L’artiste en représentation


L’artiste en représentation. Images des artistes dans l’art du XIXe siècle

La Roche-sur-Yon, Musée, du 15 décembre 2012 au 6 avril 2013.

Laval, Musée du Vieux-Château, du 27 avril au 15 septembre 2013.

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1. Maurice Denis (1870-1943)
Histoire de l’art français, 1920-1925
Huile sur plâtre - 90 x 62 x 43 cm
Paris, Petit Palais
Photo : Didier Rykner

Le statut de l’artiste a beaucoup évolué au cours des siècles. De simple artisan il se hisse presque au niveau des princes à la Renaissance. Au XIXe siècle, l’image se brouille. C’est toute une mythologie qui se construit et qui bien souvent n’a que peu de rapport avec la réalité. Tantôt bourgeois et fidèles au pouvoir, tantôt révolté ou révolutionnaire, sans cesser d’être bourgeois, les artiste, au fond, ne sont guère différents de la société dans laquelle ils évoluent même s’ils aimeraient parfois faire croire le contraire.

La légende est aussi importante que la réalité. Et cette légende, ils l’ont forgé avec leurs propres instruments, crayons, pinceaux ou ciseaux. C’est à cette image des artistes vus par les artistes au XIXe siècle que s’intéresse l’exposition du Musée de la Roche-sur-Yon.
Celle-ci est très réussie, d’abord parce qu’elle colle à son sujet en le parcourant de manière très maîtrisé, ensuite parce qu’elle ne se contente pas de montrer des œuvres que tout le monde connaît mais sait aller chercher dans les réserves des musées nombre d’œuvres inédites, parfois restaurées pour l’occasion.

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2. Charles-Léon Vinit (1806-1862)
La seconde cour de l’École des Beaux-Arts en 1840, 1848
Huile sur toile - 120 x 148,5 cm
Paris, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts
Photo : Ensba

Le début de l’exposition montre comment les artistes se voient comme faisant partie d’une histoire en marche. Au XIXe siècle, la représentation de l’histoire de la peinture, figurée par des réunions d’artistes appartenant à différentes époques, est un poncif dont l’un des célèbres exemples est l’amphithéâtre de l’École des Beaux-Arts par Paul Delaroche. On en voit ici une grande esquisse et des étudesconservées au Musée des Beaux-Arts de Nantes.
Près d’un siècle plus tard, mais comparable dans son ambition, la maquette d’une des coupoles du Petit Palais (ill. 1), peinte par Maurice Denis, montre également un panthéon d’artistes. Si l’on est presque là dans le domaine de l’allégorie, d’autres toiles dépeignent une réalité plus concrète, qu’il s’agisse de vues d’atelier, de réunions d’amis peintres ou de scènes officielles comme cette belle vue de la cour des Beaux-Arts (ill. 2) où plusieurs professeurs (dont Ingres et Duban) ne sont presque que de solennels figurants.

L’artiste se représente dans de nombreux autoportraits, ou est peint ou sculpté par un confrère, dans une pose solennelle ou plus intime. L’exposition en montre beaucoup d’exemples, et un excellent essai de Pierre Vaisse consacré au genre de l’autoportrait déboulonne dans le catalogue nombre d’idées reçues, notamment celle qui voudrait que seuls les artistes non académiques auraient cédé à l’introspection, ou encore que l’on reconnaît forcément un autoportrait par sa composition alors qu’en réalité, en l’absence d’élément probant, rien ne le distingue d’un simple portrait.
On signalera ici nombre d’œuvres peu connues et que l’exposition révélera à beaucoup. Amaury-Duval peint par lui-même dans une toile du Musée de Rennes (ill. 3), par exemple, ou portraituré, des années plus tard, par Victor Mottez (ill. 4), autre élève d’Ingres, dans une toile appartenant à La Roche-sur-Yon.


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3. Eugène Emmanuel Amaury-Duval (1808-1885)
Autoportrait, 1832
Huile sur toile - 97 x 77,4 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMNGP/P. Merret
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4. Victor Mottez (1809-1897)
Portrait d’Amaury-Duval, 1890
Huile sur toile - 109 x 87 cm
La Roche-sur-Yon, Musée Municipal
Photo : Didier Rykner

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5. A gauche, Ingres par Disderi (photographie)
Au milieu, Ingres par Armand Cambon
A droite, Ingres, copie de l’Autoportrait par Julie Forestier
Montauban, Musée Ingres
Photo : Didier Rykner

Ingres est présent, aussi. Montauban a prêté la copie de son autoportrait peint par Julie Forestier, qui fait d’ailleurs sentir (ce qui se voyait moins sur photo) ses limites d’artiste. On signalera aussi une œuvre peu commune, une immense photographie, à peu près grandeur nature, d’Ingres par Disderi, également conservée à Montauban.
Si Cézanne, Gauguin ou Van Gogh ne sont pas présents dans la démonstration - sans doute pour des raisons budgétaires - on s’en passe finalement fort bien car les occasions de les voir ailleurs sont multiples. En revanche, Valenciennes a prêté sa série d’Autoportraits de Carpeaux, et les impressionnistes sont tout de même présents par un de leurs compagnons de route, l’un des plus méconnus mais des plus intéressants : Marcellin Desboutin.
On ne quittera pas cette large section de portraits d’artistes sans signaler celui, très beau, de Delaroche par Robert-Fleury (ill. 6), ou sans évoquer le genre du portrait posthume et parfois allégorique, qu’il s’agisse de Girodet faisant ses adieux à son atelier par Alexandre Menjaud (ill. 7) ou de Gros plongeant vers l’immortalité (ill. 8).


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6. Joseph-Nicolas Robert-Fleury (1797-1890)
Portrait de Paul Delaroche, 1857
Huile sur toile - 133,5 x 105 cm
Paris, École Nationale Supérieure des Beaux-Arts
Photo : Ensba
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7. Alexandre Menjaud (1791-1861)
Les adieux de Girodet à son atelier, 1826
Huile sur toile - 70 x 54,5 cm
Montargis, Musée Girodet
Photo : Didier Rykner

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8. Jacques-Charles Bordier du Bignon (1774-1846)
Gros s’élançant dans l’Immortalité, 1835-1847
Huile sur toile - 241 x 182,5 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Photo : Musée des Augustins

Quittant le monde contemporain, l’exposition se poursuit avec la vie des artistes des siècles précédents. Cela va des scènes troubadour avec Louis Ducis montrant Van Dyck peignant son premier tableau (Paris, Petit Palais) ou - encore une belle découverte - Michel Maximilien Leenhardt peignant à la manière des préraphaélites anglais les Adieux de Michel-Ange à Vittoria Colonna (ill. 9). On croise, dans ces légendes, Cimabue rencontrant le jeune Giotto en train de dessiner sur un rocher (Paul-Narcisse Salières à Carcassonne), ou Giotto toujours enfant mais déjà artiste méditant dans son atelier (Jules Ziegler, à Langres), ou encore Fra Angelico (ill. 10). La mort du Titien par Pierre-Nolasque Bergeret (Montargis), ou ses funérailles par Alexandre Hesse dans une esquisse d’un tableau du Louvre ont, eux, l’allure de tableaux d’histoire.
Quant à une œuvre fort célèbre en son temps, le remarquable et émouvant Tintoret veillant sa fille morte par Léon Cogniet, on admirera ici une version en grisaille (ill. 11), à notre connaissance inédite, qui se trouvait, en mauvais état, dans les réserves du Musée des Beaux-Arts de Marseille et qui a été restaurée spécialement pour cette exposition. Celle-ci se conclut sur plusieurs estampes en couleur de la maison Goupil


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9. Michel-Maximilien Leenhardt (1853-1941)
Adieu de Michel-Ange à Vittoria, 1893-1894
Huile sur toile - 161 x 220 cm
Moulins, Musée départemental Anne-de-Beaujeu
Photo : Didier Rykner
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10. Michel Dumas (1812-1885)
Fra Angelico de Fiesole
Huile sur toile - 209 x 173 cm
Langres, Musée d’Art et d’Histoire
Photo : Didier Rykner

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11. Léon Cogniet
Le Tintoret veillant sa fille morte, 1843
Huile sur toile - 143 x 153 cm
Marseille, Musée des Beaux-Arts
Photo : Musée des Beaux-Arts de Marseille

Les essais du catalogue, dus aux meilleurs spécialistes, sont tous excellents. Il est cependant dommage (mais nous avons parfois l’impression de prêcher dans le désert) qu’il n’y ait aucune notice qui se justifierait d’autant plus que beaucoup d’œuvres sont peu connues, parfois inédites.
Un mot, pour terminer, du Musée de La Roche-sur-Yon. Il y a plusieurs années déjà, le premier étage dut fermer pour des raisons de normes de sécurité, car il n’y a qu’un (grand) escalier central. Il faudra un jour que nous revenions en détail sur cette obsession sécuritaire, celle du risque zéro, qui force à dénaturer certains monuments historiques ou oblige à fermer un musée et à engager de lourds travaux alors que le danger est (en tout cas ici) à peu près aussi important pour le visiteur que celui de périr dans l’incendie de sa maison de campagne (souvent elles aussi n’ont qu’un escalier...) et certainement bien moindre que de se tuer en voiture.
Un projet existait, qui était même soutenu par le ministère de la Culture dans son plan-musée. Le maire de la ville a tout interrompu. Les collections permanentes sont donc pour l’instant condamnées aux réserves. Une occasion manquée, réellement, même si l’on n’accablera pas entièrement une municipalité qui consacre un budget conséquent aux restaurations et qui laisse, au moins, sa conservatrice réaliser une aussi belle et aussi utile exposition.

Commissariat : Hélène Jagot et Alain Bonnet.

Sous la direction d’Hélène Jagot et Alain Bonnet, L’artiste en représentation. Images des artistes dans l’art du XIXe siècle, Éditions Fage, 272 p., 35 €. ISBN : 978284975807.

Informations pratiques : Musée, rue Jean-Jaurès, 85000 La Roche-sur-Yon. Tél : 00 33 (0)2 51 47 48 35. Ouvert tous les jours de 13 h à 18 h sauf le lundi. Entrée libre.

Notre conseil : cette exposition peut faire l’objet d’un déplacement d’une journée en Vendée que nous conseillons de combiner avec la magnifique rétrospective Félicie de Fauveau de l’Historial de Vendée dont nous parlerons très bientôt.


Didier Rykner, jeudi 28 février 2013




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