Oudinot, Murat, Bassano : tout doit disparaître !


Les souvenirs du maréchal Oudinot, duc de Reggio (1767-1847), conservés depuis les années 1850 au château de Malicorne dans la Sarthe, seront dispersés par la société Artcurial le 13 juin 2017 (voir ici), alors que, deux jours plus tard, un très important portrait du prince Murat par Gérard sera proposé chez Sotheby’s à Paris (voir ici), muni de son certificat de sortie du territoire, tandis que, le 22 juin, deux imposants portraits en pied du duc et de la duchesse de Bassano par Robert Lefèvre et François Gérard devaient subir le même sort à l’étude Tajan.

Le mois de juin 2017 est ainsi une occasion de s’interroger à nouveau (lire déjà ici) sur le devenir du patrimoine mobilier français et sur les remèdes qui pourraient être apportés à cette situation. En effet, si l’arsenal législatif permet désormais une bonne protection du patrimoine mobilier, y compris in situ, force est de constater que les pratiques administratives n’ont pas été modifiées…
Le cabinet d’Audrey Azoulay - sans aucun résultat - ainsi que la nouvelle ministre de la Culture ont été dûment avertis de ces trois ventes et incités à agir pour la sauvegarde des œuvres évoquées dans cet article. Après avoir sollicité l’ancienne ministre au sujet de la vente Oudinot, l’association Sites & Monuments a adressé, le 1er juin 2017, un courrier demandant une protection des œuvres provenant de ces trois collections à la nouvelle ministre Françoise Nyssen.

Un château ouvert au public depuis 25 ans

Le château de Malicorne, des XIIe, XVIIIe et début du XIXe siècles (ill. 1), situé dans une commune de 1900 habitants (ill. 2), inscrit au titre des monuments historiques par arrêtés du 22 avril 1986 (voir ici et ici), était ouvert au public depuis 25 ans comme le relate un article des Nouvelles paru le 17 juillet 2014 et sous-titré « Comme chaque été, le château ouvre ses portes aux visiteurs ».


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1. Château de Malicorne-sur-Sarthe
XIIe, XVIIIe et début du XIXe siècles
Photo : all-free-photos.com
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2. Château de Malicorne-sur-Sarthe, dans son contexte rural,
avec son parc, au premier plan et, au second plan, son bois de
125 ha, partageant une même composition axiale, tous deux
inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 22
avril 1986
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L’article précise que le château se visite du 15 juillet « jusqu’au 31 août, du mercredi au dimanche, de 10 à 12 heures et de 15 à 19 heures. Tarifs : gratuit pour les enfants jusqu’à 12 ans ; 4,50 euros pour les adultes. Ouvert sur demande au groupe à partir de 20 personnes, d’avril à septembre, pour 3,50 euros par personne. Ouvert pour les journées du patrimoine samedi 20 et dimanche 21 septembre, de 10 à 19 heures ; 2 euros. » L’ouverture au public était donc large et le tarif modique, les propriétaires indiquant même dans l’article, pour plus de commodité, leur numéro de téléphone portable (ce qui nous a permis de les interroger) !
Ceux-ci y expliquent notamment que « Caroline Oudinot, la fille du maréchal du 1er Empire Nicolas-Charles Oudinot », fit l’acquisition du domaine vers 1850 et précisent : « C’est pour cela que les visiteurs peuvent voir, dans le hall du château, un traîneau d’apparat offert par le Tsar Alexandre 1er au maréchal. Il n’y en a plus que trois, en France, de fabrication russe (ill. 3) ».


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3. Traîneau de style Baroque, fin XVIIIe, début XIXe siècle.
Par tradition familiale, offert au maréchal Nicolas-Charles
Oudinot par le Tsar Alexandre Ier de Russie. Aux actuelles
propriétaires par descendance. Vente Artcurial du 13 juin 2017
(lot 11), estimation 6 000 - 8 000 €
Photo : Artcurial
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Un ensemble historique complet


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4. Habit de l’uniforme de cérémonie des
Maréchaux d’Empire du comte de l’Empire
Nicolas-Charles Oudinot. Époque Ier Empire,
modifié à la Restauration (boutons et attentes).
Vente Artcurial du 13 juin 2017 (lot 114),
estimation 100 000 - 150 000 €
Photo : Artcurial
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5. Isidore Pils (1813-1875)
Portrait du maréchal Oudinot
Huile sur toile - 74 x 60 cm
Vente Artcurial du 13 juin 2017 (lot 115)
estimation 1 000 - 1 500 €
Photo : Artcurial
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S’il ne comporte pas de chefs-d’œuvre, le fond Oudinot du château de Malicorne (d’autres objets sont conservés au château du Touvet en Isère) est important par sa diversité, évoquant toutes les facettes de la vie du maréchal. On y trouve ainsi des objets se rattachant à la grande histoire, comme l’habit, dessiné par Jean-Baptiste Isabey, de l’uniforme de cérémonie porté par les maréchaux, pièce maîtresse de la vente (ill. 4), les épaulettes et les décoration du maréchal, des portraits, notamment ceux réalisés par Isidore Pils (1813-1875), fils de l’ordonnance du maréchal devenu grand Prix de Rome en 1838 (ill. 5), mais aussi des souvenirs plus anecdotiques, comme une série de portefeuilles inscrits, les fragments d’un canons pris à la bataille de Mincio, de l’argenterie aux armes, du mobilier Empire, dont une très belle pendule au char attribuée à Raviro…


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6. Domenico Bossi (1765-1853)
Portrait -d’Alexandre Ier de Russie, 1809
Miniature - 5 x 4 cm
Vente Artcurial du 13 juin 2017 (lot 153),
estimation 3 000 - 4 000 €
Photo : Artcurial
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7. Collection de pipes de Nicolas-Charles Oudinot (1767-1847)
début au milieu du XIXe siècle
Vente Artcurial du 13 juin 2017 (lot 38 à 56),
estimations allant de 100 à 1200 € suivant les modèles
Photo : Artcurial
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D’autres objets sont plus intimes, comme un traîneau qu’Alexandre 1er de Russie aurait offert au maréchal (ill. 3) avec son portrait (ill. 6) en miniature (ce dont une lettre témoigne en revanche). Oudinot participa en effet à la bataille de Friedland, qui permit la signature de la paix de Tilsitt en juin 1807, entrevue au cours de laquelle l’Empereur présenta Oudinot au tzar comme le « Bayard de l’armée française ». La collection de pipes en écume de mer du maréchal, qui en faisait un usage quotidien, figure également dans la vente (ill. 7). A ces souvenirs s’ajoutent ceux de la seconde épouse du maréchal, Eugénie de Coucy, dame d’honneur de la duchesse de Berry (portrait de la princesse par François-Joseph Kinson, abondante correspondance…)
Ces objets sont complétés par des cartes de campagne (ill. 8) et des archives allant de 1793 à 1847 (ill. 9), « l’un des plus denses fonds d’archives de maréchal de France encore en mains privées » selon le catalogue. Celles-ci éclairent notamment plusieurs lots de la vente.


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8. Ensemble d’environ 500 cartes d’état major probablement
utlisées par le maréchal Oudinot ou ses fils lors de leurs
campagnes militaires illustrant divers pays : France, Suisse,
Italie, Prusse, Allemagne, Espagne, Pologne, Portugal...
Vente Artcurial du 13 juin 2017 (lot 156),
estimation 6 000 - 8 000 €
Photo : Artcurial
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9. Archives du maréchal Oudinot, duc de Reggio,
ensemble de documents manuscrits et imprimés de plusieurs
milliers de pages. Vers 1793-1847
Vente Artcurial du 13 juin 2017 (lot 157),
estimation 50 000 - 60 000 €
Photo : Artcurial
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Ainsi, le Baron Dominique Larrey écrivit au maréchal : « Pour votre santé, […] Je verrai avec une grande satisfaction […] la suppression de la pipe - l’usage prolongé et presque non interrompu de la nicotiane dont on hume les produits de sa combustion à l’aide d’une pipe - est vraiment pernicieux. Les principes […] de cette plante portent réellement atteinte à l’intégrité des organes de la vie intérieure. ». Isidore Pils (auteur notamment du Portrait du maréchal sur son lit de mort, lot 159 de la vente) annonce dans une lettre à la duchesse d’Oudinot son Grand Prix de Rome…

Tous les aspects de la vie du maréchal pouvaient ainsi être évoqués à condition de préserver environ 25 lots sur un total de 275.

Des insuffisances dans le suivi administratif

Cette dispersion sera évidemment dommageable pour le patrimoine français, mais aussi pour l’économie rurale (ill. 2), puisqu’un projet culturel pouvait être élaboré autour des principales œuvres de la collection.
La double mise en vente du domaine et de son contenu a principalement été motivée par le coût de la remise aux normes des installations électriques du château pour lui permettre d’accueillir une activité rentable de chambres d’hôtes. N’était-il pas possible pour l’administration d’aider à trouver une solution globale ?

Lorsque « l’ensemble des pièces du rez-de-chaussée du château » fut inscrit au titre des monuments historiques par arrêté du 22 avril 1986 avec le clos et le couvert de l’édifice, l’inspecteur des monuments historiques s’intéressa au mobilier que le propriétaire lui présenta de bonne grâce. Il put ainsi glisser, dans son avis du 12 avril 1985 à l’appui de la protection du château : « Parmi un mobilier d’une exceptionnelle qualité - et qui mériterait une protection particulière -, il convient de citer les pièces provenant du château du maréchal Oudinot à Jandeures »1.

Le temps passa mais, le 8 janvier 1990, l’inspecteur des monuments historiques écrivit au Conservateur des antiquités et objets d’arts de l’époque : « Je souhaiterais que vous puissiez proposer le classement de ce mobilier lors d’une prochaine Commission départementale des Objets Mobilier (avec, bien évidemment, l’accord des propriétaires) »2. Nous ne savons pas si cette recommandation fut suivie, mais il aurait sans doute été bon de revenir à la charge auprès du propriétaire…

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10. Christ en ivoire avec cadre à
palmettes provenant de la collection
Oudinot, un temps déposé dans
l’église du village où il a été classé au
titre des monuments historiques avec
l’accord des propriétaires par arrêté du
23 juillet 1992
Photo : base Palissy
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En effet, un christ en ivoire du XVIIIe siècle, doté d’un cadre à palmettes (ill. 9), doit sa protection à un concours de circonstances. Il était ainsi déposé dans l’église du bourg lorsqu’il fut remarqué au cours d’une campagne d’inventaire et classé monument historique - avec le consentement des propriétaires - par arrêté du 23 juillet 1992. Au vue de l’ensemble de la collection, cet objet ne faisait cependant probablement pas partie de ceux à classer. Sa protection était cependant encourageante pour l’avenir.
Les occasions, y compris récentes, de renouer un dialogue avec les propriétaires n’ont pas manqué puisque le château fut ouvert au public sans discontinuer de 1992 à 2016…

Nous nous sommes rapprochés de l’actuel Conservateur des antiquités et objets d’art (CAOA) de la Sarthe. Celui-ci, guide de profession et historien spécialisé dans la recherche documentaire, vient d’achever son mandat de 4 ans et ne souhaite pas être reconduit dans ses fonctions. Interrogé au sujet de la vente, qu’il regrette, l’ancien conservateur explique ne pas avoir disposé d’une liste d’objets et de photos à examiner, avoir été pris par la restauration d’œuvres des églises du département et n’avoir été averti d’un projet de vente qu’en février 2017, grâce au classement du christ. Désabusé, il nous explique n’avoir perçu de l’État qu’une indemnité annuelle de 2700 euros pour un travail chronophage et devoir désormais « se tourner vers des activités plus lucratives3 ».

Il y a donc des progrès à faire dans la sollicitation des propriétaires. Ce travail est évidemment rendu délicat par la faiblesse d’une administration essentiellement bénévole ou accaparée par d’autres fonctions4), dont l’absence de volonté et de moyens contraste avec ceux du marché.

Donner une contrepartie fiscale aux classements

Depuis la loi du 7 juillet 2016, un dispositif complet de protection du patrimoine mobilier est enfin applicable. Il est désormais possible - avec le consentement des propriétaires - d’attacher une collection à perpétuelle demeure ou de créer, y compris d’office, un lien juridique entre différentes œuvres appartenant à un même ensemble patrimonial. Les deux solutions étaient ici envisageables, les œuvres ayant rejoint le château de Malicorne vers 1850.

Cependant, si de nombreux propriétaires acceptent de faire le sacrifice de la moins-value que suppose un classement (permettant il est vrai aussi de bénéficier de subventions en cas de restauration et d’une imprescriptibilité en cas de vol), d’autres souhaitent évidemment pouvoir compter sur les collectionneurs étrangers en cas de vente. D’où la proposition faite par l’association Sites & Monuments, à laquelle s’associe La Tribune de l’Art, de permettre la déduction d’une partie de cette moins-value de l’impôt sur le revenu, de l’utiliser afin de régler des droits de succession (notion de « dation de servitude ») ou de permettre à une entreprise d’y contribuer par un mécénat5).

Un domaine mis en vente avec ou sans bois

Le château de Malicorne est aujourd’hui mis en vente pour 1,8 M d’euros avec son parc de 25 ha. Le bois de 125 hectares situé dans son prolongement - structuré par un axe débutant dans le parc (ill. 2) - appartient historiquement au domaine et apparaît d’ailleurs sur la carte de Cassini (carte n°64 dressée entre 1755 et 1763), mais est proposé séparément à la vente.

On mesure ici comment le démembrement d’une collection s’accompagne souvent de celui du domaine qui l’abrite et l’importance de pouvoir protéger des ensembles immobiliers indivisibles, sous les mêmes conditions de consentement et d’indemnisation que l’attachement des œuvres à perpétuelle demeure6). Un ensemble patrimonial est en effet avant tout une universalité de biens - mobiliers et immobiliers - dont il faut encourager la cession en bloc.
D’où l’idée, aussi, de constituer une structure publique ou privée capable d’acquérir concomitamment un domaine, ses dépendances ainsi que certaines pièces de mobilier afin de remettre le tout sur le marché assorti d’un statut protecteur et d’ouverture au public7). Les sommes à mobiliser à Malicorne n’étaient pas si importantes.

Un portrait majeur du prince Murat avec son certificat d’exportation

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11. François Gérard (1770-1837)
Portrait de Joachim Napoléon Murat,
roi de Naples et des deux Siciles

Huile sur toile marouflée sur panneau -
243 x 163,5 cm
Vente Sotheby’s du 15 juin 2017 (lot 114),
estimation 400,000 - 600,000 €
Photo : Sotheby’s
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Deux jours après la dispersion des collections du maréchal Oudinot, un somptueux portrait en pied du maréchal Joachim Murat, roi de Naples et des deux Siciles, par François Gérard (ill. 10), sera vendu chez Sotheby’s à Paris (voir notre brève sur cette vente). Il est accompagné (lot suivant) d’un grand portrait, d’une facture inférieure, représentant son épouse, Caroline Bonaparte, donné à l’entourage de Gérard.
Gérard a réalisé ici la première version peinte de ce portrait, dont une réplique, de moindre dimension, est conservée en Italie et une autre, de petit format, au château de Versailles. De l’avis général, il s’agit du plus beau de tous les portraits du prince.

On se trouve ici dans un cas différent de celui du château de Malicorne. Il s’agissait de conserver in situ un ensemble mobilier cohérent ; il est question ici d’un trésor national. Ce tableau est évidemment une œuvre d’intérêt majeur pour le patrimoine national au point de vue de l’histoire ou de l’art - pour paraphraser l’article L. 111-1 du code du patrimoine définissant les trésors nationaux. Pourtant, celui-ci a obtenu, comme nous l’a appris le commissaire-priseur, son certificat de sortie du territoire. Il a cependant été impossible d’en obtenir communication par le ministère de la Culture, malgré une demande spécifique faite auprès du fonctionnaire chargé de ces dossiers, et l’avis favorable de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) sur la communicabilité de ces documents… administratifs !
Il nous est ainsi totalement impossible de dire quel ministre est responsable de la délivrance de ce certificat de sortie du territoire qui, rappelons-le, a une valeur « permanente » depuis une loi du 10 juillet 2000 (il se périmait auparavant au bout de 5 ans).

Il serait, de notre point de vue, inconcevable que cette œuvre ne soit pas préemptée, mode d’acquisition évidemment plus risqué qu’un classement trésor national, car sans filet, et s’imputant directement sur les crédits d’acquisition des musées alors que le statut de trésor national est généralement couplé à un mécanisme fiscal particulièrement efficace (permettant à l’entreprise mécène de déduire 90% de la somme versée de son impôt sur les sociétés).

Bientôt le tour des portraits du duc et de la duchesse de Bassano…

Cela ne suffisait sans doute pas et les portraits en pied du duc de Bassano par Robert Lefèvre (ill. 11) et de la duchesse, son épouse, par François Gérard (ill. 12) devaient être vendus, séparément, par l’étude Tajan le 22 juin 2017. Un désaccord de leurs propriétaires a heureusement conduit à leur retrait in extremis de la vente.
La ministre de la Culture devra évidemment utiliser ce répit pour refuser les certificats de sortie du territoire qui ont été demandés, mais pas encore accordés8 comme nous l’a appris le commissaire-priseur…


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12. Robert Lefèvre (1756-1830)
Portrait de Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano
Huile sur toile
Retiré de la vente Tajan du 22 juin 2017
Photo : SVV Tajan
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13. François Gérard (1770-1837)
Portrait de la duchesse de Bassano
Huile sur toile
Retiré de la vente Tajan du 22 juin 2017
Photo : SVV Tajan
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Un système des trésors nationaux de plus en plus défaillant

L’administration laisse souvent passer plusieurs mois, voire un ou deux ans, avant de (parfois) se réveiller et de chercher activement un mécène susceptible d’acheter les rares trésors nationaux qu’elle daigne classer ainsi (il faut en effet rappeler que cela ne concerne que 5 à 10 objets sur 9000 demandes de certificat annuels9). Les deux ans et demi laissés à l’administration pour faire une proposition d’achat sont ainsi souvent considérés comme une période pendant laquelle l’œuvre ne peut être exportée, ce qui est inexact. Il n’est donc pas étonnant que les professionnels du marché de l’art10 estiment que ce délai (déjà réduit) est toujours trop long. Le ministère de la Culture devrait mettre toutes ses forces dans la recherche de mécénat dès qu’une œuvre se voit refuser son certificat d’exportation, et devrait – avec ou sans mécénat – les acheter rapidement lorsque le montant est relativement faible (comme c’est le cas pour les œuvres citées dans cet article). Deux ans et demi peuvent cependant être nécessaires pour réussir une somme très importante, mais encore faut-il le vouloir, et s’y consacrer pleinement.

Non seulement c’est rarement le cas, mais on a parfois l’impression que le ministère ne fait strictement rien pour trouver de l’argent. Et ce n’est parfois pas qu’une impression. C’est par exemple le cas du dessin de Léonard de Vinci que la même étude Tajan a su dénicher dans une collection particulière française (les autres dessins de cette collection seront bientôt mis en vente). Nous avons expliqué pourquoi, à notre avis, cette œuvre ne présente pas le caractère de trésor national et pourquoi on aurait dû laisser Tajan la proposer aux enchères, pour le bénéfice du marché français.

Or nous avons eu l’information confidentielle (et nos lecteurs savent qu’ils peuvent à ce sujet nous faire confiance) que le département des Arts Graphiques du Louvre n’a pas la moindre intention d’acquérir l’œuvre (confirmant ainsi notre sentiment), et ne fait rien pour trouver les 15 millions d’euros nécessaires à son achat. On peut alors réellement se demander pourquoi le certificat de sortie a été refusé, ce qui est pénalisant à la fois pour les propriétaires et pour la maison de vente. Était-ce pour faire croire que l’on agit sur les trésors nationaux alors qu’en réalité on ne fait rien ou presque ?

Une réflexion sur notre système de protection du patrimoine mobilier - à l’évidence défaillant comme nous l’écrivons depuis maintenant plusieurs années - s’impose, réflexion devant être précédée par la communication des documents administratifs et statistiques pertinents, conformément à l’avis de la CADA du 19 janvier 201711. Deux nouvelles demandes en ce sens viennent d’être formées, le 1er juin 2017, par Sites et Monuments et La Tribune de l’Art auprès de Françoise Nyssen, faisant naître un délai de refus implicite (attaquable) d’un mois…


Julien Lacaze et Didier Rykner, lundi 12 juin 2017


Notes

1Médiathèqe de l’architecture et du patrimoine, 1999/008/0014

2Ibid. Les deux photographies communiquées à cette occasion sont manquantes.

3Nous envisageons depuis longtemps de consacrer une enquête aux Conservateurs des Antiquités et Objets d’Art.

8L’administration dispose d’un délai de 4 mois pour répondre à une demande (article R.111-6 du code du patrimoine.

9Selon des chiffres datant d’une dizaine d’années, faute pour le ministère d’accepter de nous communiquer ses dernières statistiques

10Écouter notre débat avec Éric Turquin à ce sujet.





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