Le mobilier de l’Hôpital Général de Valenciennes sauvé de la vente


La tragi-comédie qui vient de se dérouler autour de l’Hôpital Général de Valenciennes est exemplaire à plus d’un titre. Et elle pose, à terme, des questions qui dépassent largement ce cas d’école.

Les faits, tout d’abord. L’étude de Maître Macaigne à Valenciennes annonçait vendredi dernier la vente (prévue le 26 juin) de l’intégralité du mobilier de l’ancien hôpital de Valenciennes, y compris celui de la chapelle. Tout devait passer à l’encan : les nombreux tableaux et sculptures1, le mobilier liturgique dont l’autel, les confessionnaux, la chaire et les grilles en fer forgé. C’est donc le dépeçage complet de cet édifice, classé Monument Historique, qui était planifié. La nouvelle aussitôt connue a déclenché de multiples réactions, tant à Valenciennes auprès des associations de sauvegarde du patrimoine, qu’à Paris chez de nombreux historiens d’art.

En dehors de l’aspect scandaleux que peut avoir toute opération de ce type, celle-ci semblait irrégulière à plusieurs titres : un tableau de Charles Crauk2, notamment, L’Institution du Rosaire, portait le cartouche « donné par l’Empereur »3. Or, les « dons de l’Empereur » ont été acquis sur la liste civile, et sont en réalité des dépôts de l’Etat. Cette toile était d’ailleurs facilement identifiable sur la base Arcade, qui répertorie les dépôts. Une œuvre telle que celle-là est inaliénable. Autre exemple : l’édifice, datant de la seconde moitié du XVIIIe siècle, étant entièrement classé Monument Historique4, les biens immeubles par destination comme les grilles ou la chaire, ne peuvent être vendus.

De plus, la délibération du conseil d’administration de l’hôpital, autorisant la vente des biens de cette institution, n’a abouti qu’à une décision de principe qui ne concernait d’ailleurs pas uniquement les œuvres d’art5. Ceci nous a été confirmé par Monsieur Patrick Roussiès, adjoint à la Culture de la Mairie de Valenciennes, qui nous a également indiqué que la municipalité n’avait pas été informée de la vente. Lui-même ne l’a découverte qu’à l’occasion de son annonce vendredi dernier. Le musée n’avait pas plus été prévenu, contrairement à ce que nous avait affirmé le commissaire-priseur qui a fait preuve dans toute cette affaire d’une grande légèreté en se contentant de l’avis du vendeur (l’hôpital) qui lui indiquait que tout avait été fait dans les règles. Maître Macaigne nous a d’ailleurs déclaré ne pas voir du tout où était le problème, des « objets de ce genre passant tous les jours en salles des ventes »6. « Le bâtiment menace ruines, a-t-il ajouté, et est probablement appelé à disparaître ». Bien au contraire, nous a dit Patrick Roussiès, celui-ci sera bientôt vendu pour être occupé en grande partie par Valenciennes Métropole, la communauté d’agglomération de Valenciennes. Monsieur Philippe Jahan, directeur de l’hôpital, que nous avons joint également, n’a pas souhaité s’exprimer.

La vente, heureusement, vient d’être annulée sur demande de la municipalité. Une commission sera mise en place pour examiner sereinement la situation et l’intérêt des œuvres. Y siègeront, outre Monsieur Roussiès, Jean-Claude Poinsignon, historien d’art, Jérôme Guilleminot, président de l’association sauvegarde du patrimoine valenciennois dont l’action sur place a été très vigoureuse, Jacques Foucart, ancien conservateur aux département des peintures du Louvre et un représentant de la DRAC7.

Cette affaire est exemplaire donc, pour plusieurs raisons : elle montre d’abord l’état de précarité du patrimoine hospitalier français. Les objets, mais aussi les bâtiments, sont bien souvent menacés surtout lorsque les établissements déménagent vers une construction moderne, les hôpitaux n’ayant bien sûr pas vocation à conserver des objets d’art.
Elle prouve aussi que les usufruitiers du patrimoine - ici un directeur d’hôpital, mais on pourrait faire le même constat pour les membres du clergé ou pour les proviseurs8 - n’ont souvent aucune idée des protections qui régissent celui-ci et ne savent pas plus qui en détient la propriété. Peut-on réellement le leur reprocher ? C’est le rôle des services de l’Etat de rappeler régulièrement les règles pour éviter, ce qui est à craindre, que de telles opérations se généralisent.

Il faut féliciter, dans cette affaire, la municipalité de Valenciennes qui a immédiatement pris les mesures nécessaires pour suspendre la vente et se donner le temps de la réflexion. Les grands tableaux ne doivent pas finir dans un musée (celui de Valenciennes n’a d’ailleurs pas la place pour les présenter). Ils doivent, autant que faire se peut, rester in situ. Et une église est faite aussi de son mobilier usuel : bancs, prie-dieu, candélabres, qui n’ont plus grand sens sortis de leur contexte. Nous suivrons les travaux de la commission et ferons part de ses conclusions aux lecteurs de La Tribune de l’Art.
Mais il faut aller au-delà. Il est nécessaire que la loi sur les monuments historiques soit renforcée pour protéger intégralement les ensembles mobiliers conservés dans des monuments historiques classés ou inscrits appartenant au patrimoine public. Actuellement, s’ils suivent certaines procédures, les hôpitaux ou les lycées ont le droit de vendre leur patrimoine ancien9. Cela doit être rendu impossible. S’il est délicat de prendre ce type de mesures pour des propriétés privés, on ne voit pas bien ce qui empêche de légiférer sur les monuments appartenant au domaine public. Cette obligation de conserver les ensembles mobiliers devra être transférée, en cas de vente, au nouveau propriétaire, qu’il soit public ou privé. Autre mesure nécessaire : les usufruitiers du patrimoine public doivent être informés des contraintes qui pèsent sur celui-ci et il faut leur rappeler qu’il ne leur appartient pas. Combien de curés ont vendu ou vendent encore des objets de leur église, souvent dans la plus grande bonne foi10. Répétons-le : c’est aussi le rôle du ministère de la Culture et des DRAC. Cela ne grèverait pas grandement leur budget.
Nous souhaitons donc agir, par tous les moyens à notre disposition, pour qu’une telle loi soit votée et pour que le ministère de la Culture joue son rôle de prescripteur et de conseil auprès des responsables locaux. Nous invitons les lecteurs de La Tribune de l’Art qui sont témoins de ventes ou de projets de vente d’objets mobiliers dans des églises ou des édifices anciens publics de nous informer de celles-ci11. Nous envisageons à terme de lancer une pétition pour que ce vandalisme12 cesse enfin.


Didier Rykner, lundi 13 juin 2005


Notes

1L’édifice conserve principalement des tableaux flamands du XVIIe siècle et de grands tableaux français du XIXe. Il possède également un grand Christ en croix en plâtre de Jean-Baptiste Carpeaux, donné par les enfants de Carpeaux en 1916.

2Charles Crauk (1819-1905) est né à Valenciennes.

3Le tableau a été acquis en 1863 après l’exposition de la toile au Salon pour être déposé à Valenciennes.

4En 1945.

5Pour contribuer au financement du nouvel hôpital, il est prévu de vendre également des terres et du bâti.

6On remarquera que le même argument - qui est d’ailleurs très exagéré et ne justifierait rien - avait été employé par le conservateur du Musée Marmottan pour justifier la vente de meubles lui appartenant…

7Le directeur de l’hôpital a expliqué à la mairie que la DRAC, contactée, avait indiqué que toute l’opération était régulière. Jacques Philippon, Conservateur régional des Monuments Historiques nous a dit que l’hôpital avait effectivement, en janvier dernier, envoyé un courrier à la DRAC annonçant son intention de mettre en vente, à terme, les objets d’art de l’hôpital, et reconnaît qu’aucune réponse n’a été faite. En revanche, une étude de ce patrimoine a été lancée et plusieurs visites à l’hôpital ont été effectuées. Sa direction ne pouvait donc ignorer que l’instruction du dossier était en cours. Jacques Philippon nous a confirmé qu’aucune autorisation n’a été donnée, et qu’il ne savait pas que la vente était prévue le 26 juin.

8Les bâtiments militaires vendus par l’armée depuis quelques années courent également de grands risques, comme beaucoup de bâtiments, notamment les succursales de la Banque de France, souvent des hôtels particuliers du XIXe siècle, richement meublés.

9Ils y sont fortement incités par la décentralisation, qui dans bien des cas, est synonyme de baisse de crédits et du sentiment qu’ils n’ont plus de compte à rendre sur leur gestion.

10Ces questions juridiques ne sont évidemment pas au programme des séminaristes.

11Certains tableaux ou objets ne sont pas vendus en bloc et de manière aussi voyante qu’à Valenciennes, mais de manière plus sournoises et insidieuses, pièce par pièce.

12Celui-ci est au moins aussi grave que les vols et plus facile à interrompre.





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