La grande détresse des musées départementaux de la Moselle


« Ça tombe comme à Gravelotte ». L’expression est connue, elle traduit la violence des combats qui eurent lieu en 1870 dans cette petite commune de la Moselle. Elle pourrait également servir d’allégorie à ce qui arrive aujourd’hui aux musées de ce département dont, d’ailleurs, celui de la Guerre de 1870 et de l’Annexion, qui se trouve à Gravelotte, fait partie. La situation que nous allons décrire est le résultat direct de la politique de Patrick Weiten, président du Conseil départemental et depuis le début de l’année premier vice-président de la région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine. Nous avons, bien entendu, cherché à plusieurs reprises à interroger Patrick Weiten. Celui-ci a obstinément refusé de répondre à nos questions1.


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1. Gravelotte, le Musée de la guerre de 1870 et de l’Annexion
Photo : Didier Rykner
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2. Salle du panorama de Rezonville (avant l’arrivée des
fragments déposés par une collection particulière)
Photo : Didier Rykner

Élu à la présidence du Conseil général depuis 2011, Patrick Weiten avait hérité du chantier du Musée de Gravelotte inauguré en 2014. Mais c’est justement à partir de cette année que son indifférence pour les musées s’est traduite dans sa politique culturelle pour aboutir à la situation actuelle. De l’avis de toutes les personnes que nous avons interrogées, l’élu ne s’intéresse pas aux musées qui ne sont pour lui qu’une source de dépenses inutiles. La politique qu’il mène suffit à le prouver.


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3. Édouard Detaille (1848-1912)
La Charrette
Fragment du panorama de Champigny
Huile sur toile - 225 x 254 cm
Gravelotte, Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion
Photo : Osenat

Mais revenons, avant d’aller plus loin, sur les sites culturels administrés par le département de la Moselle. On en compte six :

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4. Édouard Detaille (1848-1912)
Deux études pour La Charrette
Pierre noire
Gravelotte, Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion
Photo : Osenat

- le Musée de la guerre de 1870 et de l’Annexion. Nous avions négligé - à tort - de parler de sa création et de son ouverture en avril 20142. S’il s’agit d’un musée d’histoire avant tout (remarquablement conçu et présenté), il conserve de très nombreuses œuvres d’art qui sont entrées dans ses collections soit par acquisition (une politique très volontaire a été menée avant l’ouverture) soit par dépôt. On peut notamment admirer à Gravelotte des œuvres provenant d’Orsay et du Musée Historique de Berlin. On y voit aussi neuf fragments du panorama de Rezonville (ill. 2), peint par Édouard Detaille et Alphonse de Neuville, qui fut découpé en 1896 en 115 morceaux qui furent par la suite vendus. Encore très récemment le musée s’est enrichi grâce au don de Christopher Forbes, à l’occasion de la vente de sa collection à Fontainebleau, d’un élément du panorama de Champigny (ill. 3), également peint par Édouard Detaille et Alphonse de Neuveille et de deux dessins préparatoires (ill. 4). Un particulier a par ailleurs acquis, lors de cette même vente, trois fragments du panorama de Rezonville (ill. 5 et 6) qui vont être déposés au musée avec trois autres déjà dans sa collection3 et que le collectionneur envisage ensuite de lui donner.


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5. Édouard Detaille (1848-1912)
Soldats à l’ambulance
Fragment du panorama de Rezonville, 1883
Huile sur toile - 65,4 x 54,6 cm
Collection particulière, en dépôt au
Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion
Photo : D. R. (domaine public)
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6. Alphonse de Neuville (1835-1885)
Un officier de la ligne blessé
Fragment du panorama de Rezonville, 1883
Huile sur toile - 98 x 122 cm
Collection particulière, en dépôt au
Musée de la Guerre de 1870 et de l’Annexion
Photo : D. R. (domaine public)

- le Musée départemental Georges de La Tour à Vic-sur-Seille. Les lecteurs de La Tribune de l’Art connaissent bien cet établissement qui, sous la direction de son ancien conservateur en chef Gabriel Diss, a organisé de nombreuses expositions importantes et s’est régulièrement enrichi. Les collections, on le sait, se sont formées autour de la collection donnée par Jacques et Guy Thuillier et du Saint Jean Baptiste de Georges de La Tour acquis par le Conseil départemental. Depuis, un autre La Tour et de nombreux tableaux anciens et du XIXe siècle ont enrichi son fonds.


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7. Vic-sur-Seille, Musée Georges de la Tour
Photo : Didier Rykner
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8. Musée du sel à Marsal
Photo : Wikimedia/Domaine public

- le Musée du Sel à Marsal. Bien qu’il soit essentiellement un musée d’archéologie témoignant de l’exploitation du sel, il possède également quelques œuvres d’art importantes entrant dans notre champ (un gisant gothique international, une châsse datant de l’époque de Philippe le Bel, un vase de Sèvres montrant la prise de Marsal par Louis XIV, quelques tableaux…). Les bâtiments sont par ailleurs d’anciennes casernes construites par Vauban, rachetées il y a une dizaine d’années par le département de la Moselle.


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9. Scy-Chazelles, Maison de Robert Schumann
(extension et jardin)
Photo : Didier Rykner

- la Maison de Robert Schumann, à Scy-Chazelles, qui s’est vu adjoindre il y a quelques années une extension moderne où étaient présentées des expositions portant sur la construction européenne.

- le château de Malbrouck. En toute rigueur, il ne s’agit pas d’un musée (il n’a pas de collections permanentes et n’a pas l’appellation « Musée de France »), mais il présente ds collections archéologiques issues de fouilles, l’essentiel de ce fonds étant en réserve. Il s’agit d’un monument historique visitable, dans lequel étaient organisées de grandes expositions culturelles plutôt tournées vers le grand public.

- le parc archéologique européen de Bliesbrück-Reinheim, un des plus grands sites gallo-romains en France, en réalité franco-allemand puisqu’il se trouve sur la frontière.

Des musées réduits à leur plus simple expression

Pour ces musées, les acquisitions sont totalement interrompues depuis 2013. Le dernier achat du Musée de Vic-sur-Seille, le tableau de Virginia da Vezzo dont nous avions parlé ici, remonte au début de janvier 2012. Patrick Weiten avait d’ailleurs tenté d’annuler cette acquisition mais une souscription était lancée et les négociations étaient en cours depuis 2011. Après celle-ci, tout s’est arrêté, pour Vic-sur-Seille mais également pour les autres musées, notamment Gravelotte et la maison de Robert Schuman dont les demandes d’acquisition ont été systématiquement refusées4.

Il en va de même pour les expositions et les publications. Le catalogue si remarquable, de l’exposition consacrée à Georges de La Tour et saint Jérôme en 2013 (voir l’article) avait été finalement accepté car il était fait en collaboration avec le Louvre. Mais en le voyant, Patrick Weiten l’avait trouvé beaucoup trop important. Par principe, il ne veut pas de catalogue scientifique pour les expositions ; il accepte, à la limite, des « albums ». Pour celle consacrée à la redécouverte de Georges de La Tour (reprise de celle de Rennes - voir l’article), la DRAC était prête à financer 80% de la réédition du « Découverte » Gallimard, ce qui a été refusé. Et si une exposition - avec catalogue - est encore prévue cette année au Musée Georges de La Tour (autour de Saint Joseph charpentier), c’est encore parce qu’elle est déjà engagée et faite en collaboration avec le Musée du Louvre. Mais elle a failli être annulée : en fin d’année dernière, on ne savait pas si elle serait ou non maintenue. Il s’agit bien de la seule exposition désormais programmée et qui devrait être la dernière. Nous avons, par exemple, demandé à Patrick Weiten ce qu’il comptait faire, au Musée de Gravelotte, pour célébrer en 2018 le centenaire du retour de la Lorraine à la France. Il ne nous a pas répondu, mais aux dernières nouvelles, la réponse est simple : rien. Les espaces prévus dans ce musée pour accueillir les expositions temporaires n’ont été occupés qu’une seule fois : pour l’exposition inaugurale. Depuis, ce bel équipement ne sert plus à rien.

Un avenir incertain

Des bruits, repris par la presse locale, avaient couru en 2015 sur la possible fermeture d’un ou deux musées, celui du sel à Marsal et celui de Vic-sur-Seille. Les syndicats étaient montés au créneau. Si cette perspective ne s’est finalement pas avérée (pour cette année au moins), Patrick Weiten ne peut pas se plaindre d’un faux procès car cette éventualité était bien étudiée. Des documents internes ayant trait aux réflexions sur la réorganisation des musées, qui ont fuité dans la presse et dans les syndicats, en témoignent. On lit en effet dans une présentation powerpoint non datée et non signée (mais réalisée en 2015 par la direction de la Territorialisation Culturelle et Touristique5 qui supervise les sites Moselle Passion) que l’une des hypothèses envisagées était bien « la fermeture des sites ». Un autre document, de la même direction et daté de septembre 2015, envisage précisément la fermeture du Musée de Marsal et la « réinstallation de l’exposition permanente dans les locaux du musée de Vic-sur-Seille » ! Le transfert des collections du musée de Marsal à Dieuze a aussi été évoqué oralement. Le premier document témoigne du mépris avec lequel les musées et leur personnel sont traités. On trouve en effet parmi les questions posées : « Qu’est-ce qu’on visite quand un musée est fermé ? » et « De la probable question existentielle du choix entre le robusta et l’arabica pendant les périodes de fermeture ». Mais qui impose ces périodes de fermeture, sinon le département ? L’avenir des collections avait été abordé et le département avait même envisagé la possibilité de vendre les collections du musée Georges de La Tour puis, se rendant compte rapidement que c’était impossible, de les déposer soit à Metz aux Musées de la Cour d’Or, soit même au Centre Pompidou, ce qui montre à quel point la méconnaissance de ces collections et des musées est grande. Non seulement, bien sûr, la fermeture du Musée de Vic-sur-Seille serait un très mauvais coup porté à la culture, mais ce serait une insulte à la mémoire d’un des plus grands historiens de l’art français qui a fait don de sa collection au musée. Comme nous l’a confirmé Serge Lemoine, vice-président de l’Association de Jacques Thuillier et qui est le directeur de la publication, aux éditions Faton, des écrits de Jacques Thuillier : « La collection de Jacques et Guy Thuillier a été donnée après que le Conseil général de l’époque a voulu honorer Georges de La Tour en achetant le Saint Jean Baptiste nouvellement réapparu. Ils ont souhaité donner leur collection au musée de Vic-sur-Seille à cette condition que le musée soit créé. Il est prévu que, si le musée devait fermer ou le bâtiment abriter autre chose, la donation serait annulée ».

Des musées garantis sans conservateurs

À défaut de fermer entièrement les musées, depuis deux ans ceux-ci le sont au moins une partie de l’année. Le Musée de Vic-sur-Seille n’était plus ouvert au public du 1er janvier 2014 au 28 mars 2015. Ces derniers mois, la fermeture hivernale a été beaucoup plus longue : tous les sites ont fermé entre le 1er novembre et le 25 mars. Ils viennent donc juste de rouvrir. À la fin de l’année 2016, on ne sait pas exactement ce qui se passera. Il est possible que certains musées ferment plus tard, mais les sites internet parlent d’une fermeture à partir du 1er novembre. On ne sait pas davantage quand ils rouvriraient ! Ces fermetures, en réalité, n’ont permis que des économies marginales : le personnel était toujours payé, fort heureusement, tandis que les bâtiments continuaient à être chauffés ou climatisés pour la conservation des œuvres.
Ce qui est sûr en revanche, c’est que les dépenses en personnel sont en chute libre puisque le départ de plusieurs conservateurs, attachés de conservation mais aussi personnels d’accueil, de médiation ou technique n’a pas été compensé et que la quasi totalité du personnel encadrant restant a été transférée à la direction de la Culture du département, à Metz. C’est ainsi qu’il n’y a plus, ou presque plus, personne sur site pour assurer les missions relatives aux finances, à la communication, ni bien sûr à la programmation culturelle très réduite et encore moins aux expositions, aux acquisitions ou aux restaurations. Ne reste plus sur les sites que le directeur (lorsqu’il y en a un), l’adjoint (seul Gravelotte en a encore un) et le personnel de surveillance ou de médiation. Au point que les cadres sont désormais priés de faire également de la surveillance : depuis le 1er mars, l’annualisation des temps de travail a en effet été mise en place sur tous les sites et pour tous les personnels. L’établissement des plannings trimestriels affecte donc les conservateurs, attachés de conservation, assistants du patrimoine et autres cadres à du gardiennage certains jours de la semaine et les week-ends. Nous savons de source sûre, même si ceux-ci se sont refusés absolument à nous parler6, que certains de ces cadres ont pris un avocat afin de faire un recours contre cette décision considérée comme une rétrogradation et une sanction déguisée. La tâche de gardiennage et d’accueil du public ne fait pas partie de celles du personnel de catégorie A et B. Le département est d’ailleurs conscient que cette décision est probablement illégale puisqu’il refuse de l’acter en incluant cette tâche dans les fiches de mission, alors qu’elle est incluse dans les plannings.

Il est par ailleurs probable que ces pratiques n’ont d’autre objectif que de se débarrasser une fois pour toute des scientifiques qui dirigent les musées. Patrick Weiten ne cache pas son mépris envers ceux qu’il appelle en privé les « cultureux » (il s’adresse parfois à eux sous ce terme). À quoi bon, d’ailleurs, du personnel ainsi qualifié si l’on ne fait plus d’expositions, plus de publications, plus d’acquisitions, plus ou presque plus de restaurations (le budget de ce poste est de l’ordre de quelques milliers d’euros). Les musées pour Patrick Weiten (lorsqu’ils sont ouverts), ce sont des collections qui peuvent être gérées depuis Metz. Il suffira donc, à l’avenir, de quelques gardiens pour ouvrir et fermer les sites. Sachant que tous les adjoints des directeurs sont partis, sauf à Gravelotte, que plusieurs directeurs sont partis ou sur le point de partir (ainsi l’attaché de conservation stagiaire recruté pour remplacer Gabriel Diss au Musée Georges de La Tour ne sera pas titularisé et va donc se retrouver sans emploi), on se dirige tout droit vers cette configuration. Il ne reste plus, désormais, que Jean-Paul Petit, conservateur en chef archéologue proche de la retraite, au Parc archéologique et Éric Necker, conservateur en chef, au Musée de la Guerre de 1870. On imagine d’ailleurs mal que, subissant un tel traitement, le personnel scientifique encore en place souhaite y rester longtemps. On se dirige donc tout droit vers la nomination d’un seul conservateur à la tête de ces musées, qui ne serait d’ailleurs pas un conservateur de musée, mais un conservateur en chef des bibliothèques (actuellement en poste à Metz), et qui gérerait l’ensemble depuis les bureaux de la direction de la Territorialisation Culturelle et Touristique. « Les sites se concentreront uniquement sur l’accueil du public » dit Patrick Weiten dans la conférence de presse. Au moins quand les musées ne seront pas fermés…

Des comptes d’apothicaire

Pour justifier ces économies faites aux dépens des musées, Patrick Weiten aime à faire croire que le département de la Moselle serait dans une position qui ne concernerait que très peu de départements : avoir à « faire vivre huit sites culturels et naturels ». Il l’a notamment dit dans une conférence de presse le 15 février 2016 que l’on trouve sur internet.
Ce n’est pas parce que tous ces sites sont regroupés sous le label « Moselle Passion » qu’il faut additionner les choux et les carottes. Car on ne peut comparer, comme il le fait, des site culturels et des sites naturels. Si l’on exclut le domaine de Lindre, un Espace Naturel Sensible (ENS) composé de douze étangs, et les Jardins Fruitiers de Laquenexy, qui n’ont rien à voir avec des musées, il ne reste que six sites culturels réellement à la charge du département, dont quatre musées. Est-ce vraiment rare ? Bien sûr que non. L’Isère a dix musées départementaux (tous gratuits), le Vaucluse en a six, l’Indre-et-Loire gère sept monuments et musées (nous ne comptons pas le Musée Goüin, fermé…), la Seine-et-Marne six sites culturels dont cinq musées départementaux, le Lot cinq musées départementaux, la Saône-et-Loire sept sites culturels, le Nord sept sites culturels dont six musées départementaux… Nous n’avons pas fait d’inventaire exhaustif, nous avons trouvé ces exemples en quelques minutes lors d’une recherche sur internet. Cela suffit à prouver que ce que dit Patrick Weiten est faux. La Moselle n’est pas dans une position rare en France, d’autant qu’aucun des musées qu’elle gère n’est un très gros musée (il faudrait d’ailleurs davantage comparer les budgets que le nombre d’établissements).

Les raisonnements du président du Conseil général sont peu précis (il mélange, on l’a vu, les sites culturels et naturels) et souvent abusifs. Il justifie en effet ses coupes budgétaires drastiques par une situation budgétaire qui serait très mauvaise, notamment en raison d’une diminution du nombre de visiteurs. Et lorsqu’on l’interroge (dans la conférence de presse en ligne) sur les raisons de cette baisse de fréquentation, il avoue ne pas savoir. Mais comment s’étonner que la fréquentation diminue si les musées sont fermés plusieurs mois dans l’année, s’il n’y a plus d’expositions, plus de programmation culturelle7 ? En réalité, la fréquentation baisse depuis que cette politique est mise en œuvre.
Pour l’ensemble des sites « Moselle Passion », le montant des dépenses, selon les chiffres donnés par Patrick Weiten lui même (toujours dans cette conférence de presse), était en 2013 de 1,470 millions d’euros et en 2015 (estimation) de 1, 541 M, tandis que les recettes s’élevaient en 2013 à 7,1 M et en 2015 (estimation) à 7,1 également. La subvention d’équilibre du département est donc passée de 6,2 millions par an en 2013 à 5,6 M d’euros par an en 2015, un chiffre dont Patrick Weiten pense qu’il sera plutôt de 6 M. 
On constate donc que l’ensemble des sites, sans Gravelotte, coûtait 6,2 millions d’euros et qu’avec Gravelotte, cela lui coûte entre 5,6 à 6 millions. Mais ces six millions d’euros, une dépense finalement assez stable (et qui ne concerne pas que la culture), c’est encore trop pour Patrick Weiten qui estime cette charge insupportable « 6 millions d’euros, c’est juste pas possible. C’est 4 points d’impôts » et il ajoute « La recette est payée par le visiteur, le déficit est payé par le contribuable ». C’est sans doute pour cette raison que les Musées de Marsal et de Vic-sur-Seille ont supprimé la gratuité pour les groupes scolaires8 ! Un connaisseur du dossier se désole de cette situation : « Ce qui me fait le plus de peine, c’est de voir qu’une construction réalisée avec une réelle ambition culturelle, dans le cadre de l’aménagement du territoire, de l’égalité des chances entre les urbains et les ruraux et de l’accès à la culture de tous les enfants soit remise en cause. L’accès des scolaires est payant, alors qu’en ville les enfants ont accès à tout. »
Cette vision purement comptable de la culture - bien que Patrick Weiten s’en défende dans cette conférence de presse - est évidemment insupportable. Elle l’est d’autant plus lorsqu’on la rapproche d’autres chiffres, comme par exemple des dépenses que le département s’apprête à faire sur le stade de Metz, après l’avoir acheté à la ville pour un euro symbolique : au bas mot 33 millions d’euros, probablement bien davantage comme c’est toujours le cas pour ce type de projet (il était prévu 45 millions en 2011). Il est vrai que « Le président (UDI) est un fervent défenseur du FC Metz »9, à défaut de l’être des musées.
Il est intéressant également de comparer ces 6 millions au budget du département, soit 939,5 millions, qui d’ailleurs ne contient pas le poste « Moselle Passion » qui relève du « budget annexe » (on est donc dans un rapport de 5 pour mille), ou même du « soutien significatif à la culture, à la vie sociale, à la jeunesse, aux sports et loisirs » qui est de 23 millions d’euros au total.

Le patrimoine également au pain sec et à l’eau

Les musées ne sont pas les seuls à pâtir de la politique départementale. Ainsi, le service de l’inventaire départemental qui avait été créé en Moselle en 1997 a été fermé en 2014 et tous ses dossiers ont été versés aux archives départementales. La loi de 2004 qui entérinait la décentralisation de l’Inventaire ne prévoyait pas uniquement un niveau régional. Il était possible que d’autres collectivités locales mettent en place un tel service. Le département de la Moselle avait signé une convention avec la région et travaillait en étroite collaboration avec l’inventaire régional10. Ce service ne se contentait pas d’inventorier, il servait aussi de conseil pour les mairies, notamment en les aidant à monter des dossiers de subventions pour la restauration de monuments historiques. Il était ainsi composé non seulement d’une conservatrice mais également d’un architecte du patrimoine11, d’un attaché administratif chargé de la programmation budgétaire et d’un demi-secrétariat. Mais tout ceci, qui ne relevait pas de la compétence obligatoire d’un département, était sans doute un peu trop « cultureux » et constituait probablement une charge insupportable pour le département de Patrick Weiten. Comme les 300 000 euros de subvention annuelle donnés pour la restauration de monuments historiques, également supprimés.

En Moselle donc, on ferme les musées une grande partie de l’année, on fait payer les scolaires, on ne fait pas ou presque pas de communication, on ne fait plus d’expositions et on s’étonne que la fréquentation baisse ! On octroie une subvention d’équilibre de 6 millions d’euros et on trouve ça intolérable (ou « juste plus possible » comme aime à le dire Patrick Weiten). Il faut donc réduire les coûts en supprimant des postes (départs non remplacés) et en ayant pour objectif de n’avoir plus qu’un conservateur à la tête de tous les musées (ce qui est illégal du point de vue de la loi musée). Et on espère que, dans ces conditions, la fréquentation va remonter, ce qui est évidemment impossible. Le cercle vicieux ne peut que se terminer mal. La Moselle, qui était exemplaire dans la gestion de ses musées, devient désormais l’exemple à ne pas suivre.


Didier Rykner, jeudi 21 avril 2016


Notes

1Voici l’ensemble des questions posées :
« - Le département parle toujours de huit « sites culturels ». Mais ne mélange-t-on pas des choses n’ayant rien à voir ? Un musée n’a rien à voir avec des étangs piscicoles ni avec des jardins fruitiers. Les uns relèvent des sites naturels, les autres des sites culturels. La Moselle ne gère-t-elle pas en réalité six sites culturels ouverts au public, et pas huit (Musée Georges de la Tour, Musée de Gravelotte, Musée de Marsal, Maison de Robert Schumann, château de Malbrouck et parc archéologique) ?
- Vous dites que huit sites culturels c’est unique pour un département. Si l’on considère qu’il s’agit plutôt de six sites culturels, une simple recherche sur internet montre que c’est loin d’être unique. Pour ne prendre qu’un exemple, le département du Nord a sept sites. Qu’en pensez-vous ?
- Quels sont les programmes culturels prévus dans les musées (Musée Georges de La Tour, Musée de Gravelotte, Musée de Marsal, Maison Robert Schuman) ? Est-il exact qu’ils sont extrêmement réduits, et qu’une seule exposition est programmée, celle qui était prévue depuis quelque temps en collaboration avec le Louvre au Musée Georges de La Tour, sur Joseph charpentier ?
- En 2018, quel sera le programme à Gravelotte pour le retour des provinces perdues ?
- Y-a-t-il des publications prévues ?
- Est-il exact que la DRAC voulait financer à 80% la réédition du Découverte Gallimard sur la redécouverte de Georges de La Tour et que le département a refusé ?
- Est-il vrai que M. Weiten a dit largement que si le musée de Gravelotte n’avait pas été lancé, il ne l’aurait pas fait ?
- Quelles sont les actions de communication prévues puisque celle-ci est désormais centralisée à Metz ? Sur quels thèmes, sur quels sites ?
- Quel sont les budgets d’acquisition prévus pour les musées en 2016 ? Les budgets sont-ils bien à 0 depuis 2013 ?
- Quels sont les budgets de restauration prévus pour les musées en 2016 ? Quels ont été les budgets depuis 2011 y compris ?
- Quelle est la politique de recherche de mécénat ? Qui prend en charge la recherche de mécénat pour les musées (Georges de La Tour, Gravelotte, Marsal) ?
- Vous dites qu’il n’y aura pas de fermetures au public, mais qu’en est-il du château de Malbrouck ? Sera-t-il toujours visitable ?
- Quels seront les mois de fermeture en fin d’année ?
- Est-il vrai que vous avez demandé aux personnels scientifiques de surveiller les salles, lorsqu’il n’y a pas suffisamment de personnel de gardiennage ?
- En fermant cinq mois par an, comment peut-on comparer le nombre de visiteurs chaque année ?
- Est-il exact que vous appelez les personnels scientifiques des « cultureux » 
- Quel est le budget accordé pour les restaurations de monuments historiques par le département. Est-ce vrai qu’avant 2014, c’était environ 300 000 euros par an et que depuis 2014 c’est 0 ?
- Quel est le coût du festival Cabanes de Moselle ? Quelles sont les recettes ?
- Quel a été le coût mensuel de Terra Lorraine depuis que le projet a été lancé ? Est-il vrai qu’il est abandonné ?
- Quelles économies ont été réalisées par la fermeture cinq mois des sites (Georges de La Tour, Marsal et Gravelotte) ? Sur quels postes ?
- Combien va coûter la rénovation du stade de Metz au département ?
- Est-il exact que vous avez demandé aux responsables des sites de ne pas parler à la presse ?
- Qui va diriger le Musée de Marsal ? Le directeur du Musée Georges de La Tour va-t-il être titularisé ? Si non, qui va le remplacer ?
Cette liste n’est pas forcément exhaustive, voilà pourquoi j’aurais aimé en plus m’entretenir avec Patrick Weiten.
 »

2Le musée existait déjà, mais sous une forme très sommaire ; la construction d’un bâtiment dédié été suivi d’un programme ambitieux pour constituer une vraie collection.

3Précision apportée le 22/4/16 : Nous avions dans un premier temps écrit par erreur que les six fragments provenaient de la vente Osenat.

4Seul un objet modeste et peu coûteux a été acquis en 2013 pour Gravelotte (dernier achat à ce jour).

5Sic. Cette direction au nom barbare a remplacé la direction des Affaires Culturelles.

6Nous avons appris par ailleurs qu’ils ont ordre de ne pas parler à la presse.

7Pour comprendre la politique de Patrick Weiten, il faut écouter la conférence de presse (à partir de cette page, 16’54’’) où les bonnes questions sont posées par un journaliste pugnace (voir son site.). Il demande notamment comment les musées peuvent vivre sans conservateur, sans exposition et sans communication. Les réponses de Patrick Weiten consistent à expliquer que les chiffres de fréquentation, lorsqu’il y a des expositions, sont de toute façon très faibles. Il nie les 50 000 visiteurs de l’exposition Émile Gallé, prétendant que « si le musée Georges de La Tour en accueille 4 000 on trouve que c’est déjà beaucoup et on a déjà du mal » et que les chiffres n’ont jamais été publiés. C’est, évidemment, faux comme le prouve ce document officiel du ministère de la Culture où est indiquée la fréquentation de l’exposition Gallé : 48 698 visites.

8Un journaliste pose cette question (à 9’28’’ de cette vidéo). Mais « on n’a pas démontré [dit Patrick Weiten] que cela diminuait la fréquentation »… La gratuité, pour Patrick Weiten, c’est « juste plus possible ».

9« La ville de Metz confirme se séparer du stade Saint-Symphorien », Loractu, 26/2/16, consulté le 18/4/16.

10D’autres services départementaux de l’inventaire existent encore, par exemple en Maine-et-Loire, dans la Drôme et en Isère.

11Seul celui-ci demeure en poste, au sein de la DTCT.





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