Artistes en guerre. 1914-1918. 1939-1945


Les Lucs-sur-Boulogne, Historial de Vendée, du 11 novembre 2015 au 6 mars 2016

Cul nu, en rang d’oignons, des hommes privés d’intimité, d’humanité, sont observés dans les latrines par un spectateur-voyeur auquel l’un d’eux adresse un regard égrillard. On sourit, à première vue, devant cette gouache d’Henry Simon, ou devant un autre dessin qui semble croquer des nudistes étalés sur la plage ; et puis l’on se rend compte qu’il évoque, en réalité, la désinfection dans un camp de prisonniers à Hohenstein en 1941. Autant de scènes teintées d’humour noir qu’on peut difficilement qualifier de pittoresques (ill. 1 et 2).


JPEG - 176.1 ko
1. Henry Simon (1910-1987)
Les Latrines, 1941
Gouache
Collection particulière
Photo : bbsg
JPEG - 123.9 ko
2. Henry Simon (1910-1987)
La Désinfection, Hohenstein 1941
Lavis
Collection particulière
Photo : bbsg

Maurice de La Pintière illustre les même thèmes, mais le ton est à la fois moins cynique et plus violent (ill. 3). Cet artiste déporté à Buchenwald, puis à Dora, réalisa sur place une série d’esquisses avec une économie de traits et de couleurs qui ne montre que mieux l’horreur des camps. Elles donneront naissance à des planches pour l’album Sous la griffe de la bête, bien loin de ses dessins de jeunesse, caricatures humoristiques d’Hitler, Staline, Mussolini dont la légèreté se retrouve un peu, étonnamment, dans les fresques qu’il réalisa à Dora : un kapo de la désinfection lui fit en effet décorer sa baraque ; sur les murs, il déclina un personnage qui se lave et revêt un habit de bagnard, il a les traits de Simplet, le nain souriant de Blanche-Neige, souvenir du dessin animé de Disney projeté en France en 1938.

JPEG - 52.7 ko
3. Maurice de La Pintière (1920-2006)
La Désinfection
Encire de chine et aquarelle
Collection particulière
Photo : bbsg

En cette année anniversaire pour les deux grandes guerres du XXe siècle, l’Historial de la Vendée expose dix-neuf artistes qui ont vécu l’un ou l’autre conflit, voire les deux. Tous sont vendéens, ou presque ; Auguste Lepère (1849-1918), graveur et illustrateur, est certes né à Paris, mais s’installa en Vendée à partir de 1892.
L’exposition ne montre pas de grandes peintures soigneusement travaillées en atelier, mais des croquis souvent pris sur le vif et des œuvres réalisées avec les moyens du bord, qui donnèrent parfois lieu à des compositions plus achevées a posteriori. Le parcours thématique - qui a l’inconvénient de mêler les deux guerres - présente d’abord les artistes au front, dans le feu de l’action, puis les artistes engagés à l’arrière, auteurs de caricatures, d’affiches ou de dessins de presse, tels que Henri Boutet (1851-1919) ou Benjamin Rabier (1864-1939), père de Flambeau chien de guerre. Surgissent ensuite les dessins et peintures de ceux qui furent prisonniers et déportés. La visite s’achève, In memoriam, par les monuments élevés après guerre.

JPEG - 178.3 ko
4. Jean Launois (1898-1942)
Savizzo, soldat à la pipe, 1918
Crayon et sanguine sur papier
Sarrebourg, Musée du Pays de Sarrebourg
Photo : Musée du Pays de Sarrebourg

On aurait pu tout aussi bien choisir de classer ces œuvres par genres. Le paysage tout d’abord se fond avec la nature morte : Fernand Combes (1856-années 1930) contemple des plaines fantomatiques hantées par les silhouettes des arbres calcinés, tandis que Gaston Dolbeau (1897-1976) s’arrête sur les ruines et la terre mutilée d’Arras en 1918 et 1919. Le portrait de guerre a également sa spécificité, alternant poilus et prisonniers. Jean Launois croque en quelques traits les silhouettes savoureuses de soldats, mais s’attache aussi à détailler au crayon et graphite leurs visages burinés percés par deux yeux francs (ill. 4). Pierre Bertrand décline en couleur les nationalités qui peuplent le camp de prisonniers à Mannheim en 1916 : ici un Russe, là un Algérien... Claude Delaunay utilise la gouache ou le fusain pour saisir avec vivacité les prisonniers du stalag VII A en 1944.
La peinture d’Histoire qu’André Félibien au XVIIe siècle plaçait au-dessus des autres, est mise à mal, elle change en tout cas de registre. Elle n’est plus un travail d’invention - ce qu’exige la mythologie et la Bible - elle n’est plus un travail de recomposition - pour mieux raconter les hauts faits d’une armée, à la gloire d’une nation ou d’un chef. Car ceux qui représentent les faits sont aussi ceux qui les vivent. Leur art n’a plus rien d’édifiant, il est compatissant, au sens propre - cum-patire : souffrir avec. Le grand genre devient documentaire, chronique, témoignage. Auguste Goigon par exemple se spécialise dans la description du costume militaire. L’Histoire tombe dans l’anecdote et se construit sur des scènes de genre qui décrivent la vie quotidienne au front ou en captivité. Seul Léopold Marbœuf (1916-2006) qui se découvrit d’ailleurs des talents artistiques sur le tard, envoyé en 1940 dans un camp en Silésie, choisit de traiter à la gouache et dans un style naïf, des sujets religieux, sources d’espérance, comme la Pentecôte ou le Saint Sacrement.
Les images de combats ne sont évidemment pas saisies sur le vif, mais puisées dans les souvenirs. Pierre Bertrand travaille à partir de photos pour représenter des patrouilles dans la neige, en Haute Alsace durant l’hiver 1915. Dans un dessins acquis par l’Historial, Marcel Fleury en 1916, décrit la 10e Compagnie du 3e colonial à l’attaque de Somme-Tourbe le 3 septembre 1914. René Rousseau-Decelle n’était pas au front et la peinture de la Bataille de Mondement en 1917 fut une commande. On verra pour cette grande composition de belles études préparatoires au fusain et à la craie.

JPEG - 31.1 ko
5. Arthur Guéniot (1866-1951)
Femme à la stèle
esquisse plâtre, 1920
Reims, Muszée des Beaux-Arts
Photo : Patrick Durandet
Conseil départemental de la Vendée

Le grand genre retrouve sa prestance et ses allégories après la guerre, lorsqu’il faut célébrer la Victoire et le courage des héros morts au combat. La dernière section de l’exposition est la plus intéressante, qui présente trois sculpteurs : Arthur Guéniot et les frères Martel.
Arthur Guéniot élève de Gustave Moreau se consacra entièrement à la sculpture à partir de 1900. Le Musée de Reims conserve tout un fonds documentaire. L’Historial présente plusieurs plâtres préparatoires à des monuments (ill. 5) qui n’ont d’ailleurs pas tous été réalisés. Il proposa une esquisse pour le Monument à Georges Clemenceau en 1918-1919, en vain, c’est François Sicard qui remporta la commande. Guéniot travaillait à partir de photographies, comme le montre celle de la Pietà du Palais Pitti par Fra Bartolomeo, au dos de laquelle il a repassé par transparence les contours du Christ, en lui ajoutant des habits militaires, Jésus est transformé en dormeur du val, dans les bras de Marie ; cette figure allongée se retrouve en relief sur le projet du monuments aux morts de la paroisse Saint-Honoré d’Eylau à Paris. Le sculpteur travailla aussi l’allégorie et multiplia les études d’une femme qui se penche pour déposer une couronne ou des branches de laurier sur un casque. Elle est d’abord la Renommée ou la Victoire, puis au fil des études, elle perd ses ailes, et devient davantage l’incarnation d’une douleur toute en retenue. Sur le monument de Rosnay elle est accoudée sur une stèle et laisse tomber une branche, palme du martyr ou laurier du vainqueur. Son attitude presque nonchalante exprime avec subtilité toute une palette de sentiments, de l’affliction au recueillement.

JPEG - 46 ko
6. Vue de l’exposition
Jean et Joël Martel (1896-1966)
Projet pour le monument d’Olonne-sur-Mer
et dessins pour bas-relief
Photo : bbsg

Jan et Joël Martel étaient frères jumeaux, ils cosignèrent toutes leurs œuvres. Ils habitaient à Paris une villa de Mallet-Stevens. Entre 1920 et 1930, ils réalisèrent plusieurs monuments aux mort en Vendée comme ailleurs. A l’occasion de cette exposition, l’Historial a acquis plus de 250 dessins préparatoires qui montrent leur manière de travailler. Leur démarche est à la fois celle de sculpteurs, d’architectes et de paysagistes. Ils soignent les effets de perspectives, préfèrent le cadre des jardins et des squares, accordent de l’importance à l’équilibre de leurs sculptures, déterminées par la géométrie et le nombre d’or. Ils choisissent soit une figure en ronde-bosse - un soldat ou une femme en costume régional - soit des monuments-murs ornés de bas-reliefs en méplat comme celui de la Roche-sur-Yon, animé d’une Victoire dont les ailes protègent des poilus seulement armés de pelles et de pioches, ils viennent d’enterrer leurs camarades. Les silhouettes des personnages sont massives et hiératiques. Sur le monument du Familistère de Guise, un poilu se tient debout les bras écartés, sans armes, il veille sur ses compagnons morts. A Olonne-sur-Mer c’est une veuve vendéenne, les mains jointes, la tête baissée, qui se recueille. Les Martel ont pour cette œuvre fait poser et photographié une femme pour étudier les différentes attitudes possibles. Après la Seconde Guerre mondiale, ils gardent la figure féminine isolée, mais beaucoup plus souple, comme en témoigne le monument des Clouzeaux. Les formes s’assouplissent, la douleur n’en est pas moins aiguë.

Commissaire : Christophe Vital


Collectif, Artistes en guerre, Snoeck, 2015, 120 p., 28 €. ISBN : 9789461612755.

Acheter ce catalogue


Informations pratiques : Historial de la Vendée, allée Paul Bazin, 85170 Les Lucs-sur-Boulogne. Tel :+33 (0)2 51 47 61 61. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Tarif : 8 € (réduit : 5 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, samedi 5 décembre 2015





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Expositions : Fragonard amoureux. Galant et libertin

Article suivant dans Expositions : Joie de vivre