La restauration de l’Hôtel Lambert attaquée devant le Tribunal Administratif


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Louis Le Vau
Hôtel Lambert, cour
Photo : SCI Hôtel Lambert / M. Lombard
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Cet été, l’affaire de l’Hôtel Lambert a connu un rebondissement judiciaire imprévu. L’autorisation donnée par le ministère de la Culture (voir la brève du 16/6/09) a fait l’objet d’un recours en référé devant le tribunal administratif de Paris par l’Association Paris-Historique. Après avoir entendu les différentes parties et demandé des informations complémentaires, le jugement a été reporté après une nouvelle audience qui aura lieu le 8 septembre à 15 h.

Le sujet est complexe et il est difficile d’en comprendre les tenants et les aboutissants. Nous aurions voulu pouvoir examiner les plans avec un architecte, ce qui nous avait été refusé. L’association Paris-Historique a pu faire ce travail (déjà effectué par la Commission du Vieux-Paris, à l’origine de la polémique) et a réalisé un dossier assez clair que nous avons pu consulter. Claude Mignot, ici même (voir l’article), expliquait qu’il restait encore de nombreuses inquiétudes, ce qui semble évident à la lecture des documents. Résumons pour la clarté du débat les principales raisons pour lesquelles l’association a attaqué l’autorisation ministérielle.

1. Le creusement des sols.
Il s’agit incontestablement du point le plus contestable, d’autant que l’hôtel Lambert, comme toutes les constructions de l’Ile Saint-Louis, est sans aucun doute construit sur pilotis. Même si l’architecte en chef a renoncé au parking sous le jardin pour l’installer sous la cour, celle-ci reste problématique, soulevant de nombreuses inquiétudes sur la stabilité de l’hôtel. Il est pourtant tout à fait possible de garer les voitures dans la cour et au rez-de-chaussée de l’aile gauche où avait été aménagé un emplacement pour plusieurs véhicules. Sur ce point, comme sur d’autres, les plans du dossier sont souvent très approximatifs, ce qui ne saute pas immédiatement aux yeux d’un non spécialiste.
Paris-Historique souligne également l’imprécision du dessin de l’exécutoire de ventilation permettant l’évacuation de l’air vicié du parking et qui se trouvera dans le jardin.

2. Les inventions de l’architecte en chef.
Même réduites par rapport au projet original, les modifications des façades et des toitures sont encore importantes et d’une justification douteuse. On notera par exemple la création de menuiseries feintes (c’est-à-dire peintes) habillant la façade droite, côté rue. Tout aussi fantaisistes sont les lucarnes restituées sur le corps central de la façade sur rue, les corbeilles de fleurs sculptées (d’après gravure) ou les pots à feu sur l’aile de la galerie d’Hercule (également d’après gravure).

3. La suppression d’éléments anciens mais pas « d’origine ».
C’est le cas, par exemple, de lucarnes du XVIIIe siècle de la façade sur cour et de certaines souches de cheminées.

4. Le remplacement des pierres.
Selon Paris-Historique, plus de la moitié des pierres de parement de la façade devraient être remplacées, ce que l’état actuel ne justifie pas. Toujours selon l’association, c’est l’entreprise pressentie pour la réalisation de l’opération qui a fait elle-même l’expertise des pierres à changer ce qui peut provoquer un conflit d’intérêt.

5. Le rehaussement du parapet du mur du jardin.
Le principal problème posé par ce rehaussement - dont on ne comprend pas la nécessité, même pour des raisons de sécurité - sera la rupture de la continuité horizontale qui unit la façade sur le quai avec ce mur. Il s’agit certes d’un détail mais le diable s’y niche parfois.

6. L’installation de la climatisation.
Selon l’architecte, il ne s’agit pas d’une climatisation au sens strict mais d’un système de circulation d’air chaud et rafraîchi. Il reste qu’il faudra faire passer des gaines. Lors de la visite organisée pour la presse, il a été indiqué que celles-ci existaient déjà. Mais il est vrai que les plans sont sur ce point très peu détaillés et qu’on peut à juste titre s’en inquiéter.

7. Le réaménagement des intérieurs.
Lors de la visite organisée pour la presse, on nous avait assuré que l’ensemble des volumes serait conservé. Il apparaît sur les plans que cela est loin d’être exact. L’ensemble va être recloisonné et des cheminées vont être supprimées. Même si le décor n’est plus d’origine, on peut s’interroger sur la pertinence de ces réaménagements. Paris-Historique assimile cela à du « façadisme », terme peut-être un peu excessif.

8. La mutilation du cabinet de Jean-Baptiste Lambert.
Même si l’ascenseur qui y est prévu ne percera plus le plafond, les plans montrent que cette pièce verra son volume actuel amputé d’un tiers par divers cloisonnements et la destruction de la cheminée datant du XVIIIe siècle.

9. La destruction d’une partie des aménagements néo-gothiques.
Si la conservation de l’escalier de Lassus et des vitraux est acquise, il est prévu de détruire le décor et la cheminée de la pièce appelée l’ « atelier ». Cette modification des aménagements du XIXe siècle, liée à l’époque où l’hôtel était habité par la famille Czartoryski a amené il y a quelques jours l’ambassadeur de Pologne à s’inquiéter auprès de Frédéric Mitterrand du projet de restauration.


10. L’installation de deux salles de bains au-dessus de la galerie d’Hercule.

D’après le ministère de la Culture, ce point semble abandonné. Mais malgré tout, l’association Paris-Historique remarque que ces deux pièces sont encore présentes sur le plan validé par le ministère de la Culture. Elle souligne que les : « allégations et promesses [se] substituent [dans ce projet] à des documents contractuels, base de discussion et d’éventuelles contestations. » On ne peut lui donner entièrement tort.

Même si certains points ont été améliorés, le projet actuel présente donc encore beaucoup trop d’imprécisions et de points négatifs, ce qui explique l’action du Paris-Historique.
Plus largement, cette affaire pose une nouvelle fois le problème de la restauration des monuments historiques en France. La reconstitution d’éléments douteux à partir de gravures et de sources souvent peu fiables et divergentes est un classique que nous avons eu l’occasion de dénoncer ici souvent, notamment à Versailles. Il en va de même du retour à des états historiques antérieurs. Le remplacement excessif et sans nécessité de pierres anciennes par des pierres neuves est également pratiqué sur beaucoup trop de chantiers.
La transformation de monuments en établissements destinés à recevoir le public est cependant souvent encore bien plus destructrice que ne peut l’être une utilisation à titre privé. Car si bien des aspects de la réhabilitation de cet hôtel demeurent discutables, on n’ose imaginer ce que serait sa transformation en musée. On aimerait parfois que d’autres projets de restauration soulèvent les mêmes passions que celles, fort légitimes, qui se font jour à propos de l’Hôtel Lambert.

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Didier Rykner, mardi 1er septembre 2009





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