Noël Dorville. Artiste en République


Beaune, Musée des Beaux-Arts, du 25 mars au 29 novembre 2015.

Ne désespérons jamais de la bonne volonté des musées (et de leur efficience finale !). Ainsi, à Beaune, après quelque soixante-dix années de mise à l’ombre, voici qu’une donation Dorville (entrée au musée en 1943) sort enfin d’un épais oubli pour trouver une juste gloire réparatrice. En témoigne une fine et incisive exposition qui associe les archives municipales et le Musée des Beaux-Arts superbement réinstallé depuis 2002 dans l’ancien siège de la maison de vin Calvet1– à Beaune, le vin est roi ! Ajoutons que c’est la première et la seule exposition Dorville depuis 1907 (l’artiste bénéficia alors d’une exposition monographique à Chalon-sur-Saône, ce qui explique la présence de quelques-unes de ses œuvres dans ce musée2). Aussi bien le présent catalogue au titre éclairant Noël Dorville. Artiste en République a-t-il l’avantage de nous procurer un suggestif aperçu3 concernant le Bourguignon Noël Dorville (1874-1938) (on a peu écrit à son sujet), prolifique dessinateur de presse (du Charivari à L’Illustration, la liste est impressionnante4) et véritable héraut de la vie politique – essentiellement parlementaire – et judiciaire de la IIIe République, son fonds d’atelier étant parvenu à la ville de Beaune en raison d’un geste on ne peut plus avisé de la veuve de l’artiste en 19435. Était de ce fait évitée une fâcheuse – et irrémédiable – dispersion, compte tenu de la capitale contribution de Dorville à l’étude politico-historique de ces années d’avant-guerre (Dorville s’intéresse largement à la période antérieure à 1914 puis à l’immédiate entre-deux-guerres). On comprendra que la présente exposition, si instructive soit-elle avec un efficace album-catalogue bien illustré et proposé à un prix fort modique – vive cet effort culturel ! – est aussi et plus encore le prétexte à un grand travail de classement et d’inventaire, accompagné bien sûr de numérisation qui porte sur des centaines d’œuvres et de documents très divers – œuvres graphiques, peintures pastels, correspondances, opuscules, exemplaires de journaux, magazines et revues – qui constituent ce riche et passionnant fonds, encore jamais inventorié en totalité, soulignons-le (les premiers travaux d’approche débutèrent partiellement en 1996 et furent poursuivis à la fin des années 2000).


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1. Noël Dorville (1874-1938)
Jaurès maniant les marionnettes
de la vie politique
, vers 1904
Huile sur toile - 179 x 89 cm
Chalon-sur Saône, Musée Denon,
déposé au Musée Jean Jaurès, Castres, 1988
Photo : Musée Jean Jaurès, Castres
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2. Noël Dorville (1874-1938)
Portrait d’Aristide Briand
Fusain et craie sur papier - 80 x 60 cm
Beaune, Musée des Beaux-Arts
Photo : E. Foucart-Walter

Il faut reconnaître que l’arrivée d’un tel ensemble en 1943 tombait au plus mal, en peine Occupation. Dans l’après-guerre, la priorité ne fut évidemment pas donnée à l’exploitation de cette véritable manne Dorville qui pouvait paraître au demeurant doublement démodée au regard de l’histoire et de l’art. Le fait est que la réorganisation du musée de Beaune drastiquement opérée après 1945 par le nouveau conservateur René André selon les réactives idées du jour (épurer les cimaises de toutes ces machines encombrantes et jugées déplorablement académiques et passéistes sinon ridicules6 !), laissa complètement de côté l’apport Dorville. Même l’utile et consciencieux mémoire universitaire de Charles Schaettel (1971) sur les collections de peintures du musée omet tout simplement l’infortuné Dorville dans l’introduction consacrée à l’histoire du musée et ce, alors même que le fonds Dorville contenait quelques peintures de l’artiste, d’ailleurs bien moins intéressantes que la masse considérable des dessins de cet ensemble ; encore eût-il été à propos de signaler la chose. Jouait singulièrement aussi le poids de l’actualité, c’est-à-dire le discrédit qui s’attachait à une trop proche IIIe République honnie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il fallait au moins un certain recul chronologique pour redonner goût et épaisseur historique à tous ces petits jeux du monde parlementaire, dans l’évocation duquel excella le si vivant et scrupuleux observateur Dorville. Il en fut exactement de même avec l’iconographie de la guerre de 1914–1918, longtemps jugée elle aussi trop pesante (les choses ont changé depuis), qui intéressa bien sûr Dorville, même si ce n’est pas la part la mieux sentie de son œuvre (il y rappelle un peu trop et en moins bien Steinlen, stigmatisant d’une manière assez convenue les atrocités allemandes).

La spécialisation même de Dorville ne pouvait guère à la longue lui être vraiment favorable, dans la mesure où le dessin satirique de presse, son domaine de prédilection, certes d’une légitimité encore pleinement admise dans les journaux et périodiques d’avant 1914, voire d’avant 1939 (Dorville est l’une des grandes figures de L’Illustration) se trouva ensuite de plus en plus supplanté et dévalorisé par l’usage de la simple photo de reportage. Qui plus est, Dorville, en s’investissant toujours davantage dans les dessins d’histoire plutôt que dans la stricte caricature, voyait ses chances de survie stylistique se restreindre d’autant plus. Question par conséquent de modernité et de représentativité, notre artiste si proche de dessinateurs comme Renouard, son maître, et Léandre, son autre mentor (voir dans le style de ce dernier quelques sages pastels, portraits féminins de famille, dus à Dorville et conservés à Beaune) relevait d’un XIXe siècle par trop dépassé pour résister à l’effacement dont Dorville souffrit assez lourdement à la fin des années 1930. « A la frontière (poreuse) » – le terme est bien choisi – « entre documentation historique, journalisme et art » selon la pertinente notation de Laure Ménétrier, la responsable de l’exposition dans son texte d’ouverture, Noël Dorville témoigne en fait d’une vivante et stimulante ambiguïté qui n’est pas sans défier la toute puissante histoire de l’art. – Est-il un artiste à part entière ? Faut-il le prendre tout à fait au sérieux ? N’est-il qu’un observateur ironique ? Où l’affirmation stylistique va-t-elle, chez lui, se réfugier, et jusqu’à quel point maintient-elle son exigence dans tous ces dessins de presse volontiers doués d’humour, souvent faciles en apparence et d’allure et d’intention très plaisantes ? En fin de compte, une sorte d’utilitarisme – la pesanteur d’un contenu politico-judiciaire, l’arroi des affaires et causes célèbres – ne risque-t-il pas de confiner un tel chroniqueur-reporter dans un registre inférieur ? D’un autre côté, n’est-il pas intéressant, justement, d’élargir le champ des curiosités et des valeurs d’art et de style ? Or, la leçon de Dorville est d’autant plus subtile – et délicate – qu’elle s’exerce dans le maquis des revues illustrées de la Belle Epoque, époque reine en ce domaine, mais à distance des fortes expressions, elles plus aisément récupérables par notre goût actuel, que sont celles par exemple de Jossot ou de Grandjouan de L’Assiette au beurre, de Naudin ou de Vallotton, voire d’un Steinlen dont, même dans ses dessins de guerre, Dorville ne saurait atteindre la rageuse et noire puissance.


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3. Noël Dorville (1874-1938)
Clemenceau au Sénat, 17 septembre 1918
Lithographie - 70 x 50 cm
Estampe publiée dans l’album Clemenceau,
25 Attitudes, Gestes, Expressions
notés à la tribune des Assemblées Parlementaires
(novembre 1917 – novembre 1918)
Beaune, Musée des Beaux-Arts
Photo : Photo : E. Foucart-Walter
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4. Noël Dorville (1874-1938)
Thérèse Humbert au tribunal, 1903
Dessin au crayon - 39 x 41 cm
Feuille d’un carnet de dessins
consacrés au procès Humbert
Beaune, Musée des Beaux-Arts
Photo : Service des musées, Beaune

Peu porté à l’expression picturale – le fonds de Beaune détient quelques peintures estimées trop faibles pour être présentées à l’exposition, encore que le Jaurès maniant les marionnettes de la vie politique (vers 1904), appartenant quant à lui au musée de Chalon-sur Saône (ill. 1)7, est d’une jolie alacrité de couleurs qui fait regretter son absence à l’exposition, même s’il est à bon escient reproduit dans le catalogue (p. 18) –, Dorville trouve bien plutôt sa voie personnelle hors de la caricature, dans maintes évocations dessinées de parlementaires de sa chère IIIe République, richement structurées dans un écheveau de flexibles et charbonneuses lignes. A elles seules, elles finissent par aboutir à de véritables fusions d’idées-symboles, la force à jamais éloquente du geste-verbe, saisissant – et immortalisant – Clemenceau, Jaurès ou Briand (ill. 2), eux surtout, mais encore tant d’autres Pelletan, Barthou, Combes ou Alexandre Ribot, tous dans leur inoubliable vérité d’orateur (qui ne sait que la IIIe République est l’apothéose du discours politique à la Chambre !). Là est la lettre de noblesse de Dorville, son méritoire et indéniable apport, sa réussite royalement républicaine, pourrait-on dire. – De Clemenceau particulièrement, Dorville reste le chantre parfait et inévitable (ill. 3). Comment échapper à une telle iconographie inlassablement développée par l’admirateur Dorville ! Même le Clemenceau vu par son grand ami Monet le cède devant celui de Dorville, que cette seule contribution suffirait à préserver de tout injuste oubli. N’est-ce pas ravaler un peu vite Dorville au simple petit jeu de l’instantané en le qualifiant de « Kodak du dessin de presse », comme le fait Bernard Tillier dans un exposé pourtant fort brillant sur lequel s’ouvre le catalogue ? – Un instantané qui ne l’est somme toute qu’en apparence, mais à même de garder quand il le faut la charge forte et simple d’une salvatrice émotion tout à la fois plastique et intellectuelle, où se confluent l’Art et l’Histoire, le flux passager du quotidien comme la dense permanence des formes. L’autre grande réussite de Dorville, en dehors du cirque parlementaire qui captiva tellement son attention, est le secteur des reportages judiciaires. Le fonds de Beaune fait large et efficace place à nombre de retentissants procès donnant ensuite lieu à des albums spécifiques – une habile formule commerciale en fait de reportage de presse, en sus de la Revue des causes célèbres et criminelles –, qu’ils portent dès avant 1914 sur l’affaire Humbert, voir le superbe croquis de Thérèse Humbert (1903) (ill. 4), sur le procès de Madame Caillaux juste en 1914 ou encore sur celui de Malvy en 1918, etc. Toute une vivacité d’histoire et de style – toujours ce doublé tellement symptomatique –, qu’on retrouve si commodément dans le fonds de Beaune (on imagine la multiplicité des revues où parurent les dessins de Dorville), à force de croquis d’audiences, contenus notamment dans de nombreux et révélateurs carnets. Oublions donc désormais – force et durable présence enseignante des musées ! – cet éphémère et cet instantané qu’on identifie trop facilement au monde instable et éparpillé de la presse. Place à l’Art avec une majuscule ici bien défendue et méritée !

Commissaires : Laure Ménétrier, Sonia Dollinger, Marion Leuba et Carole Thuilière.


Laure Ménétrier et autres, Noël Dorville / Artiste en République, Beaune, Musée des Beaux-Arts, 62 p. 7 €.


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Porte Marie de Bourgogne, 6 boulevard Perpreuil / 19 rue Poterne, 21200 Beaune. Ouvert du mercredi au dimanche compris, de 11h à 18h. Tarif : 5,80 € (réduit : 3,80 €).


Jacques Foucart, mardi 27 octobre 2015


Notes

1Cf. Laure Ménétrier, Marion Leuba et autres, Le guide des collections / Beaune /Musée des Beaux-Arts Beaune, 2014, p. 5 (« Histoire du musée des Beaux-Arts », p. 4-8, texte de L. Ménétrier, responsable des musées de Beaune).

2Curieusement, le catalogue pourtant soigné de Louis Armand-Calliat, Musée de Chalon-sur-Saône, Musée Vivant-Denon, catalogue de la section des Beaux-Arts / peinture / dessins / sculptures, Chalon-sur-Saône, 1963, ne mentionne en fait d’œuvres de Noël Dorville qu’un dessin, n° 248, Un vieux Monsieur (Chauchard ?), Inv. D. 105, exposé à Chalon en 1907, donné par l’artiste la même année. Mais pourquoi, en 1963, la superbe évocation de Jaurès a-t-elle été passée sous silence ? Par ailleurs, le Musée Denon a inventorié en 2007 et 2008 vingt-sept autres dessins et trois lithographies de Noël Dorville.

3On trouvera une notice bien informée, due à Karin Sagner-Duchting, dans le Saur, Allgemeines Künstler-Lexikon, t. 29, Munich – Leipzig, 2001, p. 130. Notons que le dictionnaire Bénézit (éditions de 1950 et 1976, lequel se rattrape pourtant dans l’édition de 1999) omet Noël Dorville pour ne s’intéresser, tout comme le Dictionnaire biographique des artistes contemporains d’Edouard Joseph, Paris, 1930, t. I, p. 422), qu’à Jean Dorville (1901-1986), le fils de Noël, lui aussi peintre et illustrateur. Certes, le catalogue de l’exposition de Beaune donne à défaut du Saur une bibliographie générale portant sur la caricature, la presse satirique et l’histoire politique, sans que l’on puisse jamais savoir si Dorville y est effectivement cité, d’autant que le catalogue ne comporte pas de notices pièce à pièce, juste une liste sommaire des œuvres exposées et divers essais, comme on le constate actuellement de plus en plus dans les catalogues d’expositions.

4Karin Sagner-Duchting, op. cit. à la note 3, cite à cet égard comme journaux pour lesquels travailla Noël Dorville, Le Clou (1900) dont il fut le fondateur, L’Assiette au beurre (1895-1901), Le Rire (1898-1901), Le Journal pour tous (1899), Le Figaro, L’Illustration L’Indiscret. Vie parisienne (1902-1903), Je sais tout (1906), Journal amusant, La Parole libre, etc., et, parmi les quelques albums illustrés tout entier illustrés par Dorville, Le monde politique (1903), Le procès Humbert (1903), Livre d’or de l’exposition de Liège (1905), Livre d’or de l’entente cordiale (1908), Défense et bloc (vers 1913), Clemenceau (1918), L’affaire Bolo (1918), Aristide Briand. Attitudes, gestes et expressions notées à la Tribune de la Chambre (1921), Lyautey / Attitudes et expressions (1922), etc.

5Cette donation de 1943 a été complétée récemment par les dons d’Emmanuel Jacquin-Dorville, petit-fils de l’artiste, qui a beaucoup contribué à faire sortir de l’oubli son ancêtre et activement participé à la réalisation de la présente exposition par ses prêts, ses conseils et ses encouragements. D’autres dons de la famille ont été consentis. A cet égard, l’intérêt s’est également porté sur Jean Dorville, le fils de Noël, autre illustrateur convaincu, désormais bien représenté dans les collections du musée, sans oublier Gérard Dorville (1973-1975), le 3e artiste de la dynastie, actif dessinateur de bandes dessinées, fils de Jean.

6Une nouvelle présentation du musée fut inaugurée en 1946, par le directeur des musées de France Georges Salles, dont les idées modernistes étaient suivies d’effet... Une photographie de la maison Ronco, montrant une salle de l’ancien musée, au début du XXe siècle, avec une foule de peintures exposées à touche-touche, en sus de vitrines, de meubles et de sculptures placées en milieu de salle, voir Le guide des collections, op. cit. à la note 1, repr. partielle p. 18. La même photo, mais complète, figure en tête du mémoire de Charles Schaettel, Catalogue des peintures du musée des Beaux-Arts de Beaune, Université de Bourgogne, 1971 (un exemplaire existe à la Documentation des Peintures du Louvre). L’auteur évoque comme suit la métamorphose du musée : « La réorganisation complète fut effectuée en 1946, par les soins de l’actuel conservateur, M. René André [conservateur du musée jusqu’à sa mort en 1981]. Les locaux furent remis à neuf, la plupart des toiles de grandes dimensions, ou dont l’état laissait à désirer, furent entreposées dans les réserves, tandis que de nombreux tableaux étaient employés à la décoration des édifices publics de la ville (services municipaux, Tribunal, Caisse d’épargne, etc.) ». – Typique et inquiétant ! Cela ne fut-il pas l’ordinaire de trop de musées de province après 1945 ?

7Déposée au Musée Jaurès à Castres en 1988, cette grande et brillante peinture (catalogue de l’exposition de Beaune, repr. p. 18) a dû figurer dans l’importante exposition Dorville tenue à Chalon-sur-Saône en 1907, pratiquement la seule effectuée du vivant de l’artiste ; mentionnons tout de même une présentation d’œuvres de Dorville à la Galerie Sauvage à Paris en 1919, année phare pour l’artiste en raison de son album sur le « Père la Victoire », Clemenceau. Le tableau entra au musée de Chalon en 1939-40, peut-être remis par sa veuve au lendemain du décès de Noël Dorville en 1938. – Sur l’exposition de Chalon, ville où l’artiste fit ses études avant de fréquenter le lycée Condorcet à Paris, voir Emmanuel Jacquin-Dorville, « Un vide étonnant », catalogue de l’exposition de Beaune, p. 5-6 ; l’auteur précise bien que l’exposition de 1907 était opportunément placée sous le patronage d’une grande figure de la vie politique locale, Ferdinand Sarrien, ancien président de Conseil, député de la Saône-et-Loire, ce qui explique à coup sûr qu’elle ait pu avoir lieu d’une façon assez exceptionnelle.
Par contraste, les deux tardives peintures sur bois peintes par Dorville en 1937 représentant la réception officielle à l’Hôtel de Ville de Paris de Sir George Broadbridge, Lord-maire de Londres, le 18 juin 1937, don du Conseil municipal de Paris au Musée Carnavalet en 1950 (Jean-Marie Bruson et Christophe Leribault, Peintures du musée Carnavalet / Catalogue sommaire, Paris, 1999, repr. p. 175), sont d’une attristante platitude documentaire…





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