjon, Jean- François Bony et Simon Saint-Jean fournirent en effet des dessins pour la soie. En 1810 Berjon fut en outre nommé à la tête de la « classe de fleurs » qui avait été créée en 1795 au sein de l’Ecole royale de dessin, devenue en 1807 École des beaux-arts de Lyon. Elle avait pour but de former les artistes, mais aussi les dessinateurs de la fabrique. Il fallait fournir à ceux-ci des modèles, aussi un « Salon de fleurs » fut-il ouvert entre 1815 et 1839, dans lequel étaient réunies des œuvres aussi bien des maîtres anciens que contemporains. Saint-Jean voulut se démarquer de la fabrique et s’imposer comme peintre de chevalet, il y réussit comme en témoigne son éblouissante Jardinière.
La production de papier peint est déployée sur tout un mur du musée, afin d’évoquer dans ce domaine aussi, l’intérêt nouveau pour une représentation naturaliste des fleurs dans des compositions souvent riches et luxuriantes (ill. 6). On verra les productions des manufactures Arthur et Grenard, Réveillon, Jacquemart et Bénard, et un artiste plus particulièrement : le peintre floral Laurent Joseph Malaine qui conçut des projets de papiers peint. Le rôle de Redouté dans tout ceci n’est pas clairement mis en évidence.
Le parcours s’achève par une évocation rapide de ses élèves, des femmes pour la plupart, parmi lesquelles Elise Bruyère, la bien nommée. La peinture de fleurs peu à peu, se popularise et se féminise ; les deux phénomènes étant souvent liés.

La visite se poursuit dans les collections permanentes où sont dispersées quelques œuvres d’artistes contemporains proposées par les Ateliers de France. Une Branche murale de magnolia par Samuel Mazy est réalisée en bronze et porcelaine, des magnolias qui ne fanent pas, les magnolias sont toujours là.

Commissaires : Catherine de Bourgoing, Jérôme Farigoule, Sophie Eloy


Sous la direction de Catherine de Bourgoing, Sophie Eloy et Jérôme Farigoule, Pierre-Joseph Redouté, le pouvoir des fleurs, Paris-Musée, 2017, 152 p., 29,90 €. ISBN : 9782759603459

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Informations pratiques : Musée de la Vie romantique, 16 rue Chaptal 75009 Paris. Tél : +33 (0)1 55 31 95 67. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Tarif : 8 € (réduit : 6 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 1er août 2017


Notes

1Redouté illustra en 1799 L’Histoire des plantes grasses d’Augustin Pyrame de Candolle.

2Une exposition a été consacrée à cette production, Du 28 septembre 2016 au 13 janvier 2017 au Jardin des Plantes - Cabinet d’Histoire à l’occasion de la sortie de l’ouvrage Les Vélins du Muséum national d’Histoire naturelle Sous la direction scientifique de Pascale Heurtel et Michèle Lenoir





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