La destruction planifiée de l’escalier d’honneur de la Bibliothèque nationale


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Jean-Louis Pascal (1837-1920)
Escalier menant au Cabinet des Médailles
Paris, Bibliothèque nationale, site Richelieu
Photo : Didier Rykner
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La réhabilitation du site Richelieu de la Bibliothèque nationale est attendue impatiemment par la communauté des historiens de l’art. La mise en conformité de l’installation électrique, trop longtemps retardée, a enfin commencé. Bientôt, la bibliothèque Doucet se déplacera dans la salle Labrouste où une grande partie des ouvrages seront en libre accès. La salle Ovale sera affectée entièrement à la Bibliothèque nationale.
Un aspect de ce chantier est pourtant inadmissible : il s’agit, ni plus ni moins, de détruire le grand escalier d’honneur (ill.). Le vandalisme est toujours insupportable. Il est incompréhensible lorsqu’il survient dans des lieux dédiés à la culture.

Pour justifier sa suppression, les architectes lui trouvent tous les défauts. Trop massif, il est « grand par la dimension plus que par le caractère » ; il empêche de « constr[uire] une vision à grande échelle ». Il n’est « ni lisible depuis l’entrée Richelieu où il fait face abruptement à un mur, ni utile depuis l’entrée Vivienne où il fait obstruction à l’entrée de la salle ovale »1. Quand on veut tuer son chien... On ne comprend vraiment pas pourquoi le ministère de la Culture a jugé bon, en 1983, d’inscrire sur l’Inventaire supplémentaire un monument aussi peu intéressant.
Il est évident que l’escalier occupe un espace important et que son articulation avec le reste du bâtiment n’est pas parfaite. Cela justifie-t-il pour autant sa démolition ? Labrouste n’en est pas l’auteur. Et alors ? Son architecte, Jean-Louis Pascal, Grand Prix de Rome en 1866, successeur de Labrouste, et à qui l’on doit notamment la salle Ovale, est un bon architecte2.
Enfin, on objecte que l’escalier a été transformé en 1987 pour installer une batterie d’ascenseur, faisant passer la volée supérieure de gauche à droite. Nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes : l’altération par la Bibliothèque nationale, quatre ans après son inscription, d’un escalier du XIXe siècle, ne l’autorise pas à le démolir vingt ans plus tard.

Détruire un monument inscrit est toujours un mauvais signal envoyé aux démolisseurs. A quoi sert cette protection si l’on peut passer outre ? N’oublions pas que la Bibliothèque nationale s’est déjà distinguée dans le vandalisme en permettant à un certain Serge Marcel, en 1993, de dénaturer profondément le hall, lui aussi inscrit aux Monuments Historiques, une œuvre authentique cette fois d’Henri Labrouste.
L’EMOC nous a indiqué que le permis de construire (et donc de démolir) serait déposé d’ici un mois. Il nous a également assuré que la Commission supérieure des monuments historiques serait consultée. On peut tout craindre de cette dernière lorsqu’il s’agit d’aménagements du XIXe siècle. Espérons qu’elle prendra la seule bonne décision possible : interdire la destruction d’un élément inscrit, peu pratique peut-être, mais important historiquement et esthétiquement.


Didier Rykner, vendredi 13 mars 2009


P.-S.

Il semble que l’escalier d’honneur sera finalement sauvé grâce à Frédéric Mitterrand (voir la brève du 22/4/10)


Notes

1On lit également dans l’avant-projet : « le grand escalier actuel, bien loin de donner l’indication claire des cheminements au sein du hall, agit comme un véritable objet énigmatique et disproportionné. Grand par la dimension plus que par le caractère, il n’est ni lisible depuis l’entrée Richelieu où il fait face abruptement à un mur, ni utile depuis l’entrée Vivienne où il fait obstruction à l’entrée de la salle Ovale. Héritage problématique issu de transformations successives, nous proposons de supprimer cette masse imposante qui ne correspond plus aux fonctions essentielles d’un espace d’accueil. De l’escalier nous conservons le vide - la verrière - un trait de lumière vertical. Le hall se veut désormais être un grand vide hospitalier, un silence au cœur du quadrilatère. »

2Une thèse qui lui est consacrée sera soutenue lundi prochain 14 mars, à 14 h 30, à l’INHA, par Anne Richard-Bazire. Voir son article : « Jean-Louis Pascal et la création de la salle des périodiques de la Bibliothèque nationale (1883-1936) », Livraison d’histoire de l’architecture, Année 2001, Volume 1, numéro 1.





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