Les Salons Mauduit : un ensemble Art Déco menacé de destruction à Nantes


Après le massacre de la piscine Molitor (voir l’article), un nouveau chef-d’œuvre de l’Art Déco est menacé de disparition, à Nantes cette fois. Et comme à Paris, le promoteur du projet, à savoir la ville de Nantes1, prétend que le bâtiment ne peut être restauré, ce qui est faux, et qu’une démolition est nécessaire, suivie d’une reconstruction à l’identique. Bien évidemment, cette restitution n’aura plus rien à voir ou presque avec l’original.


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1. Grande salle des Salons Mauduit
Photo : Inventaire région Pays de la Loire
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2. Grande salle des salons Mauduit
Au fond à gauche, reliefs de Guery et Andrei
Photo : Inventaire région Pays de la Loire

L’endroit est bien connu des Nantais : les Salons Mauduit furent en effet, depuis leur création par Jules Mauduit au début du XXe siècle, un lieu très recherché pour organiser des réceptions. Dans un article consacré à ces salons, paru dans Les Annales de Nantes et du Pays Nantais2, Suzanne Martinot écrit : « Tout ce que Nantes comptait de personnes importantes, de femmes élégantes, se pressait dans les salles décorées, au cours de soirées dansantes, de réceptions diverses, de mariages et même de réunions politiques ». Elle y rajoute ces mots de l’historien nantais André Péron : « Ne nous y trompons pas ; malgré un aspect extérieur peu avenant sauf le porche, malgré des dégradations dues à un mauvais entretien, les Salons Mauduit représentent avant tout un décor intérieur exceptionnel, un somptueux ensemble des années trente dont l’intérêt n’échappe qu’à un regard superficiel. Les fresques murales sont remarquables malgré le voile qui a terni leurs couleurs d’origine. Elles constituent l’ossature d’une décoration très homogène. Les mosaïques qui pavent la galerie surplombant la grande salle sont superbes. Les immenses glaces, les lustres, la rampe de fer forgé qui court sur la galerie contribuent à donner à ces Salons une unité de style qui n’a pas d’équivalent à Nantes pour les années trente ».


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3. Mosaïque de la mezzanine (détail)
Photo : Inventaire région Pays de la Loire
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4. Mosaïque de la mezzanine (détail)
Photo : Inventaire région Pays de la Loire

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5. Luminaire
Salons Mauduit
Photo : Inventaire région Pays de la Loire

L’ensemble, commandé par les Mauduit en 1937, sans doute après qu’ils avaient assisté, deux ans plus tôt à Saint-Nazaire, à l’inauguration du Normandie, est en effet un exemple remarquable de ce style « paquebot » si maltraité par le temps. Les maîtres d’œuvre du décor sont les architectes nantais Ferdinand Ménard (1873-1958) et Émile Le Bot3 qui avaient l’habitude de travailler en collaboration. Il se compose principalement de deux salons principaux et d’une galerie, sans compter des pièces annexes plus petites. La grande salle (ill. 1 et 2) comporte sur l’un des côtés une mezzanine à mi-niveau, dont le sol est recouvert de mosaïques (celles que l’historien qualifie de « superbes » ; ill. 3 et 4). Le reste du décor est essentiellement formé des éléments architecturaux, de la ferronneries (luminaires - ill. 5), rambardes, etc), d’un grand éclairage zénithal et de cinq bas reliefs peints de très grande qualité, souvent qualifiés (à tort), de « fresques », réalisés par les sculpteurs Paul Guéry et René Andrei (ill. 6 à 9) ; elles représentent La Musique, La Danse, Le Théâtre : tragédie et comédie, Bacchanales et Un Âge d’Or4 La galerie sépare cette grande salle du salon plus petit où se trouve L’Arche de Jean Dunand, un grand relief en laque incorporé au mur et qui ne fait qu’un avec des portes (ill. 10).


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6. Paul Guéry (1898-1977) et René Andrei (1906-1987)
La Musique
Plâtre (?) peint
Grande salle des Salons Mauduit
Photo : Inventaire région Pays de la Loire
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7. Paul Guéry (1898-1977) et René Andrei (1906-1987)
Bacchanales (?)
Plâtre (?) peint
Grande salle des Salons Mauduit
Photo : Inventaire région Pays de la Loire

En 1989-1990, alors que cet ensemble était déjà menacé de destruction au profit d’une opération immobilière, il avait été sauvé par… Jean-Marc Ayrault, qui venait de devenir maire de Nantes. Les intérieurs avaient même été restaurés. Dans Ouest-France du 27 novembre 1990, dans un entrefilet intitulé « Les salons Mauduit ouvrent leur porte », on pouvait lire : « Destinés à la démolition en 1989, les salons ont retrouvé par la volonté du député-maire de Nantes, leur aspect d’antan. Les architectes ont en effet conservé le style art-déco de l’édifice tout en le modernisant ». Mais en septembre 2002, constatant une fragilisation de la charpente, la mairie décide de fermer les salons Mauduit pour raisons de sécurité, annulant les manifestations qui y étaient prévues.
Des études sont alors menées et une restauration fondamentale de l’édifice est décidée, en 2005, la réouverture était prévue en septembre 20075. Le chantier devait être lancé en mai 2006. Finalement, tout demeura en l’état et les lieux restèrent fermés jusqu’à aujourd’hui.
Nous ne connaissons ces salons que par les descriptions que nous en avons trouvé et les photos que nous publions ici. Tout indique qu’il s’agit d’un ensemble Art Déco majeur, à commencer par la direction du patrimoine et de l’archéologie de la ville de Nantes.


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8. Paul Guéry (1898-1977) et René Andrei (1906-1987)
La Tragédie (?)
Plâtre (?) peint
Grande salle des Salons Mauduit
Photo : Inventaire région Pays de la Loire
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9. Paul Guéry (1898-1977) et René Andrei (1906-1987)
Un âge d’or (?)
Plâtre (?) peint
Grande salle des Salons Mauduit
Photo : Inventaire région Pays de la Loire

Une note de cette direction, datée du 6 décembre 2010 et citée notamment par Éric Cabanas et Emmanuel Vautier dans un article de Presse-Océan du 21 mars dernier (« Le rapport qui voulait sauver Mauduit »), étudie longuement l’histoire ancienne et récente des Salons Mauduit en concluant : « Il ne saurait6 être question de perdre les éléments du patrimoine de cette valeur inscrite dans la mémoire collective de nombreux nantais. Les décors sont d’une qualité exceptionnelle et sont la figure de l’Art Déco à Nantes. La ville devrait les faire labelliser au titre du patrimoine du XXème siècle. » On en est loin.

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10. Jean Dunand (1877-1942)
L’Arche de Noé
Laque
Photo : Inventaire région Pays de la Loire

Que prévoit, exactement, le projet de la ville ? Si l’on en croit le journal municipal « Nantes Passion », « Le bâtiment, fermé depuis 2002 en raison de sa fragilité, sera démoli, mais les salons Mauduit revivront à l’intérieur du nouveau pôle associatif. La Ville a choisi de reconstruire « à l’identique » sous l’actuelle cour Livet, le grand salon avec son décor Art déco, sa galerie, sa verrière ou encore la fameuse Arche de Noé ». La supercherie est un peu grosse. On remarque en effet comment « les » Salons Mauduit deviennent d’un coup de baguette magique « le » grand salon, singulier que confirme le titre de ce paragraphe « Le salon Mauduit reconstruit ». La « fameuse Arche de Noé » sera reconstruite à l’identique ! Mais où ? On ne sait pas très bien, en tout cas certainement pas dans son salon, détruit, ni dans sa disposition initiale, celle d’un passage incluant des portes.
En réalité, le permis de construire est très flou et tout indique qu’on est bien loin d’une reconstruction à l’identique, à supposer que celle-ci soit même possible. Elle est en effet prévue en sous-sol, sous une cour, sans l’éclairage zénithal qui est un élément essentiel de son architecture, ni l’éclairage latéral provenant des fenêtres...
Selon l’association Forum Nantes Patrimoine, la reconstruction ne respecte même pas ses dimensions. Dans un document de présentation du projet, il est d’ailleurs écrit qu’il « sera reconstruit dans des proportions similaires à l’existant » ; en bon français, « proportions similaires » ne signifie pas « dimensions identiques »7. Comment peut-on, en outre, déplacer sans les abimer gravement L’Arche de Noé de Dunand et les sculptures8 de Paul Guery et René Andrei ? Quant aux mosaïques, il n’en est fait nulle mention. Dans les documents techniques fournis par la ville, aucun spécialiste de la conservation n’est cité ni ne semble avoir été consulté.

Autre question légitime : pourquoi détruire ces salons plutôt que les restaurer. La lecture de la présentation du projet est pour le moins étonnante. On y découvre en effet (p. 3) que « L’étude structurelle des salons Mauduit existants a conclu que la réhabilitation de ce bâtiment n’est pas envisageable compte tenu de l’impossibilité de rendre sa charpente métallique conforme à la réglementation au feu du fait de la faiblesse de ses sections et de ses ancrages aciers. À ceci s’ajoute une non-conformité eu égard à la nouvelle réglementation relative à la sismicité. Aussi, il est ressorti de l’étude que la réhabilitation des salons passait nécessairement par une dépose de la charpente (et des décors intégrés) puis une reconstruction de l’enveloppe structurelle ».
À ce compte, il ne reste plus qu’à démolir tous les bâtiments nantais ne respectant pas « la nouvelle réglementation relative à la sismicité », ce qui risque de faire beaucoup. Rappelons cependant deux points. Nantes est dans une zone de « sismicité modérée » et, surtout, la nouvelle réglementation impose des contraintes, ce qui semble normal, « lors de la construction de bâti nouveau ou lorsque le bâti ancien fait l’objet de modifications importantes » comme on peut le lire sur ce site gouvernemental. Si l’on restaurait les Salons Mauduit, rien n’imposerait de prendre en compte le risque de sismicité (modéré rappelons-le). C’est bien parce qu’on veut construire un bâti nouveau (et donc détruire l’ancien) qu’il faut appliquer cette réglementation qu’on invoque pour le détruire ! Ou le serpent qui se mord la queue.
Quant aux contraintes liées à la réglementation au feu, si il s’agissait d’un bâtiment protégé monument historique, on trouverait évidemment une solution pour les respecter sans rien démolir.

Car en réalité, une partie du problème est là : ces Salons Mauduit auraient dû, depuis longtemps, être classés monuments historiques. La direction régionale des affaires culturelles, que nous avons interrogée, nous a répondu ceci : « L’État est conscient du plus haut intérêt de cet ensemble d’architecture intérieure et de décors Art déco datés de 1937. En effet, ces décors forment un ensemble cohérent unique, comprenant des verrières, des rampes, des luminaires, des mosaïques, des fresques en staff ainsi qu’une œuvre monumentale en relief due à Jean Dunand. Monsieur le préfet de région a appelé l’attention de Madame la présidente de Nantes Métropole sur l’intérêt patrimonial et mémoriel des salons Mauduit, avec l’objectif de veiller à la préservation de l’intégrité des décors et œuvres d’art en place. D’ailleurs, ces salons sont protégés au titre du PLU comme élément du "patrimoine nantais". L’État - DRAC a donc demandé officiellement à Nantes Métropole des éléments complémentaires quand à l’accompagnement scientifique et technique permettant la préservation de cet ensemble d’architecture intérieure de premier ordre. » Mais à la question de savoir si le ministère de la Culture envisageait de protéger cet ensemble en l’inscrivant ou, mieux, en le classant, aucune réponse ne nous a été donnée en l’état actuel du dossier.

Comme d’habitude, pour l’instant au moins, la préservation de ce monument est seulement défendue par une association, le Forum Nantes Patrimoine, qui a saisi le tribunal administratif d’une requête en annulation du permis de construire. Ce recours est notamment justifié par l’absence de délivrance d’un permis de démolir, qui était obligatoire puisque les bâtiments sont inscrits au patrimoine nantais sur le PLU. Il ajoute que les demandeurs ne produisent aucun document venant soutenir l’affirmation que la démolition est la seule solution possible, soulignant qu’en 2005 (voir plus haut), un projet de restauration avait été décidé, qui prévoyait des travaux permettant « de supprimer les insuffisances et les défauts de structure constatés ». Pourquoi ce qui était possible – et qui n’a malheureusement pas été fait – en 2005 ne l’est-il plus aujourd’hui ? Mystère.
Le mémoire ampliatif du recours poursuit en dénonçant la soi-disant reconstruction qui s’avère en réalité une destruction. Il souligne ainsi que dans ce projet vont disparaître notamment : « les deux autres salons9, dont le salon de l’Arche de 190 m2, qui abrite l’Arche de Noë de Jean Dunand, le porche « rococo » sur la rue Arsène Leloup, le vaste hall d’entrée qui donne accès par un escalier à la galerie pavée de mosaïques, et aux salons éclairés par des verrières qui n’existeront plus, de même que les ouvertures sur les jardins, sans parler évidemment des locaux annexes et techniques nécessaires à l’activité des salons ». Il explique également, comme nous l’avons déjà dit, que la « reconstruction » du grand salon ne se fera en aucune façon « à l’identique ».
Il souligne aussi que, malgré la déclaration d’utilité publique du projet, il s’agit tout simplement d’une opération immobilière, à peine cachée – c’est un classique - derrière la création de quelques logements sociaux et d’une crèche (ou plutôt d’un « multi accueil petite enfance de 60 places comme on le lit dans un document de présentation10).
Le mémoire avance enfin d’autres arguments à l’appui de la demande d’annulation, mais ceux-ci sortant du champ purement patrimonial, nous ne les résumerons pas ici.

On comprend à la lecture de ce mémoire ampliatif pourquoi la ville de Nantes, que nous avons interrogée : « ne souhaite pas s’exprimer pour le moment sur ce sujet dans la mesure où il fait actuellement l’objet d’un recours ».
Pour conclure cet article, nous laisserons la parole à Jean-Paul Dunand, petit-fils et ayant-droit de Jean Dunand, qui s’étonne de n’avoir jamais été consulté11 : « J’attends d’en savoir plus. Il faudrait que je puisse rencontrer au préalable le cabinet d’architecte en charge de l’opération. Ma préoccupation est de défendre une œuvre originale de l’artiste que je représente au titre du droit moral. Il s’agit d’une œuvre unique de Jean Dunand, de grande valeur artistique qui ne peut être traitée n’importe comment. Le paquebot Normandie avait été construit et inauguré à Saint-Nazaire deux ans avant la décoration des salons Mauduit. L’Arche de Noé est une œuvre monumentale de la même inspiration que celles dont Dunand avait décoré le prestigieux paquebot ».

La situation est grave, et urgente : si le recours du Forum Nantes Patrimoine ne devait pas aboutir (l’audience aura lieu demain 30 avril), les démolitions pourraient intervenir rapidement. Une fois de plus, le ministère de la Culture est placé face à ses responsabilités : il doit protéger cet ensemble dont la conservation présente, incontestablement, « au point de vue de l’histoire et de l’art, un intérêt public ».


Didier Rykner, mercredi 29 avril 2015


Notes

1Nous parlerons à l’avenir de la ville de Nantes ; celle-ci a en effet confié le projet à Nantes Métropole mais est propriétaire du lieu. En réalité, Nantes, ou Nantes métropole, cela revient pratiquement au même.

2N° 244, deuxième trimestre 1992.

3Nous n’avons pas trouvé les dates d’Émile Le Bot.

4Ces titres sont indiqués dans la note de la direction du patrimoine et de l’archéologie de la ville de Nantes dont nous parlons un peu plus loin. Il n’est pas certain que nous ayons bien identifié les sujet sur les illustrations.

5« Les Salons Mauduit rouvrent en 2007 », Ouest-France, lundi 11 avril 2005. Le surtitre de l’article est le suivant : « Huit millions d’euros dans une rénovation respectant le caractère art déco ».

6Il est écrit « serait » mais il s’agit d’une coquille évidente.

7Nous n’avons pas pu vérifier si les dimensions sont ou non différentes : les plans que nous avons pu consulter (et qui proviennent du permis de construire) ne portant pas de dimensions.

8La technique de celles-ci n’est pas précisée : il s’agit sans doute de plâtre peint, à moins qu’elles ne soient en stuc ou en staff.

9Le deuxième autre salon est le « salon de Bridge » pour lequel nous n’avons ni information, ni photographies.

10Le nombre de logements construits varie selon les documents entre 121 et 140, dont une quarantaine de « logements locatifs sociaux et abordables ».

11Il serait utile d’informer également les ayant-droit de Paul Guéry, René Andrei, Ferdinand Ménard et Émile Le Bot. Nous lançons donc un appel aux lecteurs qui les connaîtraient, le droit moral peut leur permettre de s’opposer à la dénaturation de ces œuvres.





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